« Faire ses graines, c’est un acte de résistance »
« Le jardinage, quand il allie science et expérience, est puissant. » - © Camille Jacquelot / Reporterre
« Le jardinage, quand il allie science et expérience, est puissant. » - © Camille Jacquelot / Reporterre
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S’occuper d’un potager et faire ses semences, c’est allier les savoirs académiques au savoir-faire acquis à force d’expériences. « Cultivons nos connaissances », écrit notre journaliste dans cette chronique.
Notre journaliste Marie Astier a un grand potager, chez elle, dans les Cévennes. Dans cette chronique mensuelle, elle livre astuces et réflexions, parce que jardiner… c’est politique.
Ça y est, j’ai enfin sorti toutes mes petites pochettes. Elles sont fabriquées façon origami, pliées dans des feuilles de brouillon, et annotées de manière parfois énigmatique : « Valencia 23 », « Marocaine 24 », « Géorgie 19 ». Non, ce ne sont pas mes photos de vacances. Si je voyage, c’est avec mes tomates, dans les travées de mon potager.
Début mars, je les sème. Je dispose les graines dans de petits godets de toutes les couleurs et dans des pots de terre. Avec des étiquettes partout. J’essaye d’être raisonnable. Je n’y arrive pas. Chaque année, la liste s’allonge. J’atteins ce printemps 30 variétés différentes. Il y a celles pour le coulis : les grosses charnues (mais qu’on adore aussi en tartes et salades) qui arrivent tard en saison. Les précoces, plus petites et juteuses. Les noires, les jaunes, les orange, les vertes. Celles pour les enfants et l’apéro. Celles de taille moyenne, idéales pour les farcis.
Ma collection de tomates ne cesse de s’agrandir. Cela fait huit ans que, chaque été, je garde des graines des variétés qui ont le plus produit. Ou celles qu’on a trouvées particulièrement goûteuses. Ou les nouvelles, qui ont juste pour qualité d’être d’une taille, d’une couleur que l’on n’avait pas encore. Voilà que je me mets même à créer des sous-variétés. Par exemple, les « Géorgiennes », semées chaque année depuis 2018. Il y a déjà les roses et les rouges. Et nous commençons à séparer les « grosses » des « moyennes ». Les « noires de Crimée » aussi ont différentes provenances. Celles de Michel sont prolifiques, mais plus petites que celles de Magali.
« À force, je sais comment elles se portent »
Rien de plus facile que de reproduire des tomates. Elles sont autogames (les fleurs se fertilisent elles-mêmes), les risques de croisements entre variétés sont donc réduits. Les graines se conservent plus de cinq ans. Petit à petit, j’essaye d’améliorer ma technique de sélection. Je me documente et passe aussi plus de temps à regarder, observer mes plants. Je fais attention à prélever les plus beaux fruits, en début de saison de production quand les plants sont très vigoureux et avant l’arrivée des maladies. Il faut aussi cueillir sur plusieurs plants pour préserver la diversité génétique et faire attention à ce que les tomates soient bien mûres.
Tous ces gestes, répétés et enrichis chaque année, sont un peu ma petite recherche de terrain à moi : de sélection en observation, vais-je réussir à avoir une collection de tomates hautement adaptées à mon terrain ?
C’est un joli passe-temps, mais aussi une activité qui illustre très bien cet aller-retour permanent que j’ai, en tant que jardinière, entre savoirs théoriques et empiriques. Je dévore les ouvrages spécialisés et les films magnifiquement réalisés par le projet Do It Your Seeds, qui détaillent la reproduction de 40 semences de légumes.
Et en même temps, une fois ces grands principes compris, face à mes plants, si vous me demandez comment je choisis mes tomates, je vous répondrai que je choisis celles qui ont l’air les plus… heureuses. J’ai l’impression que du premier coup d’œil, sans avoir besoin de mesurer la taille des plants, le nombre de fleurs ou le poids des tomates, je sais où je ferai les meilleures récoltes. C’est après tout logique : à force de converser avec mes tomates tous les jours, je sais comment elles se portent.
Cultiver nos connaissances
Tout cela me rappelle l’incroyable travail mené par le réseau Semences paysannes, en collaboration avec des chercheuses, pour sélectionner et perpétuer des variétés paysannes de blé, maïs, semences potagères… Leurs champs d’essais sont de magnifiques mosaïques, composées de variétés de blé ou de maïs de toutes les couleurs et toutes les tailles. J’ai admiré leur savoir de terrain, empirique, alimenté de recherches historiques ou génétiques sur l’histoire des plantes qu’ils cultivent. Des paysans chercheurs, accompagnés de scientifiques apportant la rigueur de leur protocole. Une alliance qui m’avait semblé puissante pour produire de nouvelles connaissances. Cette science ancrée dans la terre et le participatif, qui prend en compte des savoirs non académiques, m’avait fascinée.
Cet exemple des semences montre pour moi que, nous pouvons, nous, jardiniers, reprendre un peu de pouvoir et croire en nous. Croire en nos savoir-faire, dans les connaissances que nous accumulons d’année en année par l’observation de nos terrains et nos plantes, et dans nos instincts.
« Science et expériences s’allient, et c’est puissant »
Tout n’est pas toujours explicite et scrupuleusement noté dans un carnet, mais j’ai l’impression — naïvement peut-être, contredisez-moi je ne m’en formaliserai pas — que notre corps et notre cerveau stockent les informations utiles d’année en année. Nous sentons le printemps arriver, et à la façon dont le soleil nous réchauffe, les nuages menacent, le sol colle aux bottes, qu’il est temps de semer, planter, récolter tel ou tel légume… Ces micro-expériences s’accumulent, s’enrichissent de nos lectures, visionnages, et des connaissances académiques, et nourrissent nos microdécisions de jardinier.
Science et expériences s’allient, et c’est puissant. C’est très visible sur les semences : avec la dérégulation des nouveaux OGM, Reporterre vous l’a raconté, les gros semenciers font pleuvoir les demandes de brevets. Mais cette activité fondamentale, celle de sélectionner, reproduire et conserver des semences libres, reproductibles et non brevetées, plus elle est pratiquée, moins elle pourra être entravée.
Ces connaissances qui se diffusent et s’appliquent de façon horizontale deviennent à l’échelle d’une multitude de jardins un réseau informel et insaisissable de microgestes de résistance.
Alors, pour que nos jardins restent libres, cultivons nos connaissances — celles qui viennent de la science, celles qui viennent de la communauté jardinière —, car elles nous apprennent à faire sans les multinationales de l’agrochimie, sans les solutions déjà pensées des jardineries, et préservent notre autonomie. Et cultivons aussi notre sensibilité. Écoutons, humons, contemplons nos potagers et leurs habitants avec toujours plus d’empathie. Car ces capacités-là, on ne pourra jamais nous les voler.
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