« Nettoyage social » et « pillage » par Coca-Cola : la réalité du Mondial au Mexique
Les militants anti-Fifa dénoncent la « touristification » de Mexico avec la Coupe du monde de football. Au fond, le stade Banorte. - © Julien Delacourt / Reporterre
Les militants anti-Fifa dénoncent la « touristification » de Mexico avec la Coupe du monde de football. Au fond, le stade Banorte. - © Julien Delacourt / Reporterre
Durée de lecture : 7 minutes
Alors que la Coupe du monde de football débutera le 11 juin dans la capitale mexicaine, de nombreux habitants dénoncent un phénomène de « nettoyage social » et d’accaparement par les géants Coca-Cola et Airbnb.
Mexico (Mexique), reportage
Devant l’esplanade fraîchement rénovée du stade Banorte, dans le sud de Mexico, un match de foot un peu particulier s’improvise. Sous les klaxons d’automobilistes agacés de la fermeture d’une portion de l’avenue du stade Azteca — nom original du lieu resté dans l’inconscient collectif —, quelques dizaines de militants ont peint les limites approximatives d’un terrain entre des graffiti « Anti-Fifa ». Aucun arbitre mais, au mégaphone, une commentatrice baptise les deux camps : « l’équipe contre la touristification », face à « l’équipe contre les expulsions ».
Le stade célèbrera le match d’ouverture de la Coupe du monde de football le 11 juin avec l’affiche Mexique-Afrique du Sud. La capitale mexicaine est une des seize villes hôtes de la compétition, organisée conjointement avec le Canada et les États-Unis. Avec 5 millions de touristes attendus à Mexico, le gouvernement y voit une promesse de développement économique et affiche son slogan « Le ballon rentre à la maison » sur tous les lampadaires jusqu’à Guadalajara et Monterrey — les deux autres sièges mexicains du Mondial. Mais de nombreux capitalinos (surnom des habitants de Mexico) ne partagent pas cet enthousiasme.
Le « pillage » par Coca-Cola
« Nous sommes des communautés en résistance », dit Natalia Laratrejo après avoir déserté les cages du stade improvisé. Casquette de la révolution cubaine sur la tête, elle est la coordinatrice du groupe Action communautaire de Santa Úrsula Coapa, quartier collé au stade Azteca. « Les mûrs sont à nous, alors dessinez vos idées pour qu’on les colle à l’ “anti-fresque” de la résistance », explique-t-elle au mégaphone.
En plus des matchs de rue, le collectif utilise l’art et les symboles locaux dans sa lutte. Une trentaine de participants est donc invitée à composer une fresque qui sera exposée devant le stade quelques jours avant le début du Mondial, même si ces affichages sont souvent retirés en moins de 24 heures par la police. « On observe un processus de nettoyage visuel et social, alors on apporte un contre-récit, précise Natalia Laratrejo. L’eau est une des principales inquiétudes, donc on met des messages contre le pillage de Coca-Cola, qui a une concession d’eau souterraine pas loin d’ici. »
La marque étasunienne de soda, principale partenaire de la Coupe, est devenue un des symboles du mécontentement. Coca-Cola n’est pourtant pas le seul acteur privé à pomper les sous-sols de Mexico. La société Televisa, détentrice majoritaire du stade Banorte, exploite dans son enceinte un puits de 350 mètres de profondeur. L’eau étant un bien commun, l’entreprise s’est entendue avec le gouvernement local pour en reverser une partie aux riverains. Mais ces derniers s’inquiètent tout de même de l’assèchement de leurs puits.
Un « monstre capitaliste »
Sur un banc en marge du rassemblement, Guadalupe Castillo et María Estela Pérez font les comptes. Les deux voisines habitent Santa Úrsula Coapa depuis plus de trente ans. « Mettons qu’il y ait 100 000 personnes dans le stade [capacité réelle de 87 500], qu’on multiplie par 4 litres d’une chasse d’eau, calcule approximativement María Estela Pérez. Ça fait 400 000 litres par événement ! »
En ajoutant d’autres variables comme l’entretien de la pelouse, les besoins du stade s’élèveraient à plus de 2 millions de litres par match, soit près de la consommation journalière des 11 000 habitants du quartier. « C’est la réalité de vivre près de ce monstre capitaliste », ajoute Guadalupe Castillo.
Si les deux voisines reçoivent suffisamment d’eau en ce moment, leur municipalité aurait averti d’une réduction de l’approvisionnement à partir d’octobre. 83 % des 132 millions de Mexicains expérimenteraient des coupures d’eau à répétition, selon le Congrès international de la durabilité, qui réunit des chercheurs, des experts et des universitaires.
Avec Airbnb, « tout devient trop cher »
Victor, 30 ans, confirme ce constat. Concentré sur son dessin de géranium typique du quartier, il confie que l’eau vient souvent à lui manquer et que les points d’approvisionnement se font parfois siphonner par des camions-citernes privés. Mais son véritable combat, c’est la gentrification : « Les prix augmentent considérablement, s’indigne-t-il. J’ai déjà dû déménager pour aller vers le sud, toujours plus en périphérie parce que tout devient trop cher. » Pourtant fan de foot avec son maillot de l’Argentine floqué de l’iconique numéro 10 de Maradona, Victor déplore l’« industrialisation et la capitalisation » de ce sport.
Au Mexique, la Fédération internationale de football association (Fifa) cristallise des tensions grandissantes qui sont apparues avec le surtourisme. « Ça a explosé depuis la pandémie [de Covid-19], explique Vicente Moctezuma Mendoza, spécialiste de ces questions à l’Université autonome du Mexique. On voit de plus en plus de visiteurs du Nord global, beaucoup de “nomades numériques” en télétravail, qui cherchent à louer pour de courtes périodes. »
« Une explosion des prix du foncier »
Bouleversement de la vie communautaire, interdiction progressive des vendeurs de rue, hausse générale des prix… Souvent qualifié de « nettoyage social », ce processus est bien connu des habitants du centre de Mexico, où certaines zones ont vu les loyers augmenter jusqu’à 70 % en un an. Avec la Coupe du monde, la gentrification s’accélère aussi dans le sud de la ville.
« Après le Mondial au Brésil et les Jeux olympiques de Paris, on a vu une nette augmentation du nombre d’offres sur Airbnb dans ces endroits, observe Vicente Moctezuma Mendoza. On a assisté à une explosion des prix du foncier. » La plateforme de location de logements serait un moteur de la « touristification », une transformation des quartiers populaires en lieux pensés autour du tourisme.
60 expulsions par jour
Si Santa Úrsula Coapa est connu pour être le quartier ayant déjà résisté à deux Coupes du monde (1970 et 1986), la lutte des riverains est constante contre les mégaprojets. Depuis 2021, le groupe Action communautaire se bat contre une extension de 354 000 m² du domaine du stade pour construire hôtels, boutiques et stationnements. Pour les riverains, un tel projet est synonyme de menaces d’expulsion.
Hugo Torres, conseiller municipal de Benito Juárez, un arrondissement du centre de la capitale, affirme que 60 expulsions ont lieu quotidiennement à Mexico. Il a fait de la lutte contre les « cartels immobiliers » sa spécialité. « Tout commence par l’expulsion illégitime et parfois violente d’immeubles, ensuite par un réseau de corruption pour rendre les logements conformes aux plateformes de vente ou de location et cela aboutit à la gentrification. »
Pour le conseiller, il est clair que la plupart des expulsions récentes sont liées au Mondial. La maire de Mexico, Clara Brugada, affiche pourtant sa volonté de développer un « tourisme qui ne serait pas synonyme de déplacements ou d’expulsions ». Plusieurs lois d’encadrement des loyers, dont la hausse est limitée à l’inflation, et de déclaration obligatoire des Airbnb ont récemment été votées. « Il aurait pu y avoir plus de concertation citoyenne, mais c’est encourageant, estime Hugo Torres. On a également réussi à faire condamner certains policiers corrompus. »
Dernièrement, la cheffe du gouvernement capitalino a pourtant davantage communiqué autour d’une campagne, jugée de « cache-misère » par les militants anti-Fifa, visant à repeindre certaines façades et à embellir les rues.
Des tramways flambant neufs ont aussi été mis en service, revêtus de motifs d’axolotl, petit amphibien endémique de Mexico et symbole de la ville. Alors que les tramways s’enchaînent en face du stade, Natalia Laratrejo ne peut s’empêcher d’y voir de l’ironie : « On voit des axolotls peints sur tous les murs alors que son habitat, la zone lacustre, se meurt. » Un énième rappel, selon l’activiste, que ce Mondial est de toute façon inaccessible à la plupart des Mexicaines et Mexicains.