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ChroniquePotager politique

« Le changement climatique vu par mes courgettes »

Les courgettes ont désormais trop chaud l’été.

Les courgettes ont désormais trop chaud l’été. Elles poussent mal dans le potager de notre journaliste, qui perçoit sur sa parcelle les effets directs du dérèglement du climat.

Notre journaliste Marie Astier a un grand potager, chez elle, dans les Cévennes. Dans cette chronique, qui paraît désormais le troisième samedi de chaque mois, elle livre astuces et réflexions, parce que jardiner… c’est politique.



C’est étrange, plus d’un an de chroniques jardin et pas une seule dédiée à la question du changement climatique. Peut-être est-ce parce qu’il est là, latent, telle une évidence avec laquelle il faut faire, qui s’ancre dans les habitudes : économiser l’eau, planter des arbres pour ombrager le terrain... Il manifeste aussi parfois sa présence de façon inattendue. En octobre, vient souvent l’heure du bilan de l’été, qui est notre principale saison de production. C’est aussi l’arrière-saison, qui parfois prolonge la période de récolte. Alors que les températures s’adoucissent, c’est de plus en plus souvent le cas.

D’année en année, certains de nos légumes adoptent des comportements étranges au regard de leurs précédentes habitudes, mais logiques au vu des surprises de la météo. C’est le cas des courgettes. Quand je parle potager avec des personnes n’ayant pratiqué qu’en dilettantes, c’est un légume fréquemment évoqué. Il est réputé plutôt facile et productif. Elles me disent : « Oh, je n’avais que deux plants et je ne savais plus quoi en faire tellement il y en avait ! »

À les entendre, je me demande quel mauvais sort nous a été jeté. Chez nous, les courgettes produisent désespérément peu depuis trois ans. Au printemps, une épidémie de limaces prend d’assaut les jeunes plants, déjouant tous mes stratagèmes pour les éloigner des croquantes jeunes feuilles vertes. Puis la belle saison écarte enfin cette menace, les plants grossissent mais les courgettes ne viennent toujours pas. J’ai cherché quelle maladie sévissait, mon compagnon a soupçonné la drosophile suzukii de s’attaquer à elles, puis on s’est dit qu’on était tout simplement trop avares en engrais et arrosage.

Printemps à limaces et été à canicules

Cette année, nous nous sommes résolus à accepter ce triste fait : les courgettes ont désormais trop chaud l’été. En ce mois d’octobre, les tubercules verts et jaunes grossissent doucement au soleil de l’après-midi.

S’il ne gèle pas prématurément, si le soleil persiste avec constance, nous n’aurons pas une récolte mirifique, mais, disons, nous sauverons l’honneur.

La maigre récolte tient dans une brouette pour enfant. © Marie Astier / Reporterre

Le constat est le même du côté des haricots verts. Jusqu’à ce qu’ils deviennent de plus en plus capricieux, ils nous assuraient une production abondante permettant de faire des stocks pour l’hiver. Mais cette année, une seule variété a résisté au soleil dardant ses rayons et donné quelques récoltes. Une autre a végété, nous avons dû manger ses premiers fruits fin septembre. Sentant la catastrophe arriver, mon compagnon a ressemé durant l’été et me voici à faire des cueillettes chaque jour à la pause déjeuner.

Haricots et courgettes sont certes des légumes d’été, mais trop de chaleur les fait suer, gêne la pollinisation des fleurs, les épuise. Cela ne fait que huit ans que je fais du potager. Le constat concret des conséquences du dérèglement du climat sur mon jardin est finalement récent, puisque cela fait trois ans que j’observe vraiment une différence. Que les habitudes d’hier ne fonctionnent plus à coup sûr.

Une résilience imaginée

J’étouffe un peu l’inquiétude à long terme. Des questions s’insinuent. Elles paraissent banales mais ne le sont pas tout à fait. Mes deux plats phares de l’été que sont la soupe au pistou et la ratatouille existeront-ils encore dans vingt ans ? Aura-t-on encore, au jardin, en même temps, tous les légumes nécessaires ?

Les aubergines et les poivrons résistent mieux à la chaleur que la courgette. Les tomates, elles, ont réduit leur période de production et donnent tout en trois semaines, en août. J’ai beau planter des précoces et des tardives, des grosses et des petites, en décalé, cela fait deux ans qu’elles me jouent ce drôle de tour.

Comment va-t-on se faufiler, entre ces saisons déglinguées ? Entre ce printemps à limaces et cet été à canicules ? Avec nos voisins jardiniers, nous échangeons nos observations, inquiétudes et techniques. Je teste sans cesse de nouvelles variétés. L’un tend un filet de camouflage au-dessus de la parcelle. L’autre plante de plus en plus en décalé. Tiens, il paraît que planter les petits pois en août pour récolter fin octobre, ça fonctionne ! Certains, discrètement, pompent plus pour eux et en laissent moins aux suivants. Je blâme, mais nous aussi on y pense à notre minibassine, pour assurer la survie du potager en cas d’arrêté sécheresse nous interdisant l’arrosage. Va-t-on entrer en conflit de voisinage pour l’accès à l’eau ? Aura-t-on encore de l’eau en été dans vingt ans, d’ailleurs ?

« Des adaptations un jour insuffisantes face à ce qui s’annonce »

C’est drôle, le mot qui me vient pour décrire l’attitude que le changement climatique nous demande à nous jardiniers appartiendrait plutôt à la start-up nation : nous devons être de plus en plus « agiles ». Adaptables. Inventifs. Ne pas se reposer sur nos acquis. Cela suffira-t-il ? Non.

Certes, que ce soit dans la recherche, dans les champs ou dans les manuels de jardinage, cela regorge de solutions. Je les appliquerai. Je ferai tout pour préserver notre petit bout de verdure. Je planterai, entretiendrai, soignerai, expérimenterai tout ce que je peux pour préserver notre oasis. Mais ce que je pressens et crains, c’est que tout cela ne soit que des adaptations à la marge, et qu’elles seront un jour insuffisantes face à ce qui s’annonce.

C’est une attitude que je prône souvent avec le vivant, de « faire avec ». Pour l’instant, elle fonctionne avec le changement climatique. Mais il n’en est qu’à ses débuts, et ce serait une terrible erreur de croire qu’elle est suffisante. Ce que m’annonce mon potager, ces dernières années, c’est qu’il n’aura peut-être pas la résilience souhaitée, imaginée. Alors, non, nous ne voulons pas du changement climatique, rappelons-le-nous toujours.



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