« Ils préfèrent qu’on disparaisse avant l’arrivée des touristes » : le Mondial 2026 chasse les sans-abri des villes hôtes
Une personne sans-abri près du marché Reading Terminal Market, dans le centre-ville de Philadelphie, le 1er mai 2026. - © Joe Lamberti / Reporterre
Une personne sans-abri près du marché Reading Terminal Market, dans le centre-ville de Philadelphie, le 1er mai 2026. - © Joe Lamberti / Reporterre
Alors que Philadelphie se prépare à accueillir la Coupe du monde de football, les personnes sans-abri sont déplacées au nom de la « mise en beauté » de la ville. « Ils préfèrent qu’on disparaisse avant que les touristes arrivent », dénoncent-ils.
Philadelphie (États-Unis), reportage
Le visage émacié par des années d’errance dans la rue, Darnell (qui n’a pas souhaité donner son nom) observe en silence les préparatifs de la Coupe du monde [1] depuis le banc sur lequel il passe désormais la plupart de ses nuits. Sous les arbres du Lemon Hill Park, où une gigantesque fan zone est en train d’être construite pour célébrer les fastes du football, cet homme à la barbe grisonnante et aux vêtements usés par le soleil dit voir davantage de policiers et d’agents municipaux patrouiller dans le secteur.
Certains sans-abri qui vivaient près du parc auraient déjà été contraints de se déplacer plus loin, dans North Philly ou vers les berges moins fréquentées du fleuve. « Ils veulent faire de cet endroit une vitrine pour le monde entier, lâche-t-il en désignant les espaces où seront installés écrans géants, scènes et zones de restauration. Mais nous, ils préfèrent qu’on disparaisse avant l’arrivée des touristes. »
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Derrière, les gratte-ciel du centre-ville se découpent dans la chaleur étouffante de cet après-midi de début mai. Entre les tours vitrées et les pelouses impeccables du parc, Darnell regarde le paysage se transformer sans avoir le sentiment d’y avoir encore une place. « La Coupe du monde, pour eux, c’est une fête. Pour nous, ça ressemble surtout à un compte à rebours avant qu’on nous chasse encore plus loin », souffle-t-il d’une voix éteinte.
L’espace de quelques secondes, Darnell jette un regard furtif vers les ouvriers affairés à préparer la fan zone puis lâche, amer : « Quand je vois les millions investis dans le football, je me demande comment une ville peut avoir si peu pour ceux qui y vivent. » La ville de Philadelphie n’a, pour l’heure, pas donné suite aux sollicitations de Reporterre.
Selon le dernier décompte annuel des autorités locales, 5 517 personnes vivent sans domicile fixe à Philadelphie. Une crise aggravée ces dernières années par l’explosion des loyers, le manque chronique de logements abordables ou encore l’épidémie d’opioïdes.
À quelques semaines du Mondial de football et du 250e anniversaire de l’indépendance des États-Unis, les associations venant en aide aux plus vulnérables redoutent une vaste opération de « mise en beauté » autour du stade du Lincoln Financial Field et des principaux sites destinés à accueillir les visiteurs du monde entier. Aucun plan précis de prise en charge des personnes sans domicile fixe ne leur a été présenté, nourrissant les craintes de nouveaux démantèlements de campements de sans-abri.
Le traumatisme de la visite du pape en 2015
« L’histoire montre que lorsque les intentions des autorités restent floues, cela se traduit souvent par des évacuations massives où les populations les plus précaires sont éloignées des quartiers centraux et touristiques », regrette David Fair, directeur exécutif de Turning Points for Children, une organisation à but non lucratif spécialisée dans la protection de l’enfance et l’accompagnement des familles vulnérables.
À l’origine de l’ouverture du premier centre d’hébergement pour sans-abri de Philadelphie en 1985, ce militant des droits civiques redoute que l’histoire se répète. Avec émotion, l’activiste de 74 ans se souvient comment des dizaines de personnes sans domicile fixe avaient été « chassées » du centre-ville lors de la visite du pape François en 2015. Onze ans plus tard, il redoute « un énorme pas en arrière » avec le retour d’une logique de gestion purement sécuritaire du sans-abrisme, à défaut d’un accompagnement durable et humain.
La municipalité avait pourtant promis le financement de 1 000 lits supplémentaires en décembre 2025, mais seuls 300 ont depuis été ouverts dans un centre d’hébergement géré par Self Inc., la plus importante organisation sans but lucratif offrant des logements d’urgence aux adultes célibataires à Philadelphie dans laquelle David Fair est président du conseil d’administration.
Les associations saluent les 100 millions de dollars (86 millions d’euros) débloqués par la ville en juin 2024 pour la construction de logements sociaux. Mais à plus court terme, beaucoup regrettent le faible soutien accordé aux équipes en première ligne qui accompagnent au quotidien les personnes sans-abri et souffrant d’addictions.
Doctorant en philosophie et militant pour le droit au logement, Sterling Johnson estime que Philadelphie cherche, au contraire, à « attirer davantage de capitaux mondiaux », quitte à privilégier les intérêts économiques des promoteurs immobiliers au détriment des habitants les plus précaires.
Sous son sweat vert barré de l’inscription « Go Birds, Fuck ICE, Free Palestine », ce militant pointe du doigt une ville qui mobilise de plus en plus d’argent public pour « préserver son image » plutôt que pour répondre durablement à la crise du logement. Rien qu’en janvier 2026, la municipalité de Philadelphie a dépensé 11,5 millions de dollars (9,9 millions d’euros) dans un programme d’embellissement urbain et de lutte contre les graffitis.
« La criminalisation voire la diabolisation des personnes sans-abri »
À Kensington, où vivent près de 40 % des sans-abri de la ville, des silhouettes hagardes errent sous les rails du métro aérien, entre campements de fortune, trottoirs délabrés et commerces abandonnés. Épicentre de la crise du fentanyl, du xylazine et de la médétomidine aux États-Unis, ce quartier au nord de Philadelphie, pourtant éloigné du stade et des fan zones du Mondial, pourrait lui aussi être visé par des opérations de « nettoyage » urbain, dans un contexte de durcissement policier et de craintes liées aux interventions de l’ICE, la police fédérale de l’immigration de Donald Trump.
« Notre plus grande inquiétude, c’est de perdre encore plus de vies », confie Susan Sheehan-Fasulo, la directrice générale bénévole d’Angels in Motion, une organisation qui vient en aide aux personnes souffrant d’addictions sévères aux drogues.
À l’arrière d’une voiture, les trois bénévoles de son association distribuent ce qu’elles appellent des « sacs de bienfaisance », remplis de produits alimentaires de première nécessité, ainsi que clémentines et bouteilles d’eau. Toutes craignent que les sans-abri de Kensington soient, par ricochet, « dispersés vers des quartiers résidentiels ».
« Cette Coupe du monde, c’est celle des plus riches »
Assistante juridique dans un cabinet d’avocats du centre-ville, Susan Sheehan-Fasulo dit en observer les premiers signes. « Les agents municipaux balayent les rues du matin au soir, principalement pour empêcher les gens de rester assis au coin des rues. Dès qu’ils arrivent, les gens comprennent qu’ils doivent partir. Parfois, ils utilisent même des souffleurs de trottoir ou des jets d’eau pour les déloger », raconte, désabusée, cette mère de famille dont la fille vit aujourd’hui dans la rue.
À en croire Jules Boykoff, auteur du livre Red Card : The 2026 World Cup, Sportswashing, and the Fifa Greed Machine (OR Books, 2026), les « méga-événements sportifs » comme le Mondial de football tendent à « amplifier la tendance déjà existante aux États-Unis : la criminalisation voire la diabolisation des personnes sans-abri ».
Ce professeur de sciences politiques à la Pacific University dans l’Oregon estime que ce type de compétition crée souvent un « état d’exception », marqué par « des politiques de surveillance et de maintien de l’ordre très étendues », progressivement « normalisées après la compétition ». Selon lui, les villes hôtes ont surtout intérêt à faire disparaître de l’espace public les populations les plus précaires avant l’arrivée des médias du monde entier, susceptibles de documenter « le manque d’humanité et les inégalités brutales qui contribuent précisément au sans-abrisme ».
À Philadelphie comme ailleurs, l’argent a toujours dicté les règles du jeu. Le front déjà perlé par quelques gouttes de sueur, Darnell finit par recompter lentement quelques billets froissés, élimés par les jours passés dans ses poches comme son visage l’est par des années de rue. Après un long silence, il esquisse un sourire fatigué avant de souffler : « De toute façon, cette Coupe du monde, ce n’est pas celle du peuple. C’est celle des plus riches. »