« Jardiner, est-ce créer ou détruire ? »
« Cultiver, est-ce créer, féconder ou détruire ? Le constat est potentiellement déchirant », écrit notre journaliste. - © Camille Jacquelot / Reporterre
« Cultiver, est-ce créer, féconder ou détruire ? Le constat est potentiellement déchirant », écrit notre journaliste. - © Camille Jacquelot / Reporterre
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Cultiver, c’est détruire un bout de prairie, pour créer un autre espace de vivant qui nous est utile. « De quel droit ? » s’interroge notre journaliste, pour qui entretenir un potager est un exercice moral permanent.
Notre journaliste Marie Astier a un grand potager, chez elle, dans les Cévennes. Dans cette chronique, qui paraît désormais le troisième samedi de chaque mois, elle livre astuces et réflexions, parce que jardiner… c’est politique.
Je vous racontais dans ma dernière chronique le message d’alerte envoyé par le liseron des champs sur l’état du sol de notre potager. Je venais alors tout juste de recevoir l’ouvrage de Gérard Ducerf sur les plantes bio-indicatrices. Depuis début septembre, j’arpente mon jardin tête baissée, ce gros livre peu pratique à la main, cherchant à identifier tout ce qui pousse spontanément.
Je poursuis ma récolte d’indices. Je me réjouis de la présence de plantain lancéolé (synonyme de sol équilibré), grimace à la vue des chénopodes blancs (sol trop riche en matière organique animale), constate que les orties poussent bien là où l’on peut les attendre (sol riche en fer), me perds dans l’infinie variété des graminées, constatant à quel point le mot « herbe » est flou.
Mon premier constat au bout de quelques jours de recherches n’est pas très étonnant. Il pousse dans nos pelouses, plates-bandes et allées majoritairement des plantes de vallée alluviale, adaptées aux terres limoneuses. Un reflet logique de notre parcelle, située en bord de rivière. Cependant, leur répartition sur le terrain trahit nos habitudes. Tiens donc, des plantes indicatrices de piétinement (patience violon) sur nos lieux de passage, de surpâturage (trèfle blanc) où les oies broutent… Même là où l’on laisse l’herbe librement pousser, la flore de notre jardin n’est pas « spontanée », « naturelle ». Elle est aussi le fruit de nos usages.
Un constat déchirant
Ce qui m’amène à une question qui me taraude. Cultiver, est-ce une bonne idée ? Est-ce créer, féconder ou détruire ? Le constat est potentiellement déchirant. Jardiner est pour moi une activité d’intense relation avec le vivant, je ne cesse de le raconter à travers cette chronique. J’apprends à l’observer, le connaître et à composer avec lui, dans un exercice politique constant de vivre-ensemble. J’espère aussi le préserver — un peu — en préférant assumer les conséquences directes de ma consommation de légumes sur le territoire où je vis, plutôt que de déléguer via l’acte d’achat.
Et en même temps, je perpétue une activité qui, pour certains, est considérée comme l’origine de la destruction de notre planète. Il y a quelques années, ma grand-mère agronome m’a offert le volume 1 d’une Histoire mondiale de l’agriculture, par Denis Lefèvre. Lire seulement le premier chapitre avait suffi à déclencher mes larmes. « [Le] développement des sociétés agricoles marque l’amorce de la mainmise de l’Homme sur l’environnement [...]. L’essor de l’agriculture implique ainsi d’importantes déforestations. » Cela va aussi avec l’invention de la propriété (des récoltes, d’une terre) et « l’émergence d’une société plus hiérarchisée et beaucoup plus inégalitaire ».
« Quand nous implantons notre champ de patates, nous détruisons un bout de prairie »
Nous, humains, avons imposé un vivant qui nous était utile, des espèces végétales et animales particulières. Ce faisant, nous avons perdu en diversité des plantes, et la biomasse des humains et de leur bétail a surpassé de façon spectaculaire la biomasse des mammifères sauvages [1].
Quand nous implantons notre champ de patates, nous détruisons un bout de prairie où plantain, mouron blanc, pissenlits et chiendent batifolaient, ainsi qu’une cohorte d’insectes et d’habitants du sol. De quel droit ? Je me le demande à chaque fois.
Si nous ne faisions rien, le terrain de la voisine, en partie à l’abandon depuis de nombreuses années, nous prédirait ce qui arriverait : une forêt de faux acacias pousserait. Serait-ce mieux ou moins bien pour la biodiversité ? Selon quel critère juger ? Quelle lourde responsabilité que de devoir assumer un paysage plutôt qu’un autre, un habitat et un cortège d’espèces plutôt que d’autres !
Un exercice moral permanent
Je me console en supposant que l’habitat que nous contribuons à entretenir est prolifique : les arbres fruitiers nourrissent les oiseaux autant que nous. Nous sommes en bord de forêt et de rivière, une lisière favorable à une grande diversité d’espèces. D’ailleurs, si les sangliers viennent embêter notre verger l’été, n’est-ce pas parce qu’il y a plus à manger chez nous que dans la montagne, où les châtaignes ne sont pas encore tombées ?
J’avais, il y a quelques années, fait un reportage dans le parc national des Cévennes, où l’on cherche à préserver le pâturage et les pelouses rases indispensables à certaines espèces d’oiseaux, ayant besoin de cette vue dégagée pour chasser les insectes. On sait aussi depuis longtemps que les prairies permanentes et leurs haies sont de hauts lieux de biodiversité.
Le récit d’une agriculture forcément « mauvaise », qui serait source de nos maux écologiques et sociétaux, est aussi remis en cause par les découvertes archéologiques. David Graeber et David Wengrow, dans Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité (éd. Les Liens qui libèrent), nous rappellent que l’histoire n’est pas aussi simple et linéaire. Il a existé (et il existe encore) des sociétés agricoles égalitaires exerçant une pression écologique soutenable sur leur milieu.
L’agriculture a donc déforesté, détruit, puis créé de merveilleux lieux de vie en certains endroits, des déserts chimiques en d’autres. Voici un doute qui me taraudait levé. Cultiver, c’est détruire et créer à la fois. Mais je ne veux pas encore une fois m’en remettre à la réponse simpliste qu’il existe une bonne et une mauvaise agriculture. Que si l’on rejette l’agriculture industrielle et ses pesticides, nous sommes du bon côté.
Non, je veux savoir comment, dans mon jardin, je soupèse mes actions, pour juger si la destruction que j’entame est justifiée par ce qui poussera ensuite. L’agriculture n’étant ni bonne ni mauvaise en soi, jardiner restera donc pour moi un exercice moral permanent. Sans cesse, il me faut affiner les critères qui guident mes gestes.
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