TotalEnergies va enseigner la « transition énergétique » à l’université de Montpellier
Siège social de TotalEnergies à Paris, le 29 mai 2026. - © Simon Wohlfahrt / AFP
Siège social de TotalEnergies à Paris, le 29 mai 2026. - © Simon Wohlfahrt / AFP
À la faculté de Montpellier, les étudiants formés aux métiers de l’énergie seront chapeautés par... TotalEnergies. Le partenariat signé avec la multinationale est décrié par les enseignants, qui dénoncent une tentative de « greenwashing » et une « entrave » à leur liberté académique.
Pour « favoriser les échanges entre le monde académique et les acteurs du secteur de l’énergie », TotalEnergies va mettre à disposition certains de ses professeurs « à titre gracieux » au sein de l’université de Montpellier. C’est ce que vient entériner une convention de partenariat signée le 11 juin entre l’établissement public et le géant pétrolier, que Reporterre s’est procurée.
Dès la rentrée de septembre 2026, les 80 étudiants du master mention Énergie de la faculté se retrouveront donc durant 62,5 heures face aux membres de Total Professeurs Associés, une association qui met à disposition ses retraités et salariés pour des interventions bénévoles. Ces derniers « apporter[ont] une participation à la rédaction des unités d’enseignement », afin de « permettre d’analyser les enjeux énergétiques actuels » et de « comprendre les mécanismes de la transition énergétique », précise la convention.
Il est également prévu que TotalEnergies assure « la visite de sites », ouvre aux étudiants « l’accès aux offres de stage et d’alternance », prenne part « aux contrôles des connaissances » et « participe au conseil de perfectionnement » du master.
L’annonce de cette convention de partenariat par l’université, via un communiqué de presse une semaine avant sa signature, a conduit, le 10 juin, les élus du conseil de la faculté des sciences (dont dépend le master) à débattre de l’opportunité d’un tel engagement.
Au-delà d’une « politique du fait accompli » qui laisserait penser que « le passage en conseil de la faculté des sciences » ne serait qu’une formalité pour la direction, des enseignants dénoncent, dans un communiqué, une série de « problèmes éthiques » que pose la convention.
Présentation « trompeuse » et « entrave » à la liberté académique
À commencer par la présentation de la multinationale dans le préambule de la convention qu’ils jugent « trompeuse ». On y lit notamment que l’ambition de TotalEnergies serait d’être un « acteur majeur de la transition énergétique » en « réinventant la production et la consommation d’énergies » pour « atteindre la neutralité carbone dès 2050 ». Une formule de communication déjà utilisée par la firme et pour laquelle elle a été définitivement condamnée le 23 octobre 2025 par la Cour de cassation pour pratiques commerciales trompeuses, estimant que l’entreprise avait, par ces mots, induit ses clients en erreur.
Ce que les enseignants dénoncent également : que l’engagement pris par l’université de Montpellier s’accompagne de contreparties. À savoir, que la convention permettra à TotalEnergies « un contrôle de fait du contenu d’enseignement sur des sujets sensibles car liés à la transition énergétique », écrivent-ils. Tout en estimant que « la collaboration avec le master Énergie ne nécessite pas que TotalEnergies prenne part à la définition du programme du master ».
« Un contrôle de fait du contenu »
Autre point de discorde prévu par la convention : que l’université de Montpellier « s’engage à ne pas reproduire ni utiliser la marque et le logo dans des conditions qui pourraient porter préjudice à TotalEnergies ». Ce qui pourrait constituer une entrave à la liberté académique des enseignants-chercheurs dès lors qu’ils rendront publics leurs diagnostics scientifiques, pouvant par exemple porter sur l’impact de la firme sur le dérèglement climatique.
« Nous ne remettons pas en cause les liens entre le privé et le public, puisqu’ils existent déjà : dans certaines disciplines, nous faisons venir des vacataires issus de grosses entreprises telles que EDF, STMicroElectronics, et même Total, insiste Thierry Guillet, professeur de physique à la faculté des sciences, et représentant syndical du Snesup-FSU de Montpellier. Ce que nous craignons par contre avec ce lien contractuel, c’est que TotalEnergies bride les 4 800 personnels de l’université. »
« Influencer la notion même de “transition écologique” »
La convention de partenariat a finalement été adoptée le 10 juin par 14 voix pour et 14 contre, le président du conseil ayant exercé sa prérogative de « double voix en cas d’égalité », font savoir dans un communiqué des enseignants-élus soutenus par les syndicats Snesup-FSU, Solidaires et CGT.
« Ne pouvant plus nier la responsabilité des énergies fossiles dans le dérèglement climatique, TotalEnergies cherche maintenant à influencer la notion même de “transition écologique” par le financement de la recherche et la multiplication des participations aux formations », dénoncent-ils encore.
À rebours de l’urgence climatique, le géant pétrolier assume avoir une croissance de sa production pétrogazière d’environ 3 % par an jusqu’à 2030. En parallèle, les scientifiques ne cessent de rappeler combien la combustion du pétrole, du gaz et du charbon est responsable à 90 % des émissions globales de CO2.
Contacté par Reporterre, Jean-Michel Marin, doyen de la faculté des sciences, assure que « la convention signée avec TotalEnergies ne constitue ni un soutien politique, ni une validation des choix stratégiques de l’entreprise ». Il précise également que le document « ne comporte aucun financement de la recherche, aucune exclusivité et aucune remise en cause de l’indépendance académique ». Il affirme que « les contenus pédagogiques restent définis sous la responsabilité des équipes enseignantes ».
Sollicitée sur le choix d’entériner un partenariat contraignant plutôt que de faire intervenir ponctuellement des professionnels du géant pétrolier, comme cela peut être parfois le cas, l’université de Montpellier n’a pas répondu.
De son côté, TotalEnergies Occitanie assure à Reporterre que le champ d’application de la convention « ne concerne pas les productions scientifiques ni les conférences qui relèvent de la liberté académique des intervenants ». « La parole des intervenants, des chercheurs et des professeurs est absolument libre », précise encore l’entreprise par la voix de sa communicante.
De gracieuses contreparties
Depuis la loi Pécresse de 2007 sur l’autonomie des universités, et dans un contexte de sous-investissement public massif, ce type de partenariat avec de grandes entreprises se développe de plus en plus au sein des universités publiques.
En 2023, le collectif Scientifiques en rébellion avait obtenu la convention de partenariat décrivant comment, depuis la rentrée 2022, des élèves du master Énergie de l’université Paul-Sabatier de Toulouse se retrouvaient, eux aussi, avec des professeurs mis à disposition « à titre gracieux » par TotalEnergies pour leur enseigner les « enjeux de la transition énergétique », d’après le document que Reporterre a pu consulter.
Plus encore, des établissements n’hésitent plus à passer des conventions de mécénat aux clauses particulièrement engageantes. Fondée en août 2023 par d’anciens élèves de Polytechnique, l’association Acadamia avait par exemple obtenu le contrat de mécénat signé en 2023 entre TotalEnergies et l’université de Lorraine pour financer l’organisation d’un camp de terrain à destination des étudiants des Mines à Nancy.
Pour la modique somme de 2 000 euros, la multinationale s’est ainsi offert une clause de non-dénigrement puisqu’en contrepartie, l’établissement « s’abstiendra de faire toute communication, directe ou indirecte, écrite ou orale, susceptible de porter atteinte à l’image et à la notoriété de TotalEnergies ».
« Venir parler devant des étudiants sans aucun contradictoire »
Dans le cadre de ces partenariats, il arrive aussi que les entreprises financent les établissements sous d’autres modalités. « Dans certains cas, nous avons constaté que des entreprises versent le solde de leur taxe d’apprentissage aux établissements dont elles sont partenaires », détaille Matthieu Lequesne, le cofondateur d’Acadamia.
À Montpellier, « l’enjeu n’est pas financier puisque cela revient à une économie d’environ 3 000 euros », estime auprès de Reporterre Thierry Guillet, du Snesup-FSU, qui perçoit « une forme de greenwashing ». Il faut dire qu’avec ce partenariat, TotalEnergies met un pied au sein d’une université arrivée en tête du classement international de Shanghai parmi les meilleurs établissements spécialisés sur l’écologie, notamment pour ses enseignements portant sur la biodiversité ou encore l’hydrologie.
« Il y a une grande différence dans le fait d’inviter un professionnel de chez TotalEnergies à venir partager son expérience devant des étudiants durant un cours, et le fait que la multinationale puisse organiser des cours entiers en choisissant elle-même ses supports pédagogiques, pointe Matthieu Lequesne. Ce à quoi accède ici TotalEnergies, c’est la capacité à venir parler devant des étudiants sans aucun contradictoire. »
De leur côté, les enseignants mobilisés réclament davantage de transparence, et espèrent que la direction accepte de rendre publique la convention de partenariat afin que l’ensemble du personnel de l’université de Montpellier puisse en prendre connaissance.