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Luttes

Le PDG de Total invité pour parler transition énergétique ? Des élèves d’écoles d’ingé s’insurgent

Patrick Pouyanné à l'Abu Dhabi International Petroleum Exhibition and Conferenceau, le salon biennal du pétrole et du gaz qui s'est tenu à Abu Dhabi, le 3 novembre 2025.

Indignés par la venue du PDG de TotalEnergies à une soirée organisée le 27 janvier par les associations d’alumni de grandes écoles d’ingénieurs, des étudiants appellent ces dernières à leur « retrait » de l’événement.

Qui de mieux que le PDG de TotalEnergies pour parler de transition énergétique ? Apparemment personne, pour les organisateurs d’une soirée débat qui doit se tenir à l’Hôtel de l’Industrie, à Paris, le 27 janvier. Y est invité Patrick Pouyanné, patron de la multinationale française des énergies fossiles, pour présenter « sa vision de la transition énergétique ».

Après une tribune d’une demi-heure, il pourra échanger avec quatre étudiants et jeunes diplômés d’écoles d’ingénieurs et de commerce. Car l’évènement est co-organisé par plusieurs associations d’élèves et diplômés d’écoles d’ingénieurs : celles des Mines Paris, des Mines Saint-Étienne, des Mines Nancy, ainsi que de l’école Polytechnique.

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Ce mélange des genres a choqué une partie des ingénieurs et futurs ingénieurs de ces écoles. Une quinzaine d’entre eux, issus des trois écoles des Mines concernées, sont à l’initiative d’une pétition adressée à leurs camarades et signée par plus de 300 personnes. Ils y appellent au désengagement des associations d’anciens élèves de leur école de cet évènement.

« Nous sommes sidérées et révoltées par la tenue de cette conférence. Les agissements d’une entreprise comme TotalEnergies sont à l’opposé des valeurs de nos écoles et des principes déontologiques auxquels nous associons notre profession. Nous réclamons le retrait en tant que distributeurs de cet évènement de nos associations Alumni », écrivent les pétitionnaires.

Du déni climatique au greenwashing

Leurs griefs contre TotalEnergies sont nombreux. C’est d’abord, frontalement, un acteur antagoniste de la transition énergétique, soulignent-ils. La major pétrolière investit en effet massivement dans de nouvelles infrastructures d’énergies fossiles, en contradiction flagrante avec les alertes des scientifiques et les recommandations compatibles avec le maintien d’un climat viable. Une stratégie mortifère que Patrick Pouyanné se vante ouvertement d’assumer, tout en se détournant des énergies renouvelables.

Pire encore, TotalEnergies a conscience depuis des décennies des conséquences climaticides de ses activités, et a contribué, par son lobbying et sa stratégie de « fabrique du doute » à entraver les politiques climatiques. En octobre dernier, Total a aussi été condamné par le tribunal judiciaire de Paris pour diffusion de « communication trompeuse ». En clair : sa prétention à s’afficher comme « acteur majeur de la transition énergétique » n’est que du greenwashing.

« Trouvez-vous cohérent de donner la parole à un tel acteur ? »

À cela s’ajoute également l’implication de la multinationale dans les nombreuses accusations de violation des droits humains dans le monde, sur des sites où TotalEnergies exploite ou sous-traite l’exploitation d’énergies fossiles.

« Trouvez-vous cohérent de donner la parole à un tel acteur alors même que nos écoles inscrivent comme orientation dans leur plan stratégique “Être un acteur décisif de la mobilisation collective vers un monde neutre en carbone”, “Renforcer à tous les niveaux l’engagement en faveur de la transition écologique et en amplifier les impacts” ? », interroge la pétition, citant respectivement le plan stratégique des Mines Paris — PSL et la stratégie 2023 — 2027 de l’Institut Mines — Télécom, qui regroupe huit grandes écoles dont celle des Mines Saint-Étienne.

L’éthique de l’ingénieur en question

« Quand on devient ingénieur, on est tenu de respecter notre charte éthique. Or, Total ment et on leur donne une tribune. Ce type d’évènement nous demande explicitement de ne pas respecter notre charte », dit à Reporterre Camille, l’une des anciennes élèves à l’initiative de la pétition, qui souhaite garder l’anonymat.

Les ingénieurs et élèves pétitionnaires s’inquiètent également de voir leurs écoles « devenir les instruments de propagande de ce type d’entreprises ». Cet évènement autour de Patrick Pouyanné ne fait qu’aviver une source récurrente de tensions : la manière dont les grands industriels privés, et TotalEnergies en particulier, sont passés maîtres dans l’art de créer des liens structurels avec les écoles publiques d’ingénieurs.

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En 2024, Libération révélait, par exemple, comment un contrat de mécénat permettait à l’École des mines de Nancy de profiter de financements de la part de TotalEnergies. Une clause assurait au passage que l’école s’engage à ne pas nuire à l’image et la notoriété de l’entreprise.

Portée notamment par les Mines Paris, la chaire « Modélisation prospective au service du développement durable » bénéficie elle aussi d’un partenariat avec TotalEnergies. Plus insidieux, la multinationale met à disposition certains de ses salariés et retraités dans les écoles, notamment celle des Mines Saint-Étienne, pour former les élèves bénévolement. Des « profs Total » qui forment des milliers d’étudiants et contribuent à construire l’influence de l’entreprise, ainsi que le raconte une enquête du Monde.

Liens organiques entre écoles et industriels

Quant à Polytechnique, rappelons que M. Pouyanné est membre du conseil d’administration de l’école, dont il est un ancien élève. Une école prestigieuse où TotalEnergies a tenté jusqu’en 2022 d’implanter directement l’un de ses bâtiments, avant de renoncer face à l’opposition d’élèves et anciens élèves. Le groupe reste toutefois très influent sur le campus et sur le plateau de Paris — Saclay, où l’observatoire des multinationales dénonce son implantation « tentaculaire ».

Une manière de cultiver des liens quasi organiques entre le corps des ingénieurs français et le groupe pétrolier. De fait, les pétitionnaires regrettent de n’être qu’une minorité au sein de leurs écoles respectives à s’indigner de la situation. À titre d’exemple, ils sont une vingtaine d’élèves et anciens élèves des Mines Saint-Étienne à avoir relayé le mail de protestation envoyé aux organisateurs de l’évènement, sur au moins un millier de personnes sollicitées.

« Dans nos boucles de mails, beaucoup d’élèves réagissent en s’opposant au boycott. C’est aussi lié au fait que TotalEnergies embauche beaucoup. Certains futurs ingénieurs savent qu’ils seront peut-être embauchés et préfèrent se dire qu’ils pourront changer l’entreprise de l’intérieur », dit Camille.

« Un représentant d’association d’anciens élèves n’avait aucune conscience des stratégies de lobbying de Total »

Les directions des associations d’anciens élèves n’ont pas non plus daigné répondre aux interpellations des porteurs de la pétition.

« La plupart des ingénieurs n’ont aucune conscience du comportement des entreprises avec lesquelles ils étudient ou travaillent, regrette Camille. Un représentant d’association d’anciens élèves avec lequel j’ai échangé n’avait aucune conscience des stratégies de communication et de lobbying de Total, ni même connaissance des récents procès contre l’entreprise. C’est quand même fou ! »

Un travail d’emprise et de sape de l’esprit critique que devrait cultiver tout ingénieur, et qui n’est pas prêt de s’arranger : en 2025, le collectif Entreprises illégitimes dans l’enseignement supérieur recensait des liens entre TotalEnergies et une vingtaine d’établissements d’enseignement supérieur. Au milieu de dizaines d’autres entreprises qui influencent ainsi les cadres de demain.

Contactés, ni TotalEnergies, ni les associations Mines Nancy Alumni, Mines Saint-Etienne Alumni, Mines Paris Alumni ni l’association des anciens élèves et diplômés de l’École polytechnique n’ont, pour l’heure, répondu à nos questions.

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