Reportage — Pédagogie Éducation
« Ah qu’on est bien ici ! » : à la récré, une cabane en osier pour échapper à la fournaise
La cabane en osier installée dans la cour de récréation de l'école d'Ambrières-les-Vallées permet d'obtenir un peu d'ombre lors des fortes chaleurs. - © Scandola Graziani / Reporterre
La cabane en osier installée dans la cour de récréation de l'école d'Ambrières-les-Vallées permet d'obtenir un peu d'ombre lors des fortes chaleurs. - © Scandola Graziani / Reporterre
Durée de lecture : 8 minutes
Terminé la récré en plein soleil : dans ces écoles, on a enlevé une partie du bitume de la cour pour y installer une cabane en osier. Une « cabane vivante », comme l’appellent les élèves, qui apporte enfin ombre et fraîcheur.
Ambrières-les-Vallées (Mayenne), reportage
En plein après-midi, la cour de récréation de l’école d’Ambrières-les-Vallées (Mayenne) est une vraie fournaise. Son revêtement en bitume noir diffuse une chaleur irradiante, qui vous chauffe les mollets. Pendant la canicule, les élèves sont autorisés à rester à l’intérieur des bâtiments, pour éviter le coup de chaud à l’heure de la récré. Mais au milieu de ce désert goudronné, une petite oasis verte apporte un peu d’ombre et de fraîcheur. Les élèves la surnomment la « cabane en osier ».
Cette structure en saule, d’environ 40 m², est composée de tunnels et de dômes, le tout recouvert d’un feuillage verdoyant. Au sol, un substrat en terre recouvert de broyat végétal tranche avec le bitume de la cour.
Quelques enfants s’y réfugient : « Ah qu’on est bien ici ! On ferait presque la sieste ! » gloussent Gabin et Logann, deux garçons de CM2, étendus sur les copeaux de bois. Avant d’entrer, il faut se munir d’un bracelet, parmi les dix disponibles, afin de limiter le nombre d’enfants dans la structure. Ensuite, il y a certaines règles à respecter : « être calme », « ne rien arracher », « ne pas courir », « ne pas s’appuyer sur la structure », énumèrent les élèves de CM2 qui ont suivi le projet. « Il faut faire très attention à ne pas abîmer la cabane… parce qu’elle est vivante ! », affirme Manon, 10 ans.
Vivante, une cabane ? Ce n’est pas l’idée saugrenue d’une enfant à l’imagination débordante, et encore moins le stratagème d’un professeur pour préserver le lieu. La cabane est bel et bien vivante, puisqu’elle a été fabriquée en « osier vivant » : cette technique consiste à planter des branches de saule profondément dans la terre, et à les tresser pour leur donner la forme voulue (ici une structure pour enfants). Quelques semaines plus tard, les brins de saule s’enracinent, puis se couvrent de feuilles et de ramifications, ce qui offre ce feuillage rafraîchissant.
« On pense à tort que les écoles de campagne sont végétalisées »
La cabane a été construite cet hiver, et les premières feuilles sont apparues en mars. « C’est un îlot de verdure au milieu de la cour. On est très contents de l’avoir en période de canicule », commente Jean-François Bonnel, le directeur de l’établissement.
Pour la construire, il a fallu retirer 40 m² de bitume, « ce qui n’était pas pour nous déplaire, renchérit Jean-François Bonnel. On pense à tort que les écoles de campagne sont végétalisées, c’est complètement faux ! On est même en retard sur les écoles parisiennes, qui se végétalisent depuis dix ans. Depuis le Covid et le plan Vigipirate, on a été obligés de mettre des clôtures partout, au détriment de la végétation ».
Grâce à la « class’climat », une initiative pédagogique portée par le parc Normandie-Maine, les élèves de CM2 de l’école ont monté un projet pour ramener de la biodiversité et de la fraîcheur dans leur cour de récré, ce qui s’est traduit par l’installation de cette cabane en osier.
Pour sa mise en place, l’école a fait appel à Julie Bonnaud et Fabien Leplae, deux artistes reconvertis dans le maraîchage, puis dans l’osiériculture. Ils sont installés depuis 2024 à Montaudin, à quelques kilomètres d’ici.
Comparée à l’austère cour de récréation de l’école, leur oseraie où ils cultivent l’osier aurait pu inspirer les plus grands poètes, tant le cadre est bucolique : un trou de verdure où chante une rivière, bordée de joncs. Soit les conditions optimales pour la culture du saule.
Pas d’intrants ni de bâche en plastique
Au moment où nous visitons l’oseraie, une grande partie de l’osier est déjà récoltée et les brins sont répartis par tailles, formant des fagots destinés à être vendus aux artisans vanniers, qui fabriquent des paniers en osier. Leur écorce, allant du jaune au brun-violet en fonction de la variété, luit comme de la peau de serpent au soleil.
Ici, l’osier est cultivé sans intrant chimique, sans bâche en plastique au sol, et sans clôture électrique… même si quelques chevreuils viennent se servir en jeunes pousses. « Ça fait partie du jeu, sourit Julie Bonnaud, qui a tout de même tenté d’ériger quelques clôtures en osier pour protéger ses parcelles. On veut que notre culture s’intègre dans la biodiversité locale. »
À la place des bâches en plastique, souvent utilisées pour empêcher les herbes de faire concurrence au saule, le couple a opté pour un paillage végétal, plus écologique.
Outre fournir les vanniers en osier bio et local, Julie et Fabien sont aussi passés maîtres dans l’art de construire des structures paysagères en osier vivant, comme celle d’Ambrières-les-Vallées.
L’installation se fait l’hiver, quand l’osier est encore frais, prêt à être bouturé. Cette année, les deux artistes sont intervenus dans plusieurs autres écoles de Mayenne, comme Saint-Ouën-des-Toits et Belgeard. Ils font généralement participer les élèves à la construction : « Comme ça, ils découvrent la matière et les gestes liés à l’osier. C’est très intéressant du point de vue pédagogique », souligne Julie Bonnaud.
Pour réaliser l’ouvrage, il faut tresser des brins entre eux, selon un savoir-faire ancestral. « C’est assez simple quand on a pris le coup de main », explique-t-elle en faisant une démonstration.
Elle passe les brins dessus, dessous, de manière à ce qu’ils forment des losanges. L’ensemble est ensuite maintenu par des nœuds. « Au bout de quelques années, il n’y a plus besoin de nœuds, les brins fusionnent ensemble et la sève passe uniformément dans toute la structure. Eh oui, le saule est une plante un peu magique », sourit l’osiéricultrice.
Moins cher que des balançoires
Le coût d’une telle structure ? « Entre la déminéralisation de la cour et la construction, le projet nous a coûté environ 4 000 euros, indique Anthony Guillochon, responsable du service cadre de vie d’Ambrière-les-Vallées. « C’est bien moins cher qu’un portique complet, avec jeux et toboggan. Imaginez : une simple balançoire coûte déjà 1 800 euros. » C’est aussi plus écologique : aucune matière plastique ou métallique, que du saule local, de la terre et des copeaux de bois.
Pour l’entretien, il faut arroser abondamment et régulièrement pendant les deux premières années, car le saule a besoin de beaucoup d’eau. La structure doit aussi être taillée au moins une fois par an, à la main : « C’est une taille douce, qui s’effectue aux sécateurs », précise Julie Bonnaud. Le couple propose des formations aux services municipaux et même aux parents d’élèves, pour leur apprendre à être autonomes dans l’entretien de la structure. Il faut ensuite 5 à 6 ans pour que les brins se soudent entre eux, et deviennent des troncs. Si elle est bien entretenue, la structure peut ainsi durer plusieurs dizaines d’années, selon Julie Bonnaud.
« On nous a dit que les enfants étaient beaucoup plus calmes, et qu’il y avait moins de bagarres depuis qu’arrivée de la structure végétale dans la cour », rapporte-t-elle. « Les élèves sont très attentionnés, confirme Romain Héroux, l’enseignant qui a porté le projet avec sa classe de CM2. Au départ, on avait peur qu’ils abîment la structure, qu’ils finissent par tuer la plante… mais pas du tout. Ils ont compris que c’était vivant et qu’ils devaient le respecter. C’est aussi un apprentissage civique. »
Seul regret pour Julie et Fabien : « Souvent, les écoles ne déminéralisent que la surface exacte de la structure en osier. Nous, on aimerait qu’ils enlèvent plus de bitume, pour proposer d’autres choses, comme des arbres fruitiers, des mini-potagers… Mais on sait que ça coûte cher et que les écoles n’ont pas toujours les moyens. En tout cas, c’est déjà un premier pas vers des cours d’école plus végétales. »
Sous la cabane, les enfants profitent encore un peu de l’ombre avant de rentrer dans leur salle de classe. La fraîcheur du sol encore humide les apaise, et une douce odeur de paille flotte dans la structure : « Bientôt, il y aura encore plus de feuilles, et même des fleurs cet été, espère Manon, en contemplant le dôme végétal. Et dire qu’avant, c’était du bitume ici... »