Quand la lutte des peuples pauvres rejoint l’écologie

Durée de lecture : 6 minutes

15 mai 2015 / Jean Monestier

Le livre L’écologisme des pauvres, de Joan Martínez Alier, contrebat l’idée que les pauvres sont bien plus concernés par la défense de leur pouvoir d’achat que par la défense de l’écologie. Quand la survie des peuples les plus pauvres dépend de leur milieu, la lutte pour la vie rejoint celle pour la biodiversité. Un livre à offrir à tous les socialistes sincères, et à tous les hommes de bonne volonté !


Mangez-vous des crevettes ? Quelquefois ? Assez souvent ? Couramment ? J’ai appris que, dans tous les cas, quand elles sont importées, elles sont à l’origine de la destruction des moyens de vivre de populations du pays d’origine, que ce soit, dans le cas de l’aquaculture, par des destructions définitives de la mangrove dont ces populations tirent leur subsistance, ou dans le cas de la pêche industrielle, par la destruction de la ressource halieutique dont vivent les familles des pêcheurs côtiers.

J’ai donc décidé, pour mon compte, de ne plus jamais manger de crevettes, sauf à la rigueur si elles sont pêchées au large de la vieille Europe. Et encore ne sommes-nous pas totalement à l’abri, même dans ce cas, de profiter d’un néo-colonialisme interne au détriment d’Européens qui seraient moins égaux en droit que les autres.

Désinvolture consumériste

C’est en lisant L’écologisme des pauvres de Joan Martínez Alier, que j’ai pris plus profondément conscience de notre désinvolture consumériste au détriment des peuples dits pauvres. La thèse principale de ce livre contrebat l’idée, reçue d’une vieille gauche, que les pauvres sont bien plus concernés par la défense de leur pouvoir d’achat que par la défense de l’écologie. Profonde erreur !

Ceci est valable dans notre Occident dit « développé », qui vit depuis plusieurs siècles aux crochets du reste de la planète, et dont l’organisation est largement dominée par l’économie et les échanges monétaires. Dans ce cas, l’écologie, dont les valeurs sont difficiles ou impossibles à chiffrer, peut être considérée comme une espèce de luxe, ou du moins comme un sujet parmi d’autres, par ceux qui regardent tout avec des lunettes d’économistes.

Mais la biosphère est notre substrat universel, alors que l’économie n’est qu’une sorte de mécanique culturelle, qui permet de hiérarchiser les hommes, leurs actions et leurs possessions, sans évaluer la valeur des choses, mais seulement leur coût, deux concepts qu’il est dangereux de confondre.

Le prix de l’infini

Une biosphère habitable a une valeur incommensurable et un prix non chiffrable, et, si nous la perdons, nous perdons tout, c’est-à-dire que le prix de cette perte serait égal à l’infini (donc effectivement non chiffrable). Accessoirement, cela signifie que toute dépense visant à préserver cette biosphère ne coûte rien face à l’infini de cette perte (puisque ۷ x / ∞ = 0).

Les peuples qui perdent leur milieu de vie, leur substrat local, du fait de notre extractivisme universel, et de nos innombrables projets de mines, forages, exploitations de toutes ressources, constructions d’usines, de déchetteries, et organisations de diverses dilutions polluantes, se trouvent devant la même problématique : la perte de leurs moyens de survie durables, donc de l’infini, contre des avantages plus ou moins temporaires dont ils ne voient souvent passer que la promesse.

Leur résistance n’a rien à voir avec la défense d’un pouvoir d’achat assis sur des salaires qui devraient monter et des prix qui devraient baisser. Elle s’apparente à une lutte radicale pour la vie, et donc pour la défense d’un milieu, d’une biodiversité, de ressources dont le maintien à long terme est incompatible avec notre agitation économique spéculative. Et c’est bien d’écologie qu’il s’agit, même si le mot et la description intellectuelle arrivent à titre secondaire, parfois soufflés par des ONG, des scientifiques, des avocats. Il ne s’agit pas d’une écologie de luxe hors de portée des prolétaires occidentaux, mais d’une écologie vitale préalable à la survie des peuples pauvres.

Au niveau du mouvement écologiste, Joan Martínez Alier distingue trois courants qui « sont les bras d’un seul fleuve » : le « culte de la nature sauvage », l’« évangile de l’éco-efficacité », et « l’écologisme des pauvres ». Le premier est né de la lutte pour la conservation d’espaces naturels, si possibles non habités, au service du caractère sacré de la biosphère, mais il ne fait que retarder l’inéluctable destruction de cette dernière.

Le deuxième veut concilier une économie qu’il appréhende dans sa totalité à travers le développement durable et la bonne utilisation des ressources, sans exclure une croissance économique vertueuse, avec une vision « modernisée » de l’écologie. Le troisième, moins visible car plus diffus, est « la réponse du tiers-monde au défi du développement durable ». Mais il recouvre, selon l’auteur, « une convergence entre la notion rurale et tiers-mondiste de l’écologisme des pauvres, et la notion urbaine de la justice environnementale » (appliquée notamment aux USA).

Souvent, ses acteurs n’utilisent pas le langage écologique et c’est pourquoi ce mouvement fut relativement ignoré jusqu’aux années 80. Un point unit ces trois courants : « L’existence d’un puissant lobby anti-écologiste, beaucoup plus puissant dans le Sud que dans le Nord ».

La voix des plus pauvres

Après quelques chapitres consacrés à de grands concepts d’économie écologique et d’écologie politique, ce livre dresse une revue détaillée d’un certain nombre de conflits typiques : défense de la mangrove contre fermes de crevettes, extraction d’or, de pétrole, exploitation de forêts, de rivières, bio-piraterie. Il rebondit ensuite sur des réflexions plus synthétiques appuyées sur des exemples précis ; indicateurs de la non-durabilité urbaine, justice environnementale aux Etats-Unis et en Afrique du Sud, rôle des Etats et d’autres acteurs, mais aussi la notion clé de dette écologique, qui réintroduit puissamment le facteur temps dans la réflexion.

Préfacé par Marc Dufumier, ce livre est à verser dans le débat récurrent entre ceux qui revendiquent une priorité pour l’homme, pour lesquels l’écologie, même importante selon leur degré de conscience, serait un dossier secondaire, le supplément éventuel d’un programme politique, et ceux qui, sans renier les valeurs de gauche, pensent que le substrat d’une biosphère habitable, sans laquelle aucune société humaine n’est viable, doit être une préoccupation prioritaire, car fondamentale. Les plus pauvres des pauvres commencent à être entendus dans ce débat. Un livre à offrir à tous les socialistes sincères, et à tous les hommes de bonne volonté !


- L’écologisme des pauvres. Une étude des conflits environnementaux dans le monde, de Joan Martínez Alier, Editions Les Petits matins / Institut Veblen - 2014, traduit de « El Ecologismo de los pobres. Conflictos ambientales y lenguajes de valoración », édité par Icaria editorial, S.A.- 2011.



Lire aussi : Les pauvres sont plus écologistes que les riches

Source : Jean Monestier pour Reporterre

Jean Monestier est diplômé en économie auprès de l’Université de Toulouse. Artiste-auteur-militant, objecteur de croissance, défenseur d’une biosphère habitable.

Photo : Wikipedia (CC)

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