« Vol d’eau » dans le Marais poitevin : des sabotages au profit de l’agro-industrie ?
L'eau volée dans le Marais poitevin (ici à Coulon en 2024) pourrait profiter aux grandes exploitations céréalières. - © Emmanuelle Pays / Hans Lucas via AFP
L'eau volée dans le Marais poitevin (ici à Coulon en 2024) pourrait profiter aux grandes exploitations céréalières. - © Emmanuelle Pays / Hans Lucas via AFP
Deux barrages du Marais poitevin ont été ouverts en pleine nuit au cœur d’une sécheresse historique. Fragilisant écosystèmes et activité économique, ces actes de sabotage auraient profité aux grandes exploitations céréalières du marais desséché.
Arçais (Deux-Sèvres), reportage
Dimanche 28 juin, 1 h 30 du matin : un agent de l’Institution interdépartementale du bassin de la Sèvre niortaise (IIBSN), alerté par l’effondrement du niveau d’eau dans un canal du Marais poitevin, se rend sur le barrage du Poissonnet, à Arçais (Deux-Sèvres). Armoire électrique fracturée, vannes grandes ouvertes… En moins de deux heures, l’ouvrage a laissé filer 100 millions de litres d’eau, abaissant le niveau d’eau des canaux de 8 centimètres. Trois jours plus tôt, c’était le barrage de La Rabatière à La Ronde, quelques kilomètres en aval, qui s’était ouvert — sans effraction cette fois-ci.
Au total, 300 000 m3 d’eau auraient été transférés du Marais mouillé vers le Marais sec, l’équivalent de la moitié de la mégabassine de Sainte-Soline. L’IIBSN ainsi que le Syndicat des Marais mouillés des Deux-Sèvres (propriétaire des barrages) ont porté plainte pour vandalisme. De l’avis des acteurs du dossier interrogés par Reporterre, le motif de ces sabotages ne fait pratiquement aucun doute : il s’agirait d’un vol d’eau au cœur d’un épisode de sécheresse historique.
Une fuite d’eau qui profiterait aux grandes exploitations céréalières
Cette hypothèse s’appuie sur le fonctionnement complexe de l’eau dans le Marais poitevin. Le bassin de la Sèvre niortaise a été aménagé en escalier pour descendre à petits pas les 10 mètres d’altitude qui séparent Niort et l’océan. À chaque étage — nommé bief —, les barrages maintiennent un niveau d’eau déterminé pour alimenter les écosystèmes et les activités humaines (principalement l’agriculture et la batellerie).
Or les deux barrages ouverts ces dernières semaines se situent sur le bief des Bourdettes, la « frontière » entre le très touristique et arboré Marais mouillé et le Marais desséché étalant ses plaines de maïs, colza et autres tournesols jusqu’à la côte. En attendant qu’une éventuelle enquête désigne des responsables, tous les observateurs semblent s’accorder sur le fait que l’eau transférée par ces sabotages a directement bénéficié aux exploitations céréalières vendéennes.
« Je suis désespéré de voir des individus vider une partie du Marais pour en remplir une autre : c’est illusoire ! »
Dans le bief en amont des barrages, les conséquences se sont immédiatement fait sentir. « J’ai été contacté dès lundi matin par des éleveurs : leurs bêtes ne trouvaient plus d’eau à boire dans les fossés, se remémore consterné Dominique Giret, directeur technique pour le Parc naturel régional du Marais poitevin. Je suis désespéré de voir des individus vider une partie du Marais pour en remplir une autre : c’est illusoire ! »
Au port d’Arçais, les bateliers ont trouvé leurs barques à fond plat la proue dans la vase : « Un peu d’eau a été relâchée pour remonter les niveaux mais nous allons en manquer toute la saison, déplore Maxence, chef de quai à l’embarcadère Au Martin pêcheur, pas étonné pour autant. Nous sommes le dernier rempart du Marais mouillé avant le Marais desséché : il y avait déjà eu des sabotages dans le coin. »
« Une guerre pour l’eau dans le marais »
Dans la nuit du 30 au 31 juillet 2022, le barrage de la Cheintre-Cornue également situé à Arçais, avait déjà fait l’objet d’une ouverture irrégulière, faisant perdre 4 à 6 cm d’eau à l’amont. Déjà, l’IIBSN avait porté plainte, sans qu’aucune suite n’y soit apportée à notre connaissance.
« Il y a toujours eu une guerre pour l’eau entre le marais sec et le marais mouillé avec ce genre de sabotage, relativise Jean-Jacques Guillet, militant de Bassines non merci et ancien maire de la commune voisine d’Amuré. La seule différence, c’est qu’avec les niveaux informatisés, on s’en rend compte immédiatement. »
Contactés par Reporterre, les représentants de la FNSEA, le syndicat agricole majoritaire et productiviste, ne préfèrent pas s’exprimer : « Personne n’est au courant », nous assure le président de la branche de Charente-Maritime. « Une enquête est en cours, les élus n’ont pas de commentaire », répond-on côté Vendée.
D’autres victimes de ce conflit restent silencieuses : peupliers noueux, nuées d’odonates, libellules solitaires, poissons et batraciens nourrissant les oiseaux qui nichent aux alentours (cigognes, hérons cendrés et hérons pourprés)… « Dans ces écosystèmes fragiles, chaque centimètre d’eau compte », insiste Dominique Giret. Contactée par Reporterre, l’association Nature Environnement 17 a annoncé déposer plainte auprès du pôle régional environnemental du parquet de La Rochelle.