« S’occuper d’un potager, un joyeux fil à la patte »
- © Camille Jacquelot / Reporterre
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À l’heure des départs en vacances d’été, notre chroniqueuse décrit l’attachement qu’elle ressent vis-à-vis de son potager. L’impossibilité de le quitter longtemps est devenue pour elle synonyme d’autonomie et de liberté.
Notre journaliste Marie Astier a un grand potager, chez elle, dans les Cévennes. Dans cette chronique, elle livre astuces et réflexions parce que jardiner… c’est politique.
Nous sommes partis une semaine au mois de juin. Celui où tout est planté, où nos légumes croissent, où l’arrosage devient plus fréquent. Et en plus, en pleine canicule. Une petite folie, qui nous a valu de devoir préparer notre départ bien à l’avance. Mettre les derniers plants encore en godets à l’ombre. Pailler tout ce que l’on peut pour réduire les besoins en eau. Inonder les jeunes tomates, aubergines, poivrons, oignons, patates, haricots… Charger notre précieuse voisine de la lourde tâche d’abreuver nos 200 m2 potagers en cas de grosse soif.
L’été, nous ne partons que très peu. Les vacances se passent à la maison, entre passages de la famille, des amis, apéros de quartier et événements villageois. Nous ne fermons boutique que quelques jours, pas plus de cinq en général. Je n’ai jamais de grands voyages à raconter, l’exotisme que j’ai à partager est celui de ma campagne. Mes seules échappées sont parisiennes, pour monter à la rédaction de Reporterre, pendant que mon compagnon garde jardin, maison, et éventuellement enfants.
Sacrée responsabilité, donc, que ce grand potager qui demande une présence resserrée. Je le ressens encore parfois comme une attache, un poids, une entrave à ma liberté. J’ai peur que cela me coupe de mes amitiés éparpillées, de ne plus être aussi mobile que lorsque j’étais francilienne.
Un fil à la patte ?
Moi qui ai longtemps cru que la vie adulte, c’était conquérir son indépendance, qui ai hésité à signer mon premier CDI, qui ai mené une vie étudiante et de jeune active plutôt itinérante… J’ai eu bien du mal, au départ, à accepter le projet de vie de mon compagnon qui consistait à s’implanter dans un lieu bien précis et demandant des soins constants. J’avais l’impression de me mettre un fil à la patte.
Au contraire, ce qui m’enthousiasme désormais, c’est que ce lieu est source d’autonomie. Face au monde consumériste, nous reconquérons une petite portion de liberté en produisant nous-mêmes notre alimentation.
Aurélien Berlan, qui se présente comme philosophe-jardinier, l’expliquait en 2022 sur Reporterre. Il y décrivait la vision moderne de la liberté comme une délivrance : « Ne plus être astreint à toute une série d’activités jugées pénibles ou ennuyeuses : produire sa nourriture, se procurer de quoi se chauffer, faire la cuisine, le ménage, la lessive… » Estimant que cela conduit à de la domination — on délègue ces tâches à des subalternes — et à l’oubli des conséquences écologiques de nos désirs, il propose à la place de définir la liberté comme autonomie, soit maîtrise des outils, ressources et savoirs qui permettent de prendre en charge soi-même toutes ces tâches de subsistance, et de se libérer des rapports de domination.
« Au jardin, chaque geste est politique »
En m’implantant sur ce territoire, je me suis donc, un peu, émancipée. Sur le plan matériel, mais aussi politique. Au jardin, chaque geste — tondre, tailler, débroussailler… — est politique dans le sens où il influe sur la petite communauté animale et végétale qui y vit. J’en fais partie, j’en dépends pour me nourrir. Sans cesse, je me questionne sur la nature des liens que je souhaite entretenir avec elle. À bas bruit, au fil des moments passés dans mon jardin, je tisse des liens forts et surtout choisis.
Un pacte non dit, non écrit, qui convient que nous allons tenter de vivre ensemble le plus longtemps possible dans ce lieu partagé, en tirer notre subsistance en respectant les besoins de l’autre. Je le vois comme une forme de sécurité, d’assurance-vie écologique sortie des circuits de la finance, qui me procure une base solide pour me projeter dans la vie, me réaliser en marge du cadre de la société capitaliste.
Alors, j’ai accepté de m’attacher. Pris le mot dans son sens positif. J’y tiens, à mon jardin. Je le chéris et il me le rend bien. C’est d’ailleurs dans ces liens que nous tissons avec nos territoires qu’une bonne partie du mouvement écologiste entend puiser l’énergie et le sens de ses luttes. Ils me semblent en tout cas indispensables pour changer notre regard sur les autres vivants, apprendre à vivre avec eux, défendre ensemble notre liberté, notre autonomie.
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