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ReportageMonde

Des écologistes ciblés par Israël : « Ils veulent vider le Sud-Liban de sa faune, de sa flore, et détruire son environnement »

Cet activiste de l’association « Animals Lebanon » tente de secourir des animaux blessés ou piégés après un bombardement israélien à Beyrouth, au Liban, en 2026.

Au moins une dizaine de protecteurs de la nature ont été tués dans des attaques israéliennes au Liban depuis 2023, dont la « gardienne des tortues » Mona Khalil. Les survivants dénoncent des crimes de guerre.

Beyrouth (Liban), correspondance

Ce matin de juin, sur la plage publique de Byblos, 40 km au nord de Beyrouth, quelques personnes se sont regroupées avec intérêt autour d’un cratère de sable, proche de jet-skis en location. Certaines ont creusé la terre avec enthousiasme et précaution, en enfonçant un bâton de bambou dans le sable : c’est ici qu’une tortue carouanne (Caretta caretta) est venue pondre ses œufs pendant la nuit.

« Quand je suis arrivé, j’ai vu que le sable avait été déplacé. J’ai voulu vérifier sur nos caméras de surveillance si quelqu’un avait voulu voler un jet-ski — c’est alors que j’ai vu sur l’enregistrement cette tortue venir creuser un trou et pondre ses œufs », s’extasie Charbel, 18 ans, employé des lieux et nageur sauveteur.

Les activistes s’efforcent de retrouver les œufs dans le sable pour délimiter un périmètre de protection. © Philippe Pernot / Reporterre

Conscient de l’importance de protéger la progéniture des tortues, il a alors demandé à une monitrice de surf quoi faire. Celle-ci a contacté l’expert ès tortues au Liban : Rami Khachab. Justement en déplacement pour sécuriser d’autres nids de ponte aux alentours, le biologiste a accouru.

Avec l’aide des habitués de cette plage fréquentée, il s’est affairé pour retrouver les œufs, enfouis à parfois plus d’un mètre de profondeur par les tortues, prévenantes. Soudain, des cris de joie éclatent : des boules blanches, de la taille d’une balle de ping-pong, apparaissent sous le sable.

Ronds et blancs, ces œufs mettront environ 45 jours à éclôre. © Philippe Pernot / Reporterre

« C’est toujours un moment de bonheur. Maintenant, nous devons sécuriser ce nid pendant plus de 45 jours pour que les petites tortues éclosent et rejoignent la mer », dit Khachab en souriant et construisant une barrière en bambou autour du lieu de ponte.

« On ne pensait pas pouvoir travailler cette saison, que c’était une cause perdue à cause de la guerre menée par Israël. Mais ce moment est magique et contrebalance un peu tout le chaos récent », dit-il avec soulagement, alors que le soleil continue son ascension.

Cette barrière signalera et protègera le lieu de ponte jusqu’à ce que les bébés tortues rejoignent la mer. © Philippe Pernot / Reporterre

Difficile d’imaginer qu’à 100 kilomètres au sud de Byblos, la guerre fait rage. La plage de Mansouri, au Sud-Liban, est un lieu de ponte privilégié des tortues maritimes — mais se situe trop proche de la « ligne jaune » décrétée par Israël, qui a envahi et occupe 620 km² du pays, pour que Rami Khachab puisse y accéder en sécurité.

C’est là que Mona Khalil a été mortellement blessée dans un bombardement de Tsahal sur sa maison, le 4 juin. La « gardienne des tortues » a succombé le 19 juin de ses blessures, suscitant une vague d’indignation et d’émotion à travers le Liban.

« Une perte immense pour la cause environnementale au Liban »

« La mort de Mona est une perte immense pour la cause environnementale au Liban, mais aussi pour moi, personnellement », dit à Reporterre le biologiste, lui-même originaire de Mansouri, dans un entretien à son domicile sur les hauteurs de Beyrouth.

Ayant vécu aux Pays-Bas pendant la guerre civile libanaise (1975-1990), Mona Khalil était revenue au pays à l’orée des années 2000, à la libération du Sud-Liban de l’occupation israélienne. Elle a alors transformé sa demeure familiale en cette Maison orange devenue un centre de conservation maritime, une guesthouse et un refuge pour humains et animaux.

Mona Khalil, sur d’anciennes photographies. Elle a refusé de quitter sa maison malgré la menace israëlienne. © Philippe Pernot / Reporterre

Pendant un quart de siècle, Mona Khalil est devenue l’icône de la lutte pour la protection des tortues au Liban, formant une génération entière de jeunes biologistes et activistes — dont Rami Khachab, à qui elle « a tout appris » et qui travaillait avec elle depuis 2012.

« Elle était intransigeante, avec un caractère parfois dur. Ça lui a valu beaucoup de problèmes avec les locaux. Mais, à la fin, tout le monde a reconnu ce qu’elle faisait », se souvient-il.

Depuis que l’armée israélienne a lancé, le 2 mars, une invasion complète du Sud-Liban, la Maison Orange se trouvait proche du front. Mona Khalil refusait de partir.

« Les Israéliens veulent vider le Sud-Liban de sa faune, de sa flore, et détruire son environnement »

« Elle préférait mourir chez elle plutôt que de quitter sa maison et sa plage. Les Israéliens savaient qui elle était et où elle vivait. Ils savaient qu’ils la tueraient en bombardant sa maison », explique son disciple. Blessée, elle a été sauvée par Hawi, son aide à domicile éthiopienne, mais elle est morte deux semaines plus tard d’un arrêt cardiaque à l’hôpital étasunien de Beyrouth.

« C’était une attaque délibérée, dont on ne connaît pas exactement l’objectif. Une chose est claire : les Israéliens veulent vider le Sud-Liban de sa faune, de sa flore, et détruire son environnement. Viser les activistes écologistes est une étape dans cet objectif », affirme Rami Khachab.

Le site naturel et archéologique du port romain de Tyr porte les traces d’un bombardement israélien. © Philippe Pernot / Reporterre

Mona Khalil fait partie des dizaines de défenseurs de l’environnement tués par Tsahal au Liban depuis le début de la guerre entre Israël et le Hezbollah après le 7 octobre 2023, et qui a fait plus de 8 000 morts et presque 29 000 blessés.

C’est le cas de deux membres des Green Southerners, une association environnementale du Sud-Liban : Oussama Farhat, sauveteur d’animaux, pompier volontaire et cartographe des attaques au phosphore blanc, tué par un drone israélien le 1ᵉʳ mai 2025, et Mohammed Skaff, membre du comité de la Réserve naturelle côtière d’Abbassyieh, mort lors d’un bombardement aérien le 31 mai 2026.

« Écocide »

« La cause environnementale paie un prix élevé à l’invasion israélienne », dit à Reporterre via WhatsApp Hicham Younes, président de l’association. Pour lui, la perte des deux volontaires est « dévastatrice », alors qu’Israël commet un « écocide » au Sud-Liban, où Tsahal a brûlé plus de 7 000 hectares de forêts et de vergers et rasé 50 localités de la carte [1].

« Les activistes ont été ciblés par Israël non pas uniquement pour leurs actions, mais pour ce qu’ils représentent symboliquement : le lien vivant entre les populations et leur terre », dit-il.

De nombreux activistes ont été déplacés, certains ont perdu leurs maisons, et ne peuvent plus accéder au terrain. L’offensive militaire israélienne a rendu le travail environnemental extrêmement dangereux dans la plupart des zones du sud du Liban, selon Younes. « C’est la conséquence cachée de l’écocide : l’ampleur totale des conséquences environnementales de l’agression reste inconnue », soupire-t-il.

L’occupation et les bombardements israéliens rendent difficile l’évaluation des dégâts causés aux écosystèmes. © Philippe Pernot / Reporterre

Malgré ces conditions, des dizaines d’activistes continuent de s’engager et refusent de baisser les bras. « En nous ciblant, Israël veut nous décourager. C’est tout l’inverse qui se passe. Une fois le deuil terminé, nous repartons plus déterminés — et n’avons plus peur de la mort », affirme Ghina Sahfawi, défenseuse des droits des animaux originaire de Beyrouth et elle-même blessée à la jambe lors des bombardements israéliens meurtriers du « mercredi noir », le 8 avril dernier.

L’une de ses proches amies était Amal Khalil, célèbre journaliste libanaise et elle aussi sauveteuse d’animaux. Israël l’a ciblée de plusieurs attaques de drones et d’avions de chasse le 22 avril alors qu’elle était en déplacement au Sud-Liban avec une collègue photographe, Zainab Faraj, avant d’interdire aux ambulances de venir les sauver.

« Quelques jours plus tôt, le porte-parole de Tsahal, Avichay Adraee, a republié une vidéo en se moquant d’elle et de sa passion pour les animaux, tout en la menaçant », enrage Sahfawi, qui dénonce un « crime de guerre ». Israël a tué plus de 21 journalistes au Liban depuis octobre 2023.

Ghina Nahfawi, activiste des droits des animaux, blessée lors d’un bombardement israélien, a recueilli ce canari dans les décombres. © Philippe Pernot / Reporterre

Avec tout un réseau d’activistes et d’associations, Ghina Sahfawi et Amal Khalil s’engageaient ensemble pour sauver des animaux des décombres de bombardements israéliens. « Lors de la dernière offensive, j’ai coordonné plus de 400 interventions pour sauver chiens, chats, oiseaux et même des vaches et des chevaux. Mais mon cœur saigne pour ces milliers d’autres qui ont été tués, pour ces arbres brûlés, pour la terre meurtrie et secouée », dit Ghina Sahfawi en soupirant.

Elle reçoit Reporterre dans l’appartement de sa mère, sur les hauteurs de Beyrouth, où elle a trouvé refuge depuis le 8 avril. Là, elle garde plusieurs oiseaux qu’elle a sauvés, dont un canari blanc neige. « Je l’ai trouvé dans les décombres, gris de poussière, respirant à peine. Je l’ai lavé et gardé plusieurs jours car il était trop dangereux de se déplacer, dit-elle avec émotion alors que les lumières de la capitale étincellent en contrebas. Finalement, il a battu ses ailes et a repris vie. »

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