123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ChroniquePotager politique

« Le jardinage, c’est la lutte des classes ! »

« Le jardinage, c’est la lutte des classes ! »

Jardiner n’est pas qu’un passe-temps, c’est à la fois l’écologie et la lutte des classes. C’est remettre du lien et faire une véritable politique sociale, écrit notre journaliste, qui croit en « ce droit au jardin ».

Notre journaliste Marie Astier a un grand potager, chez elle, dans les Cévennes. Dans cette chronique, qui paraît désormais le troisième samedi de chaque mois, elle livre astuces et réflexions, parce que jardiner… c’est politique.



« L’écologie sans lutte des classes, c’est du jardinage. » J’ai recroisé ce slogan récemment, au hasard d’un sticker sur un lieu de lutte. Il y a une époque où il me semblait très pertinent. Pas d’écologie sans prise en compte des inégalités sociales, signifiait-il pour moi. Philosophie Magazine m’apprend même qu’on le doit à Chico Mendes, syndicaliste qui luttait à la fois pour les droits des ouvriers des plantations d’hévéa en Amazonie et contre la déforestation. Il a été assassiné pour cela. « Pour Mendes, combats écologiques et anticapitalistes ne peuvent aller l’un sans l’autre », nous explique le média.

Loin de moi l’envie d’aller contre cette idée ou de porter atteinte à cette figure de la lutte sociale et écologiste. Mais un aspect dans ce slogan me dérange. Pourquoi ne pas prendre au sérieux le jardinage ? Mon jardin m’a tant appris, tant donné, que ce serait le trahir que de le réduire au rang de passe-temps innocent. Au contraire, le jardinage, c’est justement en même temps l’écologie et la lutte des classes ! D’ailleurs, nous devrions lutter pour un droit au jardin !

On sait que l’accès aux espaces verts est moindre dans les quartiers populaires. On sait aussi les bénéfices pour la santé, physique et mentale, d’avoir accès à un bout de jardin. En ces temps d’inflation des prix de l’alimentation, alors que les fruits et légumes bio deviennent des denrées de luxe, alors que l’on sait que la nourriture ultratransformée provoque une épidémie de maladies chroniques et que la consommation de produits bruts est recommandée par les nutritionnistes… ne serait-ce pas une politique sociale importante que de créer des jardins partagés partout ? De permettre à tous ceux qui le souhaitent de cultiver un bout de terre ?

Les jardins ouvriers,
« c’est mon troisième poumon »

À Reporterre, on n’a cessé de relater les luttes contre la destruction des jardins ouvriers, les potagers partagés. « C’est mon troisième poumon », racontait Lila à propos des jardins d’Aubervilliers, menacés successivement par le solarium de la piscine olympique, une gare du Grand Paris Express puis un « pôle multimodal ».

Ce sont des lieux de respiration, de coopération, d’entretien et de transmission de savoir-faire, de production d’une nourriture saine. De micro îlots d’autonomie et de couleurs, en marge du monde consumériste et compétitif que le capitalisme impose dans l’océan de gris qui les entoure.

Les préserver est vital. Les répandre, ce serait multiplier les lieux de subsistance et de résistance. Ce serait, tout simplement, une véritable politique sociale. Réhabiliter le jardinage, c’est redonner de la dignité à une pratique populaire qui renforce l’autosuffisance et la possibilité d’agir par soi-même pour soi-même, et de choisir si ce n’est son destin, au moins un bout de son assiette et de ses passe-temps.

Recoudre la plaie

En cette fin d’automne, presque en hiver, je foule le sol du jardin pour aller cueillir les derniers choux et les premiers poireaux. Et la sensation moelleuse sous mes semelles me ravit. Je pense à tous les vers de terre et micro-organismes qui ont décompacté la terre, la nourrissent. Ça grouille, je m’applique à ne marcher que dans une étroite allée pour ne pas perturber plus cette joyeuse population, dont le travail fructueux m’annonce de futures belles récoltes.

Le jardinage, quand c’est une pratique non pas de contrôle mais de coopération avec le vivant, nous place en interaction perpétuelle avec des êtres parfois très différents. Micro mammifères, insectes, plantes, bactéries ou... voisins, par exemple pour le partage de l’eau. Comment s’arranger entre nous pour que tout le monde ait sa part du festin, à la fois aujourd’hui et demain ?

C’est un exercice politique constant, une négociation permanente, une ligne de crête, je ne cesse de le raconter dans cette chronique. Grâce à mon jardin, j’apprends à mieux faire société. Une société qui se doit d’être un tant soit peu égalitaire. Sinon, à moyen ou long terme, mon jardin ne donnera plus.

Mais nos potagers peuvent être encore plus que cela. À l’heure où la gauche cherche comment reconstruire un « nous » entre classes opprimées, ils sont un outil qui pourrait nous aider à recoudre la plaie entre intellectuels progressistes et classes populaires, ruraux et urbains. Ma pensée est naïve, peut-être, et seulement bâtie sur mon expérience propre.

Une communauté de vécus et de destin

Mon jardin m’a transformée. Pour lui, j’ai travaillé dehors par tous les temps, j’ai sué en remuant la terre pour sortir les patates, j’ai trimballé mes semis par monts et par vaux entre la maison et la serre pour leur garantir les conditions optimales de croissance. Mon jardin a imprimé des efforts, des temporalités et des gestes dans mon corps. Savez-vous que tracer une raie droite à la houe pour semer des haricots n’a en fait rien d’évident, quand on ne pratique pas cet outil depuis sa plus tendre enfance ? Que manier une pelle est une affaire technique pour ne pas se détruire le dos ?

Contrairement à une partie des classes bourgeoises, je n’ai jamais eu le moindre dédain pour le travail manuel et j’ai toujours charrié mes brouettes avec enthousiasme — ou rage les jours de colère contre ce monde injuste. Passer weekend et soirées à ce type d’activité m’a donné — ne serait-ce qu’un léger — aperçu de la condition paysanne et ouvrière.

Autour de chez moi, quand je dis que j’ai un potager, les vieux se disent : « Elle, elle sait ce que c’est que le travail. » Un atout précieux pour gagner respect et écoute. Les jeunes, eux, sont un peu perdus : faire un potager ne correspond pas à notre position sociale. Nous « avons les moyens » de passer notre temps libre aux loisirs, pourquoi avoir une pratique de subsistance ? En tout cas, cela nous sort du cliché du « bobo urbain », car notre écologie quotidienne se paye de sueur et n’est pas faite que de mots, elle est déjà plus entendable.

Donc, dans ce territoire où la gauche intellectuelle est quasi invisible, où la gauche populaire autrefois si bien implantée perd du terrain, et où abstention et extrême droite grignotent les âmes, multiplier les jardins, ce n’est pas que lutter contre la misère, c’est aussi remettre du lien. C’est, je l’espère, retisser depuis la terre et le terrain un projet politique basé sur une communauté de vécus et de destin. Alors, oui, je crois en ce droit au jardin. Et qui sait, peut-être qu’un jour, à force de jardinage, nous aurons saboté le capitalisme.



Retrouvez les autres chroniques de Marie Astier :

legende