Cocktails et petits fours : quand Total, Nestlé et Danone financent les soirées étudiantes d’AgroParisTech
Chaque année, le BDE d'AgroParisTech reçoit une cagnotte issue des participations des multinationales au Forum Vitae. - © Benjamin Polge / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Chaque année, le BDE d'AgroParisTech reçoit une cagnotte issue des participations des multinationales au Forum Vitae. - © Benjamin Polge / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Des grandes entreprises de l’agrobusiness financent la vie étudiante de la prestigieuse école AgroParisTech, révèle Reporterre. Pour couper cette influence, des étudiants ont établi une charte éthique… aussitôt censurée par la direction.
20 000 euros en 2020, 25 000 en 2023, 40 000 en 2024... Ces sommes ont été collectées auprès de Nestlé, TotalEnergies, Lactalis et LVMH par les étudiants de la plus prestigieuse école d’agronomie de France : AgroParisTech. Chaque année, le bureau des étudiants (BDE) de l’école reçoit une coquette cagnotte, issue de la participation de ces multinationales au forum d’entreprises de l’école d’ingénieurs. Nommé Forum Vitae, ce salon organisé par l’association d’élèves du même nom leur permet de rencontrer 60 à 80 entreprises et établissements publics où entamer leur carrière. L’argent récolté, lui, finance la vie étudiante : les soirées, le weekend d’intégration et les associations des élèves.
Les invités du Forum Vitae paient leur place rubis sur l’ongle. Selon des factures consultées par Reporterre, TotalEnergies a ainsi déboursé 7 425,60 euros lors de l’édition 2024 pour obtenir un stand sur deux jours, la présence de quatre de ses intervenants et deux écrans. Pour une seule journée et deux intervenants, le mastodonte du luxe LVMH a lui payé 3 045,60 euros. « Ce n’est pas de la philanthropie, c’est parce qu’ils ont du mal à recruter des ingénieurs », estime un étudiant d’AgroParisTech.
Tous les grands noms de l’agro-industrie ont mis la main à la poche pour le Forum Vitae 2024. Des plus connus : Nestlé (3 261,60 euros), Heineken (3 105,60 euros), L’Oréal (3 105,60 euros), Danone (1 989,60 euros), Pernod Ricard (1 378,80 euros)… À d’autres enseignes moins célèbres mais puissantes dans le secteur : le spécialiste du transport agroalimentaire Stef (8 409,60 euros), la coopérative céréalière Vivescia (5 949,60 euros), le fromager Savencia (3 981,60 euros), le groupe Avril (3 261,60 euros), la coopérative Eureden (3 657,60 euros)…
Les établissements publics ont droit à un tarif préférentiel : l’Office national des forêts (1 917,60 euros), l’Inrae (1 017,60 euros), l’Anses (963,60 euros), l’Office français de la biodiversité (963,60 euros). Les parcs naturels nationaux, les ministères de l’Écologie et de l’Agriculture ont, eux, accès au forum à titre gratuit.
« Il faut absolument tenir le budget pour financer la vie étudiante d’AgroParisTech »
Depuis 2023, une partie de ces sommes est redistribuée à la Fondation AgroParisTech, dont Forum Vitae est devenu mécène. L’école a ainsi reçu 40 000 euros en 2023 puis le même montant en 2024. La fondation a investi ces sommes dans les initiatives « S’engager ! » et « Apprendre ! ». « Ces initiatives sont dédiées à des étudiants qui veulent se lancer dans un projet de césure ou de recherche, pour compléter leur formation, ou s’engager dans un stage », explique Laurent Buisson, le directeur d’AgroParisTech. Celui-ci tient à souligner : « Nous ne bouclons pas notre budget avec les cotisations des entreprises qui viennent au forum. »
Le bureau des étudiants de l’école a, lui, reçu entre 10 000 et 20 000 euros de Forum Vitae chaque année entre 2015 et 2022. Puis 25 000 euros en 2023 et 40 000 euros en 2024. Un dernier montant « exceptionnel », pointe à Reporterre Victoria [*], la présidente du BDE, « car le Forum Vitae précédent s’est très bien passé ».
Selon le document de passation comptable 2025 de Forum Vitae, l’argent des multinationales est essentiel au train de vie des étudiants. « Il faut absolument tenir le budget : il faut avoir un résultat suffisamment élevé pour pouvoir verser les 10 000 à 40 000 euros au BDE afin de financer la vie étudiante d’AgroParisTech, peut-on y lire. Le BDE compte sur le forum dans son budget et risque de vous demander assez tôt quelle somme vous pourrez donner cette année. »
Selon l’accord passé entre le Forum Vitae et le BDE, les fonds récoltés sont répartis selon le calcul suivant : 35 % pour les associations culturelles et scientifiques et 30 % pour les événements tels que la remise des diplômes, la garden party et le gala de l’école. La dernière édition de celui-ci était organisée dans le chic club Haussmann, au cœur du 9e arrondissement parisien à deux pas de l’opéra Garnier, où ont été servis cocktails et petits fours. 10 % sont également consacrés aux associations écologiques et solidaires, 10 % pour les clubs sportifs, 10 % pour les fêtes étudiantes et 5 % pour les clubs « gastronomiques ».
Une charte éthique pour filtrer les invités du forum
Mais cette année, le BDE devra se serrer la ceinture. Le Forum Vitae 2025, qui devait se tenir cet automne, a été annulé au cœur de l’été par la direction. Cause de cette décision : une charte éthique voulue par les étudiants qui aurait exclu certaines entreprises de l’événement.
Voici déjà plusieurs années que des élèves de l’école remettent en cause l’hégémonie de l’agrobusiness au sein d’AgroParisTech. En 2022, huit étudiants ont appelé à « déserter » les emplois « destructeurs » lors de leur cérémonie de remise des diplômes. L’année dernière, le Forum Vitae a été bousculé par des protestations contre l’agro-industrie et la pétrochimie. Pour apaiser ces tensions, un groupe de travail réunissant l’administration de l’école et les étudiants de l’association Forum Vitae s’est attelé à préparer l’édition 2025. Les élèves y ont proposé une grille éthique, discutée lors de cinq réunions qui se sont tenues de mars à juin.
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Cette charte exclut les entreprises qui contribuent au dérèglement climatique en investissant dans les énergies fossiles, et celles incompatibles avec « une agroécologie forte », c’est-à-dire qui promeuvent l’élevage intensif, la production de pesticides, la commercialisation de produits issus de semences OGM, qui participent à la déforestation massive, la pêche intensive ou l’expérimentation sur des animaux. Les élèves demandent à ce que la responsabilité sociale des entreprises soit également irréprochable : interdiction d’avoir commis des délits environnementaux, d’attenter aux droits et à la santé des travailleurs, de commercialiser des produits dangereux, de commettre de la fraude fiscale ou de participer à un génocide.
Ces critères laissent à la porte des habitués du forum. Présent depuis 2013, Nestlé est aujourd’hui poursuivi dans le scandale de ses eaux minérales contaminées et pour avoir implanté des décharges sauvages dans les Vosges. TotalEnergies investit massivement dans le développement de nouveaux champs pétroliers et gaziers qui vont aggraver le chaos climatique. Présente de 2014 à 2022 au Forum Vitae, Lactalis est visée par une enquête du parquet national financier sur des soupçons de fraude fiscale massive…
« Cette grille éthique devait nous aider à réduire le nombre d’entreprises problématiques et à faire valoir celles qui agissent en accord avec leurs valeurs », explique Maroua Izzo, la présidente de Forum Vitae. Sans la valider ni l’interdire, la direction de l’établissement avait émis des réserves et incité les élèves à ne pas froisser les entreprises. À aucun moment n’avait été évoquée la possibilité d’annuler l’événement selon les étudiants.
Une annulation brutale
Le 25 juin, l’équipe de Forum Vitae a envoyé la mouture finale de la grille éthique à l’équipe enseignante. « Sans restriction claire, je me suis dit qu’on pouvait continuer notre démarche, raconte Maroua Izzo. L’administration n’avait pas parlé de répercussions. » Contactés par la coopérative laitière Sodiaal et le fromager Savencia qui souhaitaient s’inscrire au Forum Vitae 2025, les élèves ingénieurs leur ont envoyé des réponses négatives. « Bien que nous reconnaissions la valeur de votre entreprise, votre structure ne répond pas à l’ensemble de nos critères de sélection, notamment en raison du recours à l’élevage intensif », a décliné Forum Vitae auprès de Sodiaal le 30 juin.
La réponse de l’administration n’a pas tardé. Le 17 juillet, le bureau de Forum Vitae a été invité à une réunion avec Laurent Buisson. Jusqu’ici absent du groupe de travail, le directeur d’AgroParisTech leur a indiqué que les entreprises avaient contacté l’école directement. « Les étudiants ont écrit à des entreprises qu’elles ne sont pas les bienvenues au forum alors qu’elles accueillent des stagiaires, des étudiants en alternance et des diplômés », justifie Laurent Buisson.
Une seconde réunion a été organisée par l’administration le 22 juillet. C’est là que l’association étudiante s’est vu annoncer officiellement « l’année blanche » du forum décrétée par la direction. Un communiqué a été diffusé en parallèle de la réunion, indiquant sobrement que « les conditions ne sont pas réunies pour maintenir en 2025 une édition satisfaisante pour toutes et tous ». Dans la foulée, l’administration a coupé l’accès à la boîte e-mail AgroParisTech du Forum Vitae. « C’était une nouvelle claque, soupire Maroua Izzo. On nous a coupé la possibilité de donner notre version aux entreprises qu’on a mis des mois à démarcher. »
« Le caractère hors sol des écoles d’ingénieurs »
L’école assume cette reprise en main de l’événement jusqu’ici organisé par les élèves, invoquant une liste « trop excluante ». Laurent Buisson défend sa décision : « À partir du moment où une grande entreprise peut, pour différentes raisons, être amenée à mal se comporter dans un certain domaine, cela veut-il dire pour autant qu’elle ne peut pas recruter certains de nos diplômés ? Ça ne me parait pas évident. Ne serait-ce que parce que nos diplômés peuvent l’aider à ne plus faire cela. »
Le directeur assume cette prise de position en invoquant le principe de « réserve institutionnelle » : « Un établissement n’a pas à se prononcer sur certains sujets de société, ne serait-ce que pour permettre à chacun de ses membres, personnel et étudiants, de rester libre de sa prise de position. »
Au cours de ces deux réunions, l’administration a fait part aux élèves de ses inquiétudes concernant les conséquences de la grille éthique sur la vie étudiante. Une crainte que ne partage pas le BDE de l’école. « L’annulation [du Forum Vitae] va avoir un impact, mais ça ne nous inquiète pas pour le budget de cette année », dit Victoria. L’association assure fonctionner avec un budget annuel de 200 000 euros. « C’est peu conséquent en comparaison des autres grandes écoles du plateau de Paris-Saclay, même si je comprends que cela semble énorme, tempère la présidente du BDE. On a des associations qui font des gros événements, des soirées, des spectacles, des fêtes, des voyages, parfois à plusieurs milliers d’euros. Nous avons également des plus petites associations, qui ont besoin de beaucoup moins. »
Les sommes élevées récoltées par le BDE risquent de renforcer le « caractère hors sol des écoles d’ingénieurs », s’alarment plusieurs élèves. « L’argent des fonds privés habitue les élèves à une vie étudiante qui fonctionne avec beaucoup de moyens, souligne un étudiant en fin du cursus. Ça a une conséquence sur la mentalité des étudiants, qui vivent dans un cadre privilégié. »
Une ancienne cheville ouvrière de Forum Vitae s’interroge sur ce qu’elle nomme des « sommes astronomiques » : « Pourquoi ces associations ont-elles besoin d’autant d’argent pour fonctionner ? Ce n’est pas le cas en faculté et en BUT, pourtant les étudiants y ont une vie étudiante très chouette. »
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