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ChroniquePotager politique

« Si nos dirigeants étaient jardiniers, auraient-ils plus d’empathie ? »

« Qui aurait pu prédire ? » demandait Emmanuel Macron en 2022. Ceux qui cultivent la terre n’ont pas eu d’autre choix, eux, que d’anticiper les conséquences du réchauffement climatique, écrit notre journaliste dans cette chronique.

Notre journaliste Marie Astier a un grand potager, chez elle, dans les Cévennes. Dans cette chronique mensuelle, elle livre astuces et réflexions, parce que jardiner… c’est politique.



Mon corps épuisé se croit à la fin de l’été. Trois canicules déjà et pourtant, au potager, tout est encore devant nous : les récoltes de tomates gargantuesques, la chasse au trésor des patates, les aubergines en pagaille, les piments distribués aux copains, les premières courges… Nous restera-t-il de l’énergie pour affronter cette période d’intense activité jardinière ?

D’autant plus que la saison a commencé tôt et en beauté côté fruits. Alors que les températures nous accablent, que je vois les feuilles des végétaux se recroqueviller passé les rosées du matin, que l’arrosage devient une logistique compliquée qui va nous obliger à rogner sur le sommeil… Les arbres fruitiers, eux, chauffent, mais s’en donnent à cœur joie.

C’est la fête des pêches, des abricots, des pommes précoces, des figues et des mûres. On se régale, les paniers débordent et, malgré les dons aux voisins, on peine à écluser. Cela contraste avec le sentiment d’accablement face au constat brutal des conséquences du changement climatique. Une profusion contraire à la sécheresse qui nous menace. Il y a comme un décalage.

« Nous, jardiniers, n’avons pas eu de mal à prédire »

La phrase d’Emmanuel Macron, prononcée lors de ses vœux du 31 décembre 2022, résonne, comme pour tant d’autres, dans mon cerveau malgré moi. De colère, on a tous envie de la lui rappeler, cela a d’ailleurs été largement fait : « Qui aurait pu prédire (…) la crise climatique aux effets spectaculaires cet été dans notre pays ? » avait-il dit.

La profusion de récoltes de ce début d’été me fait lui répondre que nous, jardiniers, n’avons pas eu le choix de prédire, d’anticiper, tout simplement. Si nous avons tant de fruits cette année, c’est certes par chance : les floraisons des fruitiers sont passées entre les pluies et les gels tardifs, et la froideur de l’hiver a calmé les ravageurs qui peuvent les affaiblir. Mais, depuis que l’on a planté nos premiers arbres, en 2017, le changement climatique fait partie de nos préoccupations.

Il ne me semble pas qu’à cette époque, j’avais déjà cette sensation de l’avoir vécu dans ma chair. J’en étais encore à la COP21, en 2015, qui avait mené à l’Accord de Paris sur le climat. Et au refrain « on a dix ans pour sauver le climat ». Le discours dominant était celui de l’atténuation, qui reste la priorité par rapport à l’adaptation.

Des variétés de plus en plus exotiques

Mais, déjà, au jardin, on prédisait. On a choisi des variétés d’arbres toutes différentes. Pour avoir des précoces, des tardifs. En espérant que, chaque année, il y aurait bien quelques fleurs passant entre deux désastres. On a choisi des porte-greffes résistants, demandant moins d’eau, acceptant que les arbres mettent un peu plus d’années à se mettre à fruits. On a commencé à planter des variétés qui aiment le chaud : des agrumes, d’abord. Ensuite, des classiques méditerranéens : amandiers, pistachiers, câpriers, oliviers, bien sûr. Puis, de plus en plus exotiques : poivriers, bananier résistant au froid, feijoa, avocatier…

On diversifie, on teste, on retient ce qui marche. Au potager, idem : on ombrage de plus en plus, on essaye de nouveaux paillages, on améliore notre circuit de l’eau. Est-ce que ça suffira ? Je ne sais pas car on vous l’a raconté sur Reporterre, même les agriculteurs les plus prévoyants ont tant perdu. Encore une fois, l’adaptation limite les dégâts mais ne suffira pas. La seule façon de limiter le chaos est de réduire les émissions.

Lire aussi : « Au jardin, ma minibassine ne me sauvera ni des crues ni des sécheresses »

En cultivant, notre lien à la météo et, au-delà, au climat, devient existentiel. Soyons clairs : si par malheur tout échouait au potager cette année, nous ne mourrions pas de faim, tout irait bien pour nous. Mais ce serait non seulement l’échec d’une saison de travail, mais aussi celui des années de patients progrès pour améliorer notre autonomie alimentaire. Ce serait une remise en cause de nous-mêmes, de notre choix de vie. Le lien aux végétaux de notre jardin n’est pas vital, contrairement à tant de paysans en France et à travers le monde. Je ne peux me comparer à eux. Mais, il est — c’est déjà pas mal — viscéral, ancré, profond.

Nous sommes donc en empathie avec cet environnement que nous côtoyons étroitement et que nous voyons souffrir. Si nous voulons un jardin qui a de l’avenir, nous n’avons pas d’autre choix que de prendre le changement climatique au sérieux et de l’anticiper.

« Si seulement ils étaient jardiniers, peut-être auraient-ils un lien sensible au vivant »

Cette empathie-là, cette urgence qui s’impose, je ne la vois pas chez tant de nos dirigeants, chez tant de riches. Chez Macron, qui ose demander « qui aurait pu prédire ? » Chez les parlementaires qui votent la loi d’urgence agricole. Chez le présentateur de « Quotidien », Yann Barthès, qui sous-entend que les habitants de logements bouilloire sont autant soumis à la chaleur que Bernard Arnault, l’homme le plus riche de France. Chez ceux qui osent se référer aux écrits de George Sand pour relativiser les trois canicules successives que nous vivons.

Eux peuvent se permettre de ne pas anticiper. Car, le jour où le climat frappe, ils ne sont pas en danger. Si seulement ils étaient jardiniers, peut-être auraient-ils un lien sensible au vivant, peut-être une once d’empathie les traverserait, peut-être n’auraient-ils pas eu le choix, eux aussi, de prévoir ? Peut-être que les champs et les élevages ne se seraient pas transformés en paysages de désolation, que la rénovation des logements aurait été mieux orchestrée, qu’on aurait cessé de couper des haies et replanté plus vite, restauré les zones humides, qu’on essaierait de faire baisser les émissions de gaz à effet de serre, peut-être que ça irait mieux pour tout le monde ?

Je ne sais pas. Enfin, si, je me doute qu’enfermés dans un modèle idéologique qui justifie leurs avantages, leur position, il n’est pas question pour eux de dévier. Alors, je compte sur quelques séances de désherbage pour les oublier un temps. Un luxe que je peux me permettre. Et, dans cet été d’angoisse, je me concentre sur ces arbres fruitiers prolifiques qui portent un message d’espoir. Si l’on prédit, tout n’est pas perdu. Pour l’instant.



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