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ReportagePédagogie Éducation

Manchots, glace et climat : le coup de fil le plus givré de l’année scolaire

La classe de CP-CE1-CE2 de l’école primaire de Coudeville-sur-Mer (Manche) ont pu être en visioconférence, le 19 janvier 2026, avec la glaciologue Heïdi Sevestre et l’explorateur Matthieu Tordeur, qui étaient en Antarctique.

Durant leur périple de 80 jours en Antarctique, la glaciologue Heïdi Sevestre et l’explorateur Matthieu Tordeur ont partagé leur aventure en direct avec des élèves de primaire. Une expérience inédite pour les sensibiliser au réchauffement de la planète.

Coudeville-sur-Mer (Manche), reportage

« On est dans une tempête, la tente bouge un peu, mais tout va bien ! » Sous leur frêle abri planté en pleine banquise de l’Antarctique, la glaciologue Heïdi Sevestre, l’explorateur Matthieu Tordeur et leur mascotte en peluche, le manchot Paco, arborent des sourires radieux sur l’écran en visio. En face d’eux, ou plutôt à 15 400 km de là, dans la classe de CP-CE1-CE2 de l’école primaire de Coudeville-sur-Mer (Manche), dix-neuf petites têtes couvertes de couvre-chef en laine ne quittent pas le duo des yeux.

Cela faisait déjà deux mois et demi que le duo traversait le continent blanc pour établir une cartographie de la masse de la calotte glaciaire, à l’aide d’un radar à pénétration de sol. Un défi immense, à la fois physique — près de 4 000 km en kite-ski en 80 jours — et scientifique, pour mieux comprendre les effets du changement climatique sur ce territoire encore mystérieux. Durant leur périple, qui est depuis terminé, le duo a quand même réussi à organiser deux visioconférences de 45 minutes pour répondre aux questions d’enfants de toute la France, grâce au programme de l’association Témoins polaires.

La glaciologue Heïdi Sevestre et l’explorateur Matthieu Tordeur en Antarctique, le 29 octobre 2025. © Heïdi Sevestre / Matthieu Tordeur / Under Antarctica

« Comment protéger la banquise ? », « Que fait la boussole pile sur le pôle Sud ? », « Où allez-vous aux toilettes », « Est-ce que vous êtes amoureux ? » : les questions des élèves de Coudeville-sur-Mer fusent de partout.

Quand vient son tour, Izzie lit son texte sans hésitation : « Heïdi, Matthieu, votre expédition se termine bientôt, et on imagine qu’il va vous falloir du temps après celle-ci pour vous remettre de vos émotions et vous reposer. Avez-vous déjà de futurs projets, et si oui, quels sont-ils ? » Son enseignante, Marie-Ève Hervé, lui adresse un large sourire. « Pour elle, c’était un petit challenge parce qu’elle avait une dyspnée, un problème de gestion du souffle sous l’effet de l’émotion », nous glisse-t-elle. « C’est une super question ! » lui répond avec chaleur Heïdi Sevestre, qui souhaite « partager cette expédition avec le plus grand nombre : dans les écoles, les collèges, les lycées, auprès des publics adultes, d’entreprises ».

Izzie pose la question préparée par la classe à Heïdi Sevestre et Matthieu Tordeur. © Quentin Bonadé-Vernault / Reporterre

Avant de couper le micro, l’institutrice intervient : « On avait fait une spéciale dédicace avec les bonnets, et les enfants ont fait un petit message pour vous le montrer. » Au deuxième rang, six enfants brandissent des lettres inscrites sur des panonceaux blancs pour former le mot « Action ». « Oh là là, vous êtes extraordinaires ! Grâce à vous, vos parents, vos enseignants, on peut tous faire la différence. On ne va pas lâcher le morceau, on va continuer à se battre tous les jours pour l’Antarctique ! » les félicite la glaciologue.

Une fois la visio terminée, c’est le debrief. « J’ai vu que Heïdi et Matthieu avaient été très touchés de nous voir. Quelqu’un sait pourquoi ? » interroge Marie-Ève Hervé. « Parce qu’on peut les aider à sensibiliser les gens ? » hasarde Coline. Bonne réponse : après la première visio de décembre, les enfants ont imaginé se déguiser en « superhéros des glaciers » et se mettre en scène dans des vidéos ou un roman-photo pour promouvoir les écogestes.

Gabin avec son masque de ninja bleu confectionné avec une bande de tissu. © Quentin Bonadé-Vernault / Reporterre

Gabin a justement apporté un masque de ninja bleu confectionné dans une bande de tissu. Dans toute la classe, les mains se lèvent. « On peut dire qu’il faut prendre le train plutôt que l’avion, qui pollue plus », suggère Pierre. « Et recycler », complète Coline. « Très bien, approuve l’institutrice. On peut utiliser nos deux poubelles de la classe, l’une pour le tout-venant et l’autre pour le recyclage. On a aussi la grosse poubelle sur le parking de l’école pour le papier. On pourra faire une vidéo avec ça. »

« Une fois, en nous promenant sur la plage, on a vu des déchets et en les ramassant, on a trouvé un slip ! » intervient Gabin, provoquant les rires de ses camarades.

Un poussin climatosceptique

Pour Marie-Ève Hervé, 48 ans dont 26 d’enseignement, intégrer les questions d’environnement dans son programme relève de l’évidence. Originaire de l’est de la France, elle s’est installée dans la Manche en 2000 pour fuir la nostalgie du Ballon d’Alsace couvert de neige, et des étés devenus caniculaires. L’équipe dont elle fait partie construit chaque année des projets pédagogiques liés à l’environnement.

« On a commencé avec la fabrication d’un potager dans l’école, on a planté une haie bocagère et des arbres fruitiers, on a étudié la faune et la flore du littoral proche. Les deux années précédentes, on a observé les oiseaux avec un ornithologue », énumère l’enseignante. Les enfants ont aussi participé au calendrier de la biodiversité, un programme de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) qui invite à découvrir chaque semaine une espèce locale comme la chauve-souris, le renard ou le faucon crécerelle. « Ce sont des choses concrètes que les enfants côtoient au quotidien et qui leur parlent », apprécie Marie-Ève Hervé.

L’équipe dont fait partie Marie-Ève Hervé a mis en place plusieurs projets pédagogiques liés à l’environnement. © Quentin Bonadé-Vernault / Reporterre

Évidemment, la banquise semble un peu loin vue du Centre-Manche. Mais l’enseignante a tout de suite été emballée par le projet de Témoins polaires. « Pour les élèves, c’est une chance incroyable de pouvoir suivre une glaciologue et un aventurier au bout du monde, explique-t-elle. J’avais aussi envie qu’ils comprennent qu’on est tous concernés par ce grand bout de glace qui nous fait vivre. »

Chaque semaine, les enfants ont reçu des nouvelles de Heïdi Sevestre et Matthieu Tordeur sur le blog Under Antarctica. En complément, l’association Témoins polaires leur a envoyé des cahiers pédagogiques sur les glaciers et le climat : qu’est-ce qu’un glacier, quelle est la différence avec la banquise, quelles sont les conséquences du réchauffement climatique sur ces milieux, etc. Tous ont été relus et validés par Claude Boutron, membre du Laboratoire de glaciologie et géophysique de l’environnement et professeur de physique à Grenoble. « Ce sont des supports très ludiques, avec des personnages récurrents rigolos comme Paco, le manchot du Cap, ou un poussin climatosceptique toujours de mauvaise humeur. Ça parle beaucoup aux élèves », salue l’institutrice.

«  Nous voulions que les élèves ressentent ce que nous ressentons ici : cette impression d’être sur la lune, dans un paysage totalement différent, même de celui des montagnes enneigées  », dit Heïdi Sevestre. Ici, le 9 décembre 2025. © Heïdi Sevestre / Matthieu Tordeur / Under Antarctica

De quoi aborder avec tact un sujet potentiellement très angoissant. « Cette année, nous travaillons sur les animaux en voie de disparition. C’est un sujet difficile, que j’essaie d’aborder non pas de manière fataliste — “C’est fichu, cette espèce va disparaître” —, mais optimiste — “On ne veut pas qu’elle disparaisse, qu’est-ce qu’on peut faire à notre niveau pour l’éviter ?” De toute façon, en tant qu’enseignant, on ne peut pas être fataliste, sinon notre métier n’a plus aucun sens », illustre Marie-Ève Hervé.

Autre défi, transmettre aux enfants des informations scientifiques sans faire la morale ni porter de jugement sur les choix familiaux. « Il m’arrive d’avoir des enfants qui me rapportent que “Maman ou papa trouve que tu nous enquiquines à dire ça”. Je leur réponds alors qu’il s’agit d’un fait, pas d’une opinion. J’essaie de leur dire aussi qu’ils ne sont pas leurs parents, qu’ils seront des adultes plus tard qui feront leurs propres choix. »

« Les connaissances s’ancrent aussi par les émotions »

C’est cette nécessité de sensibiliser dès le plus jeune âge qui a aussi motivé Heïdi Sevestre et Matthieu Tordeur. Le duo fait partie du fonds de dotation de Témoins polaires depuis sa création, en 2021. « Matthieu et moi avons conscience que la science n’a d’impact que si elle est communiquée », dit la glaciologue à Reporterre.

Objectif, embarquer un maximum de jeunes dans la lutte contre le changement climatique. Pour cela, le plus facile avec les primaires reste l’apprentissage des écogestes. Mais pas question pour autant de leur tenir un discours dépolitisé. « Les élections municipales arrivent [les 15 et 22 mars], a ainsi rappelé la glaciologue aux enfants pendant la visio. Il est important d’en parler en famille. Les personnes que nous choisissons pour nous représenter doivent comprendre ce qui se passe en Antarctique, le changement climatique et l’importance de moins polluer pour notre santé. C’est pour cela que, comme les scientifiques du monde entier, nous partageons ces connaissances afin d’aider à prendre les bonnes décisions. »

Les elèves pendant la visioconférence, avec une carte de l’Antarctique, accrochée au mur, pour suivre la progression du duo. © Quentin Bonadé-Vernault / Reporterre

Et quoi de mieux que de transmettre ce message depuis la banquise  ? Y compris si cela rogne sur le temps de kite-ski et implique de dormir avec ses batteries pour les protéger du froid mordant, jusqu’à -30 °C.

« Les connaissances s’ancrent aussi par les émotions. Nous voulions que les élèves ressentent ce que nous ressentons ici : cette impression d’être sur la lune, dans un paysage totalement différent, même de celui des montagnes enneigées », dit Heïdi Sevestre. Qui espère que « l’aventure, la découverte de grands espaces et l’émerveillement devant la nature donnent envie d’agir, non par tristesse ou opposition, mais par amour et désir de protéger ». 300 000 jeunes de 41 pays ont suivi l’expédition du duo. Autant de nouveaux convaincus ?


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