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Entretien — Culture et idées

« Nous vivons de plus en plus dans un cocon numérique »

Pose de la charpente à Notre-Dame-des-Landes, en janvier 2020, deux ans après l'abandon du projet d'aéroport.

Lier luttes politiques et formes de vie alternatives permettra aux citoyens d’accéder à plus d’autonomie, selon le philosophe Aurélien Berlan. Il appelle ainsi à déserter la mégamachine, et à lutter contre elle.

Aurélien Berlan se présente comme philosophe-jardinier ; il partage son temps entre traduction, enseignement précaire à l’université, activités vivrières et engagements politiques. Il a publié récemment Terre et liberté, la quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance. Un essai revigorant qui critique les bases philosophiques de la modernité.



Reporterre — Dans votre nouveau livre, vous écrivez que la conception moderne de la liberté est faussée et qu’elle nous conduit au désastre, pourquoi ?

Aurélien Berlan — Quand on réfléchit à la conception moderne de la liberté, on pense d’abord à son versant institutionnel et intellectuel : l’aspiration à la démocratie, la liberté de conscience, l’inviolabilité de la vie privée... Mais derrière cette vitrine, la liberté moderne a aussi un versant matériel qui est rarement mis en avant. Pourtant, il est implicitement présent dans la plupart des théories et est au cœur du sens commun. La liberté est associée, aujourd’hui, au fait d’être délivré des « nécessités » de la vie quotidienne, c’est-à-dire d’un certain nombre de tâches relatives à notre subsistance.

Dans ce cadre, être libre, c’est ne plus être astreint à toute une série d’activités jugées pénibles ou ennuyeuses : produire sa nourriture, se procurer de quoi se chauffer, faire la cuisine, le ménage, la lessive, s’occuper des personnes dépendantes qui nous entourent, construire et entretenir son habitat, etc. On n’est vraiment libre que lorsque l’on est libéré de ce fardeau. Vu que l’on ne veut pas faire ces tâches soi-même, mais que l’on ne peut pas pour autant se passer des biens qu’elles procurent, on s’en décharge sur les épaules d’autrui. On délègue, on se déleste, on fait faire. Or, ce geste a des implications sociopolitiques et écologiques délétères.


Lesquelles ?

La quête de délivrance conduit à la séparation entre production et consommation. Comme le disait André Gorz, nous vivons dans une société de consommateurs salariés qui « ne produisent rien de ce qu’ils consomment et ne consomment rien de ce qu’ils produisent ». Une telle organisation sociale fait que les consommateurs ne voient plus les nuisances écologiques liées à la production des biens qu’ils achètent, et elle nourrit en outre une forme de démesure. Quand on fait les choses par soi-même, on est conduit à limiter ses besoins. Car le premier besoin est de ne pas perdre sa vie à travailler pour satisfaire des désirs illimités. En revanche, rien ne vient borner les désirs de celles et ceux qui font tout faire aux autres.

Sur le plan sociopolitique, l’aspiration à la délivrance aboutit forcément à des formes de domination sociale plus ou moins déguisée. Il y a ceux qui exécutent, loin et ailleurs, et ceux qui donnent les ordres, qui font faire. Si nous avons besoin de cinq planètes pour maintenir notre niveau de vie, c’est en fait parce qu’il est lié à un imaginaire de liberté comme délivrance qui suppose d’avoir des dizaines ou des centaines de personnes à notre service. Notre mode de vie n’est libre que si l’on considère, à la manière du régime politique imaginé par George Orwell dans son roman 1984, que « la liberté c’est l’esclavage ».


Vous dites que « ce que nous faisons à la Terre est inséparable du désir d’être délivré de la terre ».

Cette conception de la liberté nous pousse à vouloir nous affranchir de notre condition terrestre. En pratique, le désir de délivrance est d’abord celui d’être exonéré du travail de la terre (le labeur lié au labour). Ce désir caractérise presque toutes les classes dominantes. À l’époque moderne, il a conduit à identifier la liberté au mode de vie urbain basé sur l’argent — lequel permet de mener, comme le disait le théoricien allemand de la ville et de l’argent Georg Simmel, une « existence quasi abstraite » dans les métropoles, c’est-à-dire une vie libérée de toute activité de subsistance. Depuis les années 1950, cette idée alimente aussi la conquête spatiale, censée nous délivrer de la prison terrestre.

Quitter la Terre est l’ultime avatar du fantasme de délivrance. Cet imaginaire aboutit à une existence coupée du monde. On vit comme des astronautes dans leur capsule. Le sociologue Max Weber avait parlé, au début du XXe siècle, de la « cage d’acier » que forge le capitalisme industriel. Cette cage d’acier s’est en quelque sorte matérialisée au cours des derniers confinements : nous vivons de plus en plus dans une sorte de techno-cocon numérique où, d’un simple clic, on espère tout obtenir, de quoi manger, se divertir, etc., sans avoir à sortir de notre cockpit.



Comment le numérique nourrit-il cette aspiration à la délivrance ?

Ce qui nous séduit dans bien des services numériques, c’est d’être déchargé de certaines microcontraintes quotidiennes : avoir à se déplacer pour faire ses courses (e-commerce), faire la queue au péage (les « passes liberté »), savoir se repérer (le GPS), etc. Quant à internet, son usage intensif peut donner à ses adeptes l’impression d’être délivrés de contraintes majeures de la condition terrestre, comme le fait d’avoir un corps qui nous assigne à une existence limitée et fait que l’on ne peut pas être ici et ailleurs en même temps.

Ces formes de délivrance illustrent bien les conséquences sociopolitiques délétères dont nous avons déjà parlé. Car l’économie numérique provoque l’essor de nouvelles formes de domesticité, avec ses armées de livreurs, de magasiniers, de convoyeurs. D’ailleurs, il est frappant de voir que l’une des grandes entreprises mondiales qui permet aux gens d’acheter leur plat tout préparé et de se faire livrer directement chez eux s’appelle Deliveroo. Un nom qui vient de l’anglais « To deliver » et fait directement référence à la délivrance.



Quel mode de vie la conception de la liberté comme délivrance engendre-t-elle ?

Notre mode de vie de « consommateurs-salariés-électeurs ». Quand on y réfléchit bien, il y a deux types de nécessités dont les Modernes ont voulu être délivrés : les nécessités matérielles, nous l’avons dit, mais aussi les nécessités politiques de la vie sur Terre, dont on se décharge sur des représentants. Le fantasme de la délivrance, c’est de n’avoir plus à s’organiser avec les autres ni à produire nous-mêmes de quoi satisfaire nos besoins. Mais on ne trouvera pas d’issue à l’impasse écologique actuelle sans remettre en cause ce mode de vie et l’imaginaire qui l’alimente.

À Bure, durant le weekend féministe antinucléaire en non-mixité, les 21 et 22 septembre 2019. © Roxanne Gauthier/Reporterre

Comment expliquer que les mouvements écologistes soient aujourd’hui considérés comme liberticides ?

C’est intéressant. Ceux qui ne trouvent rien à redire aux piétinements des principes libéraux de nos sociétés — la fin de l’anonymat ou de l’inviolabilité de la vie privée — sont les premiers à dénoncer le pseudo autoritarisme des écolos, quand ces derniers proposent d’interdire l’usage des SUV. Au fond, ces gens-là, très présents au sein de l’élite politique et médiatique, sont d’accord avec l’affirmation brutale de George W. Bush senior : « Notre mode de vie n’est pas négociable ».

« Dire que l’écologie est liberticide n’a de sens que lorsqu’on identifie la liberté à la délivrance »

Depuis ses origines, l’écologie politique se distingue de l’environnementalisme par sa défense conjointe de la nature et de la liberté. Pour Bernard Charbonneau, les deux causes sont indissociables. André Gorz a écrit un livre intitulé Écologie et liberté, Ivan Illich défendait « l’autonomie créatrice » et le grand livre de Murray Bookchin s’intitule The Ecology of Freedom. Dire que l’écologie est liberticide n’a de sens que lorsqu’on identifie la liberté à la délivrance.



Dans votre livre, vous proposez une définition de la liberté « comme autonomie ». Comment la définissez-vous ?

La liberté comme délivrance s’est imposée contre d’autres aspirations, portées par les classes populaires. Quand on examine la texture de leur mode de vie ou les luttes qu’elles ont pu mener, on voit qu’elles ne se battaient pas pour être déchargées des nécessités de la vie, mais pour accéder aux ressources permettant de les prendre en charge elles-mêmes : la terre, les forêts, les sources, etc. On retrouve des luttes de ce genre partout et à toutes les époques, au XIXe siècle en France, avec la « guerre des Demoiselles » en Ariège, aujourd’hui dans ce qu’on appelle l’écologisme des pauvres ou dans la lutte des femmes Chipko en Inde contre la déforestation.

Pour les classes populaires, s’émanciper ne signifiait pas être exonéré des tâches quotidiennes, mais les assumer pour se libérer des rapports de domination. Contre l’idéal de délivrance par l’abondance qui est au cœur de notre modernité industrielle, elles exigeaient l’autonomie par l’autosuffisance et l’accès aux ressources locales.



Comment cette recherche de l’autonomie se traduit-elle ?

Cette autonomie se joue au moins sur trois plans. Celui des besoins, celui des techniques et celui des ressources. Je me suis inspiré du penseur anarchiste de la fin du XIXe siècle Gustav Landauer pour dégager ces trois dimensions. Pour créer le socialisme, il disait qu’il n’y avait pas besoin d’attendre l’apocalypse ni les conditions objectives dont parlaient les marxistes ; on avait juste besoin de trois choses : « la faim, les mains et la terre ». La faim, c’est la métaphore des besoins, les mains, la métaphore des capacités techniques et la terre, la métaphore des ressources. Être autonome, c’est pourvoir à nos propres besoins, faire par nos propres moyens et vivre de nos propres ressources.

« Il nous faut reconstruire des interdépendances personnelles pour desserrer l’étau des dépendances anonymes »

Mais attention, une telle autonomie n’est pas synonyme d’indépendance matérielle. Car l’indépendance est un mythe. C’est une autonomie sociale, qui se conquiert et se cultive collectivement. L’acte fondateur de cette autonomie, ce n’est pas une déclaration d’indépendance, comme dans les grands récits de la modernité, c’est plutôt une reconnaissance d’interdépendance. Il ne s’agit pas de sortir de toute dépendance, mais de nous libérer des dépendances asymétriques qui nous ligotent aux organisations industrielles. Il nous faut reconstruire des interdépendances personnelles pour desserrer l’étau des dépendances anonymes. Cela nécessite aussi de réinterroger les outils et les techniques que l’on utilise et d’accepter également une certaine forme d’ancrage local.



En France, l’idée d’autonomie revient peu à peu sur le devant de la scène, on voit fleurir des écovillages, les potagers reviennent à la mode, les gens réapprennent à faire leur pain. Comment éviter que l’autonomie conduise à un repli individuel et dépolitisé ?

Il faut nous libérer du mythe survivaliste de l’individu isolé et indépendant. Robinson ne peut survivre sur son île que parce que Daniel Defoe a eu la bonne idée de faire s’échouer avec lui des caisses d’outils qui matérialisent le savoir-faire de son époque. Autrement dit, il ne peut assurer sa subsistance que grâce au concours de nombreux artisans ! Et il en va toujours ainsi, pour tous les êtres humains : notre subsistance suppose un rapport social à la nature. Dans l’idée d’autonomie, le moment relationnel prime donc sur le moment strictement matériel, le fait de faire par soi-même. Je suis assez critique envers le mouvement DIY, « Do it Yourself ». Car il a une dimension individualiste qui peut très bien alimenter des dynamiques consumérisme, comme le montre Aude Vidal dans son livre Égologie. L’autonomie, ce n’est pas se débrouiller tout seul, mais plutôt élaborer de nouveaux circuits d’échange dans une démarche d’émancipation collective.

Mon essai tente d’éviter deux écueils : l’alternativisme dépolitisé (construire d’autres formes de vie sans participer aux luttes collectives) et le militantisme hors-sol (croire que l’on pourrait renverser le système sans élaborer des formes de vie qui en soient moins tributaire). Selon moi, on n’arrivera pas à construire des formes de vie plus autonomes sans luttes politiques, et on n’obtiendra pas de victoire dans nos luttes sans développer des formes de vie alternatives. Il faut lier les deux.

Le 17 janvier 2018, lors de l’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes. © Emmanuel Brossier/Reporterre

Comment faire pour que cette autonomie soit accessible à tous ? Tout le monde n’a pas la possibilité de déserter, de s’installer à la campagne.

C’est pour cela qu’il ne faut pas séparer l’aspiration à l’autonomie et les luttes sociales à grande échelle, et qu’il faut renouer avec le slogan révolutionnaire « Terre et liberté ». Comme l’écrivait François Partant en 1982 : « Il est sans importance que je puisse m’épanouir en produisant mes chaussures grâce à des outils “conviviaux” si mon pays construit des prisons et fabrique des bombes atomiques. La qualité des rapports sociaux et internationaux a infiniment plus d’importance pour ma propre existence que la niche que j’ai réussi à me constituer au sein de la société. »



Vous appelez donc non seulement à déserter la mégamachine, mais aussi à lutter contre elle, à la saboter ?

Beaucoup de gens cherchent à se constituer une oasis à l’abri du bruit et de la fureur du monde. Mais c’est une illusion. On sera toujours rattrapé par la pollution ou le chaos climatique. Il faut donc croiser le fer avec les logiques industrielles. On ne réussira pas à construire des formes de vie satisfaisantes si l’on n’est pas capable de saboter la mégamachine capitaliste qui saccage les conditions de vie de la plupart des êtres vivants sur cette planète. C’est ce que tentent de faire celles et ceux qui détruisent des antennes 5G, des pipelines ou des SUV. Mais pour déboulonner la mégamachine, il faut aussi nous émanciper de l’imaginaire qui l’alimente. La mégamachine n’est pas un bulldozer qui nous écrase de l’extérieur, c’est plutôt une matrice dont nous sommes toutes et tous, bon gré mal gré, partie prenante. Nous ne sommes pas hors d’elle. Nous sommes en elle et nous en sommes même les composantes de base. Il faut donc cesser de jouer notre rôle de petit rouage docile, que ce soit comme consommateurs, salariés ou citoyens.



Comment y arrivez-vous personnellement ?

Comme la majorité de mes concitoyens, je suis pris dans les rets du système : je suis loin de produire tout ce dont j’ai besoin et dois travailler pour gagner de l’argent. Mais dans la région où je vis, nous avons réussi à tisser des liens de solidarité et de coopération suffisamment larges et denses pour parvenir à desserrer un peu l’étau des contraintes économiques : activités collectives de subsistance (production de légumes, de pain, petit élevage et/ou transformation, etc.), chantiers participatifs, entraide, coopérative d’achat permettant de se fournir en produits lointains (café zapatiste, agrumes andalous, huile calabraise, etc.), propriétés collectives (foncières ou immobilières) pour éviter le piège de l’endettement, partage d’outils. En lien avec le refus du consumérisme et des gadgets high tech, tout cela permet de vivre très bien avec peu d’argent. Pour autant, nous n’avons pas de leçons à donner, d’autres vont bien plus loin que nous en matière d’autonomie. Il ne s’agit pas de stigmatiser des modes de vie, mais de comprendre comment le système capitaliste nous tient captif, et comment retrouver de la liberté : en construisant collectivement des luttes et des alternatives offensives.

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