Marche aquatique sur ordonnance : oui, la mer a des vertus thérapeutiques
Dans le cœur de Marseille, l’association Refaire Surface propose des activités nautiques (marche aquatique, randonnée palmée, plongée) sur ordonnance à des patients souffrant d’affections de longue durée - © Eliza Amouret / Reporterre
Dans le cœur de Marseille, l’association Refaire Surface propose des activités nautiques (marche aquatique, randonnée palmée, plongée) sur ordonnance à des patients souffrant d’affections de longue durée - © Eliza Amouret / Reporterre
Durée de lecture : 6 minutes
Une association marseillaise propose marche aquatique, randonnée palmée ou plongée... sur ordonnance. Les activités sont adaptées à chaque patient et la mer Méditerranée devient une partenaire thérapeutique à part entière.
Marseille (Bouches-du-Rhône), reportage
« Lentement, mais sûrement, mettez les pieds dans l’eau. Regardez les plus habituées : même si c’est froid, il faut que l’eau vous arrive au moins jusqu’au nombril. » Sur la plage du petit Roucas Blanc, à Marseille, elles sont une dizaine à se préparer à se jeter à l’eau. Ce groupe de marche aquatique est un peu particulier : c’est un cours de sport santé, organisé par l’association Refaire surface.
La majorité est venue sur prescription médicale, comme Valérie, 58 ans [1]. Depuis deux mois, l’assidue vient marcher en mer quatre fois par semaine. Son médecin l’a orientée vers l’association pour des problèmes liés à son obésité. Si pour cette fille de pêcheur, l’eau, « c’est [son] élément », la mer, cela faisait bien longtemps qu’elle ne s’y était pas baignée.
« Je ne faisais pas de sport, hormis le taï-chi. Je n’osais pas affronter le fait d’être en surpoids, de ne pas avoir de combinaison à ma taille. Aujourd’hui, rien que de voir la mer en arrivant, je me sens apaisée. J’ai gagné en endurance aussi. Maintenant, j’ai envie de revenir à la plage avec ma petite fille. »
C’est elle qui mène le groupe au gré des exercices qui les font traverser le plan d’eau. Talon-fesses, coude-genoux, crawl marché… « Au secours, je me noie ! », « je flotte ! » rient-elles à gorge déployée. La maladie n’est pas un sujet, toutes sont là pour se changer les idées. Comme dans beaucoup de parcours de soin ou de prévention, les participants sont dans une écrasante majorité des femmes.
De la marche aquatique à la plongée
À l’eau, Aurélien Guillois ou Malie Rousier encadrent la séance à tour de rôle. Ils sont tous deux éducateurs sportifs, spécialisés dans les activités subaquatiques. Conscients de s’adresser surtout à des publics privilégiés — notamment lorsqu’il s’agit de plongée — et voyant les bénéfices de cette pratique en pleine mer, ils ont eu l’idée d’adapter ces activités au sport santé.
Pas de pression de la performance, la pratique est douce et correspond à l’état de forme de chacun. Depuis 2024, ils accueillent des personnes souffrant d’une affection longue durée (ALD) : maladies métaboliques, obésité, diabète, problèmes cardiovasculaires, insuffisance cardiaque… Les médecins orientent leurs patients vers l’association en prescrivant d’abord la marche aquatique, avant peut-être plus tard la randonnée palmée ou la plongée adaptée.
« C’est le rocher du cormoran, il vient y sécher ses ailes »
« Cette progressivité dans les activités, sur, puis sous l’eau, permet de découvrir la biodiversité et l’écosystème naturel de manière différente, de prendre conscience de la nature et sa fragilité, dit Aurélien. Plus tu la connais, plus la respecte. Et une nature en bonne santé, ça fait des humains en bonne santé. »
« Attention aux rochers ! Celui-là, rappelez-vous, c’est le rocher du cormoran, il vient y sécher ses ailes. » Malie agrémente ses cours d’explications scientifiques. « Je nomme ce rocher comme ça, car ça me permet d’introduire une espèce endémique. C’est l’une des rares espèces d’oiseaux qui plongent en apnée, on en observe souvent sur la digue. »
Elle partage ses connaissances sur la posidonie, la formation de la houle, invite les participantes et participants à contempler le milieu marin ou le massif de Marseilleveyre face auquel le groupe s’étire en silence. La nature est au cœur de la pratique, et ses effets sur le corps ont autant d’importance que ceux de l’effort sportif.
« À chaque fois, c’est une petite aventure »
Lucie Cattaneo, psychologue sociale de la santé, travaille aux Hôpitaux universitaires de Marseille (APHM) sur le projet de recherche international Recetas, qui évalue comment la nature peut améliorer la santé physique, mentale et sociale des citadins. « On se rend compte que les personnes ont une meilleure qualité de sommeil, un peu moins d’anxiété et d’idées dépressives. Globalement, les personnes ont une meilleure estime d’elles-mêmes et une meilleure confiance en le groupe. »
D’autres études ont déjà montré que vingt minutes de contact avec la nature suffisent pour faire baisser le taux de cortisol, ou que la proximité avec la mer a un effet bénéfique direct sur la santé mentale.
À Refaire surface, on le constate toutes les semaines. Certaines personnes arrivent avec un rapport au corps sabré par leur parcours de soin ou des traumatismes de vie. En mer, elles pleurent de joie, ne savaient pas qu’elles pouvaient se sentir temporairement aussi légères. Dans l’eau, les contraintes articulaires n’existent plus, ou presque, la fréquence cardiaque diminue, le stress aussi. Paquerette, à la retraite, brave les éléments chaque semaine depuis fin janvier. « C’est extraordinaire. J’ai fait des années d’aquagym en piscine, mais ça n’a rien à voir. Là, à chaque fois, c’est une petite aventure. »
Certaines diminuent leur traitement après plusieurs séances, vivent mieux avec ou sortent plus vite de leur parcours de soin. Même si Aurélien le rappelle : « Cela reste un complément au parcours de soin traditionnel, une intervention non médicamenteuse. » Lucie Cattaneo explique que la nature joue aussi un rôle dans les relations sociales.
À chaque activité en nature organisée pour le projet Recetas, des questionnaires sont administrés en fin de séance sur la dose de nature perçue par les participants. Des biostatisticiens les analysent ensuite. Ces entretiens prouvent que la nature a un rôle crucial : « Elle apaise ces personnes, elle permet de briser des barrières sociales liées aux différents statuts sociaux, aux âges, etc. et de faire en sorte que les personnes se montrent telles qu’elles sont, de créer des liens qui soient davantage authentiques. »
Parmi les pratiquantes de Refaire surface, nombreuses sont retraitées, parfois très isolées. C’est le cas de Pascale, venue s’inscrire après la mort de son mari d’une maladie neurodégénérative. À la fin de la séance, Malie propose l’exercice de la loutre solidaire : l’une fait la planche, l’autre la tient par les épaules. C’est la première fois de la matinée qu’elles mettent la tête dans l’eau, et seulement si elles se sentent en confiance. Valérie soutient Pascale, qui se laisse aller à fermer les yeux… « Oh ! Ça fait longtemps que j’avais plus eu de câlin… On fait un concours, on reste comme ça le plus longtemps possible ? »
Anne-Marie, dont c’était la première séance, revient sur terre et retrouve la gravité. Elle est venue pour des problèmes d’articulations et de surpoids. Elle ressort « énormément relaxée d’être dehors… L’environnement est magnifique, et quelle ambiance ! Franchement, c’était un régal. » On lui tend une tisane fumante, elle rejoint le groupe qui discute sur le sable. La mer Méditerranée et le massif des Calanques en toile de fond, la nature pour gymnase.