« L’hiver nous apprend à traverser nos deuils »
« L’hiver nous apprend à traverser nos deuils. » - © Camille Jacquelot / Reporterre
« L’hiver nous apprend à traverser nos deuils. » - © Camille Jacquelot / Reporterre
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L’hiver, au jardin, tout s’arrête. Ou presque. Une pause nécessaire qui nous invite à réfléchir à notre rapport au deuil, écrit notre journaliste. « Sur notre terrain, nous tentons de planter la vie et devons affronter les pertes. »
Notre journaliste Marie Astier a un grand potager, chez elle, dans les Cévennes. Dans cette chronique, qui paraît désormais le troisième samedi de chaque mois, elle livre astuces et réflexions, parce que jardiner… c’est politique.
Ces dernières semaines, je me serais presque ennuyée, au jardin. Cette pause m’a créé une sensation étrange, accentuée par les températures négatives. Plus de 10 cm d’épaisseur de glace dans le bassin des oies, on voit rarement cela. J’ai cherché à m’occuper. Mais à quoi bon arroser les salades et autres verdures de la serre ? Le froid a stoppé leur croissance. C’était comme si tout était figé. Un temps mort.
Ces moments de pause sont pourtant nécessaires. C’est ce que nous apprend l’hiver sous nos latitudes : ralentir est utile. La végétation a besoin de ce moment de répit, expliquait en 2024 sur Reporterre l’agroclimatologue Serge Zaka. Pas assez de froid est « synonyme de saison de repos plus courte et donc de fatigue supplémentaire. Sans compter qu’un tel phénomène réduit aussi la saison de recharge des nappes phréatiques, les végétaux pompant l’eau beaucoup plus longtemps dans l’année pour alimenter leurs feuilles », disait-il. Aussi, beaucoup d’espèces — blé, olivier — doivent ressentir un certain nombre de jours de froid pour ensuite fleurir aux beaux jours.
Ces quelques jours de froid négatif sont enfin synonymes d’espoir pour le potager. Il y aura peut-être moins de limaces, d’escargots et de mildiou au moment du redoux ?
« Pourquoi cette peur que tout s’arrête ? »
Et en même temps, ce sentiment de « rien à faire » m’a dérangée. Car, au contraire, une idée que je défends souvent est que le jardin est une activité continue. Une vie grouillante bien loin des photos figées des magazines, qui nous laissent croire que notre bout de verdure peut être géré comme une déco d’intérieur.
Même l’hiver, sur les courtes heures de soleil, habituellement nous sortons. Il faut couper et ranger le bois. Débroussailler. Continuellement, tout pousse et évolue. Ou alors, quand le froid stoppe la sève, c’est justement le moment d’agir pour le jardinier. Pour tailler sans blesser, par exemple.
Certains bourgeons n’écloront pas
Pourquoi cette peur que tout s’arrête ? Ces sentiments contradictoires m’interrogent. L’hiver, ses arbres dégarnis et son silence étouffé m’invitent, sans que je m’y attende, à réfléchir à mon rapport à la mort. Revendiquer ce mouvement perpétuel, est-ce une façon de l’éloigner, de la relativiser ? Sans cesse, sur notre terrain, nous tentons de planter la vie et devons affronter les pertes. Chaque hiver, nous savons que certains bourgeons n’écloront pas au printemps.
« Sur notre terrain, nous tentons de planter la vie et devons affronter les pertes »
Nous avons soigné ce vieux cerisier jusqu’au bout, mais il faut accepter que cet être qui était déjà majestueux sur les photos aériennes des années 1950 s’éteindra bientôt. Et en même temps, nous pouvons le greffer sur un jeune plant. En faisant cela, on perpétue la variété, et peut-être aussi un peu de son épigénétique, c’est-à-dire de la sagesse qu’a acquise cet ancêtre au fil des événements climatiques vécus.
Nous avons aussi pris soin de ce jeune arbre. Malgré cela, les canicules répétées sont venues à bout de lui. Tout un lot de promesses asséchées par un soleil implacable. Alors, nous essayons de tirer des leçons : faut-il planter ailleurs ? Trouver des fruits plus résistants ?
Accepter d’hiberner
La plasticité du végétal, la facilité que l’on a à le reproduire, me conforte dans l’idée que la vie gagne toujours. Qu’elle se perpétue dans la mémoire de ceux qui restent, dans les histoires et les gestes transmis. Ce cycle de la vie s’est résumé en quelques jolis mots de ma fille pour notre vieille chatte récemment décédée et enterrée dans le jardin. « Elle est plantée », répète-t-elle. Oui, et elle va nourrir d’autres vivants qui pousseront et nous rappelleront ses infinis ronrons.
Il est facile pour moi en ce moment de voir les choses ainsi : je suis dans un printemps de ma vie. J’ai déjà traversé l’hiver et même si je sais qu’il reviendra, en attendant je profite car tout éclot désormais. Cependant, cette légèreté n’est pas toujours acceptable. Chaque perte est aussi grave, irrémédiable. C’est un soutien, une promesse, une source d’amour qui disparaît.
Comment s’en remettre ?
Peut-être, justement, en acceptant la nécessité des pauses. Voici le message que m’envoie l’hiver et sa glace, qui en emprisonnant nos troncs débités nous empêche de nous atteler au rangement du bois. Se recroqueviller, accueillir la douleur, se souvenir, pleurer, rester dans le noir, hiberner un peu. Laisser notre sève refluer, nos rythmes biologiques ralentir. Ne plus chercher à produire, tout le temps, comme nous l’a enseigné le monde capitaliste. Il faut bien tout cela pour traverser un deuil.
Plus simplement, aussi, il faut bien une pause, parfois, pour reprendre des forces dans le tourbillon du mouvement perpétuel de mon jardin.
Et une fois l’énergie retrouvée, c’est à ceux qui vont bien, comme moi, de rappeler qu’un rude hiver peut annoncer un très beau printemps. Nul ne sait exactement quand il viendra, mais il nous surprendra, en temps voulu.
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