« Pour eux, ici, c’est Disneyland » : des bergers s’opposent au VTT en montagne
Coupe du monde Mountain Bike UCI aux Gets, le 31 août 2025. - © Florian Frison / Florian Frison / DPPI via AFP
Coupe du monde Mountain Bike UCI aux Gets, le 31 août 2025. - © Florian Frison / Florian Frison / DPPI via AFP
Les bergers des Gets, en Haute-Savoie, sont en colère. Deux nouvelles pistes de VTT pourraient être construites sur l’alpage d’un mont préservé. Un conflit qui pose l’épineuse question de l’avenir des montagnes au sortir du modèle du « tout-ski ».
Les Gets (Haute-Savoie), reportage
« Vous allez voir », lance Noël Anthonioz, berger de la station Les Gets, en montant dans son 4x4. Par une piste forestière sinueuse, il accède au versant des Chavannes qui surplombe le village où, l’hiver, sont hébergés les touristes venus profiter du domaine skiable Les Portes du soleil, l’un des plus vastes du monde. L’été, la station devient « la capitale mondiale du VTT ». 128 km de pistes de VTT ont été aménagés depuis 1992. En août, elle accueille la Coupe du monde Mountain Bike UCI et deux épreuves des championnats du monde de cyclisme. Désormais, c’est un projet de nouveaux aménagements pour les vélos qui crée des tensions entre les habitants et pose l’épineuse question de l’avenir des territoires de montagne dans un contexte de changement climatique.
Si Noël Anthonioz emmène des journalistes sur le versant des Chavannes, c’est pour montrer ces pistes de VTT et raconter les conséquences qu’elles ont eues sur son activité : « On prenait une soixantaine de génisses en pension depuis quarante ans, mais on a dû arrêter il y a six ans. Elles s’affolent à cause des vélos. Vu qu’elles sont en stabulation le reste du temps, elles n’étaient pas habituées. Elles couraient, on les retrouvait au village », explique-t-il. Sa vingtaine de vaches restantes pâture ce jour-là aux abords d’une piste de VTT balisée.
Celle-ci fait plus de 2 mètres de large, rien n’y pousse, la terre est ravinée par les passages des roues. Aux Gets, plus de 450 000 vététistes ont emprunté les remontées mécaniques pour s’offrir l’adrénaline d’une descente en 2022, selon un rapport de la chambre régionale des comptes (CRC) publié en 2023. « Pour eux, on est un terrain de jeu, c’est Disneyland. C’est de notre devoir de protester contre les nouvelles pistes », dit Anouk Bonhomme, elle aussi bergère aux Gets.
« L’avenir de ma ferme est remis en question »
Fin mars, la mairie et la société publique gérant le domaine skiable, SoleGets, ont présenté aux bergers un « programme d’aménagement touristique durable » (PATD). Ce plan court jusqu’en 2041 et prévoit des travaux dès juillet 2026. Notamment l’aménagement de deux nouvelles pistes de VTT de descente sur le sommet du mont Chéry, en face du versant des Chavannes, sur des alpages. Inacceptable pour les bergers.
« L’avenir de ma ferme est remis en question par ce projet », affirme Anouk Bonhomme. Toute l’année, elle élève des brebis allaitantes, dont elle vend les agneaux. L’été, elle prend en pension 70 génisses. Les nouvelles pistes traverseraient les parcs de ses vaches.
« En pratique, ce n’est pas exploitable. Ça devient de trop petites parcelles, trop compliquées à parquer. Je ne vois pas comment accueillir plus de vingt génisses… Ça m’affecte moi, mais aussi les personnes qui mettent des bêtes en pension », dit-elle.
Les bergers du groupement pastoral des Gets sont unanimement opposés au projet. Les trois syndicats agricoles (Confédération paysanne, FDSEA et Coordination rurale) ont apporté leur soutien à leur mobilisation. Contactées, ni la mairie, ni la SoleGets, ni Michel Mugnier, à la fois premier adjoint au maire et directeur général de la SoleGets, n’ont répondu à nos sollicitations.
Les craintes ne se limitent pas à la création de nouvelles pistes. Sur les secteurs fréquentés par les vététistes, de nombreuses pistes « sauvages » apparaissent, traversant parfois les parcs des animaux. « Comme les gens qui empruntent les pistes balisées ont de bons niveaux, ils s’ennuient vite. Ils se créent donc leurs propres pistes », explique Anouk Bonhomme.
Quitte à tronçonner des arbres et à couper les clôtures. Les sillons où l’herbe ne pousse plus témoignent de leur présence et de leur intense fréquentation. Un problème reconnu par les autorités : la SoleGets emploie des « bike patrols » pour contrôler et sensibiliser les sportifs. En vain.
L’enquête publique sur le projet d’aménagement, en cours, jusqu’au 1er juillet, a déjà recueilli plus de 270 contributions, qui semblent majoritairement défavorables.
« La cohabitation entre des VTT lancés à toute vitesse et les autres usagers est tout simplement impossible », indique par exemple Antoine Martin. « Le secteur abrite des espèces sensibles et protégées, telles que le coq de bruyère et les marmottes. L’augmentation de la fréquentation et la multiplication des aménagements risquent de perturber durablement ces milieux naturels déjà fragiles », souligne Laury Marullaz, « native des Gets ».
Il y a aussi des avis favorables : « Sans ce projet, nous ne pourrons pas investir pour moderniser les structures déjà en place et, à terme, [...] ils choisiront une autre station pour leur compétition. » « Je suis commerçant et je vis grâce aux VTT l’été. Mon fils est moniteur de VTT [...] Un grand OUI pour ce projet nécessaire [...] », abonde un contributeur préférant rester anonyme.
Pas une alternative durable
De l’aveu même des bergers, le débat sur ce projet crée un climat de tension. Leur colère n’est pas dirigée contre le tourisme estival, mais plutôt contre le modèle de développement choisi. « On est bien conscients que des socioprofessionnels vivent du tourisme, nous aussi en partie, mais est-ce qu’on ne pourrait pas développer un tourisme plus résilient et durable ? Est-ce que ça justifie de détruire tout un écosystème ? La diversification parce qu’on manque de neige, oui, mais la diversification à quel prix ? » interroge Anouk Bonhomme.
C’est toute la question de l’avenir des territoires de montagne face au changement climatique. Ici, cela fait trente ans que la neige naturelle manque. Si la station a été pionnière pour investir dans le tourisme « quatre saisons », en 2023, le rapport de la CRC montre que cette activité n’a jamais été rentable. En 2019 (dernière année de référence avant la crise sanitaire), le VTT a affiché 80 000 euros de déficit. Le golf et la base de loisirs aquatique sont encore plus lourdement déficitaires.
Bien que la fréquentation estivale des Gets ait augmenté de 15 % entre 2018 et 2022, aucune des saisons d’été étudiées dans le rapport n’est profitable. Et les randonneurs sont cinq fois moins nombreux que les vététistes à emprunter les remontées mécaniques. Ce sont ces remontées, payantes, qui rendent l’activité d’été lucrative, avec un forfait douze passages à 50 euros. Ce qui équivaut au prix d’une seule journée de ski sur le domaine des Gets.
« C’est bien le ski qui finance les investissements et les déficits d’exploitation des activités de diversification. Celles-ci ne sont donc pas en mesure de proposer une alternative économique au ski », note la CRC. L’activité estivale représente 20 % des revenus des magasins de sport et hébergements, commerces et restaurants y réalisent plus d’un tiers de leurs résultats.
Le « toujours plus » dénoncé par les bergers est donc, peut-être, une tentative de la station pour rendre l’activité VTT enfin rentable. Même si elle apparaît comme une continuité du modèle touristique du ski. Aux Gets comme ailleurs, plusieurs idées d’un futur désirable en montagne s’opposent. Et pour l’heure, la prise de décision semble appartenir aux organisations dont la raison d’être est de faire de la montagne un « terrain de jeu » rentable.
Réinventer ou renoncer ?
Dans un contexte où les vagues de chaleur se multiplient, le tourisme de fraîcheur en montagne a de beaux jours devant lui. Son intensification fait déjà les gros titres de la presse locale, ses effets sur l’environnement préoccupent.
Le ski représentait encore 82 % des recettes touristiques en montagne en 2022 et le développement de loisirs comme le VTT et la luge d’été « suivent le modèle industriel de la neige, avec une logique marchande qui reprend le schéma du tourisme de masse : un lieu concentrant l’ensemble des services touristiques et une offre phare concentrée autour d’activités spécifiques », écrit le docteur en géographie Alexandre Tannai.
Faut-il alors attirer à tout prix les touristes en montagne l’été, ou inventer des modèles « d’après-tourisme » ? Sans la manne touristique, le financement des communes en altitude est-il seulement possible ? Les effets du changement climatique rendent l’entretien des infrastructures permettant d’accéder à la montagne de plus en plus cher. Abandonner ces territoires semble légitimement inacceptable à ceux qui les habitent.
Dans son prologue au livre Réinventons la montagne, la glaciologue née en Haute-Savoie Heïdi Sevestre écrit : « La montagne est bien plus qu’un simple paysage : elle est un écosystème fragile, témoin vivant des déséquilibres climatiques et sociaux de notre époque », ajoutant qu’elle devient « le théâtre d’un conflit majeur : comment réconcilier l’économie, l’écologie et les aspirations humaines dans ces lieux où tout semble désormais en jeu ? » Il n’y a pas de réponse simple à ces questions.