Rubans plastiques : « Ce balisage utile aux sportifs empoisonne la forêt »
Dans le bois d’Aigrefoin, à Gif-sur-Yvette (Essonne) en mai 2024. - © Guillaume Blanc / Reporterre
Dans le bois d’Aigrefoin, à Gif-sur-Yvette (Essonne) en mai 2024. - © Guillaume Blanc / Reporterre
Au lieu de plastifier les parcours sportifs en balisant les forêts, les clubs gagneraient à former leurs adhérents à l’orientation, écrit l’enseignant-chercheur Guillaume Blanc. Et ce, afin d’éviter de polluer ces espaces naturels.
Guillaume Blanc est enseignant-chercheur à l’université Paris Cité, spécialiste des enjeux socio-écologiques dans le supérieur. Il fréquente régulièrement les forêts de la région parisienne, pour courir, grimper ou se balader, et faire des photos.
Faire du sport est vital. Être en contact fréquent avec la nature est vital. Les sports dits de nature, qui permettent l’activité physique dans des cadres idylliques et régénérateurs, sont donc idéaux. N’est-il pas plus agréable et efficace pour la santé de courir en forêt que sur un tapis dans une salle surchauffée, et devant un écran ?
Par ailleurs, d’un point de vue écologique, il vaut mieux utiliser ce qui est à notre disposition, l’espace naturel, que de construire des salles et des machines en guise d’ersatz. Mais vouloir transposer stades et salles de sport dans la nature, pour un confort optimal, n’est pas une solution. La nature le paie trop cher… et nous aussi, de plus en plus.
Des années de pollution
Le sport à l’extérieur ne doit pas apporter dans la nature les éléments du stade. Border un parcours de bandes de plastique pour les participants d’une compétition, les assurer qu’ils ne se perdront pas, a des conséquences dramatiques sur la nature — rappelons que cette matière issue de la pétrochimie n’est pas biodégradable.
Pourtant le balisage éphémère à l’aide de bandes plastiques de chantiers jetables est extrêmement populaire chez les organisateurs d’évènements sportifs, compétitions ou balades, notamment en forêt, car de nombreux appendices — troncs, branches — permettent de les accrocher facilement.
« Les rubans qui sont “oubliés” restent accrochés aux branches jusqu’à ce que les intempéries les disloquent en microplastiques »
Souvent ce balisage n’est utile aux sportifs que le temps d’une journée ou d’un week-end, mais il détériore la forêt — sa flore, sa faune, son sol, son eau, son paysage — bien plus longtemps. Quand ils sont méthodiquement ramassés, ces rubans de plastique sont jetés, mais le polyéthylène ne se recyclant pas, il ajoute des déchets aux déchets.
Ceux qui sont « oubliés » restent accrochés aux branches jusqu’à ce que les intempéries les disloquent en microplastiques, qui se disperseront, empoisonnant notre air encore davantage ainsi que les sols, déjà pollués pour les trois quarts d’entre eux.
Une pratique à contre-courant de la crise écologique
Outre l’aspect déchets, qui a lui seul mériterait une interdiction réglementaire — les collectivités locales, les propriétaires, l’ONF devraient refuser d’autoriser des évènements utilisant du balisage plastique éphémère —, cette signalisation démesurée a pour effet de conforter le sportif dans l’idée que la nature doit se plier aux exigences humaines.
Elle sous-entend qu’elle devrait être aménagée pour que tous, nous puissions en jouir sans aucune contrepartie, comme de s’y perdre pour un temps — même si se perdre dans des forêts d’Île-de-France est quasi impossible, tant elles sont entourées d’habitations, découpées par des voies de circulation.
Or, nous ne pouvons plus faire aujourd’hui comme si la nature était notre cour de récréation. Si nous restons dans une posture de domination sur notre environnement, les catastrophes climatiques nous le montrent, cela va se retourner contre nous de plus en plus.
Baliser ainsi à outrance des parcours en forêt, c’est aussi mépriser les autres usagers (promeneurs, joggeurs, cavaliers, etc.) qui n’ont pas forcément envie d’évoluer au milieu de guirlandes de plastique.
« Clubs et fédérations sportives, formez vos adhérents à lire une carte ! »
C’est également faire peu de cas de la forêt elle-même, de ses animaux, de ses végétaux qui peuvent ingérer ce plastique. Un espace naturel n’a pas vocation à devenir un stade. D’autant plus que les rubans utilisés sont généralement le support de publicités qui n’ont pas lieu d’être dans un milieu naturel.
Plutôt que plastifier les parcours sportifs, pourquoi ne pas éduquer conjointement à l‘amour de la nature et à l’orientation ? Avec les outils de cartographie et de positionnement actuels, cela ne relève plus de l’exploit ! Clubs et fédérations sportives, formez vos adhérents à lire une carte ! Ce sera beaucoup plus constructif et marrant : se repérer sur la carte est comme un jeu, c’est le plaisir de maîtriser sereinement sa balade — un plaisir qui peut décupler la joie d’être dans la nature…
Et si un balisage doit être ponctuellement posé (comme à un croisement subtil), préférez des pancartes ou signaux en matériaux naturels (bois, tissus...) et surtout recyclables et... plus jolis ! Considérons avec respect nos forêts et la nature en général ; notre avenir et notre bien-être en dépendent.