Quand la marche nourrit, guérit et émancipe
Une forêt en Vendée, en 2025. - © Mathieu Thomasset / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Une forêt en Vendée, en 2025. - © Mathieu Thomasset / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Une forêt, une rivière, une montagne... Les paysages et le vivant sont de précieux alliés pour notre santé et notre bien-être. Encore plus par ce temps très chaud !
La canicule vous fatigue, vous dévitalise ? Vous entendez l’appel des lieux ombragés ? Ces sentiers, forêts, collines, montagnes, voire cimetières ou chemins de halage où vous pourrez vous allonger à l’ombre pour vous requinquer ?
Dans Marche et reprends pied, la Britannique Annabel Abbs détaille justement la richesse des interactions physiques et psychiques qui peuvent exister entre nous (notre corps et notre esprit) et un milieu naturel — en tout, une vingtaine, qui forment de courts chapitres inspirants et pratiques.
Au fil du récit, de nombreux témoignages révèlent que, fréquentés assidûment, ils peuvent enrayer une dépression, voire ralentir le développement d’une maladie grave. Tandis que nous peinons sous la chaleur et les pics d’ozone meurtriers dans l’atmosphère, cette réflexion rappelle que le vivant n’est pas seulement source de bien-être, mais un allié précieux pour notre santé et notre équilibre intérieur.
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Une forêt (quand elle est composée d’espèces variées, surtout de conifères) produit des composés organiques volatiles (les phytoncides) dont l’incorporation lors de la marche enclencherait dans notre corps la fabrication de substances biochimiques, dites dans le monde médical « molécules de l’espoir » : la sérotonine, notamment, un neurotransmetteur qui rend plus joyeux et alerte, ou les endocannabinoïdes, très bons pour la plasticité du cerveau. Après plus de deux décennies de recherches, les Japonais seraient si convaincus des bienfaits des forêts (anciennes aux essences diverses), qu’ils ont fait de la sylvothérapie une discipline universitaire.
« Un parfum porté par une brise de mer, la douceur d’une mousse au pied d’un arbre... »
Parallèlement, les paysages dynamiseraient notre vie intérieure, et nous aideraient à déjouer morosité, dépression, etc. Un parfum porté par une brise de mer, la douceur d’une mousse au pied d’un arbre, et voilà des souvenirs qui renaissent plus vifs en notre esprit, éclairant nos humeurs, voire faisant office de catalyseur.
« Lorsqu’un endroit semble faire écho à nos émotions, on dirait soudain qu’un petit coup de coude nous pousse à les identifier et à les accepter, plutôt qu’à les juger ou à les éluder, explore Annabel Abbs. Les paysages nous permettent ainsi de faire face à des aspects de nous-mêmes qui seraient autrement réprimés, supprimés ou inexprimés. »
Si le lien entre alimentation et santé a déjà été bien éclairé, celui entre biodiversité et santé, en revanche, est resté dans l’ombre, alors que de nombreuses études scientifiques, en témoigne ce livre, montrent sa richesse. Mais, après cette nouvelle canicule éprouvante, comment douter encore que la santé et l’intime ont besoin de ces échanges invisibles avec les paysages ? On se plaît à imaginer que, dans le cadre d’une transition écologique conséquente, la durée du temps de travail journalier sera un jour réduite (évidemment sans baisse de salaire), pour favoriser une santé globale au contact régulier du vert et du bleu.
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Marche et reprends pied — Forêt, montagnes, bords de mer… Ces paysages qui nous réconfortent, d’Annabel Abbs, traduction de l’anglais par Béatrice Vierne, aux éditions Arthaud, mars 2026, 336 p., 21 euros. |
Libérer nos pieds, et notre tête
Nul besoin de parcourir sac sur le dos les 1 000 km de sentiers balisés du Cantal (en plus du GR 14) pour ressentir les bienfaits de ses paysages volcaniques si doux. Des immersions sensorielles régulières en pleine nature, orchestrées par des guides naturalistes ou accompagnants en montagne si besoin, et voilà vos sens qui se réveillent, et votre esprit qui s’envole. Le Sens de la marche, un chaleureux documentaire, vous en donnera en tout cas le désir, en révélant la richesse des liens que l’on peut nouer avec un milieu.
D’abord, rien de tel que de libérer ses pieds, enseigne la guide Nadège, qui emmène balader enfants et adultes pieds nus dans la boue, l’herbe ou sur les cailloux d’un ruisseau.
Un pied comptant environ 7 000 terminaisons nerveuses reliées à tous les organes du corps humain, selon la médecine chinoise, les libérer par le massage libérerait aussi la tête. Cela a l’air de marcher pour les participants et participantes à la balade du jour (adultes et enfants), qui se laissent volontiers convaincre de réveiller ensuite leur sens du toucher, en caressant le tronc des arbres, puis ceux de l’odorat et du goût, en respirant puis en goûtant fleurs de gentiane, thym sauvage ou pimprenelle — aux odeurs « à tomber » et aux goûts moins toxiques que ceux, basiques, auxquels on nous a habitués : le gras, le salé, le sucré, souligne la guide.
Ces balades immersives sont aussi l’occasion de se souvenir que la biodiversité du milieu où l’on vit est adaptée à nos besoins. En montagne, par exemple, beaucoup de plantes telles que l’achillée millefeuille ou le thym serpolet agiraient sur le système respiratoire, permettant à notre organisme de mieux réagir aux variations de la météo.
Rêveries au bord de la Marne
Un jour, le journaliste et écrivain Jean-Paul Kauffmann décida de longer la Marne à pied, depuis l’endroit où elle se jette dans la Seine, à Charenton, jusqu’au village de Balesmes-sur-Marne, où elle prend sa source. 525 km sans guère de contraintes, si ce n’est celle de ne pas quitter ses méandres, et guère d’entraves non plus : de bons repas le soir dans une auberge, clos par un de ses cigares préférés, et pas d’horaires. Surtout pas !, insiste cet épicurien sensible aux atmosphères changeantes du paysage.
On s’enchante d’ailleurs, au fil de la lecture, que la peinture faite de la Marne soit si vivante. À l’image, mouvante, de la rivière, se superpose celle de ses relations avec l’humanité. D’un côté, les couleurs de la Marne, son odeur « violente d’herbe, de feuillage, de bois mouillé qu[’il n’a] jamais retrouvée ailleurs », son fluide imperturbable, son nectar de plénitude.
« Plaisir d’être seul dans une solitude recueillie, non pas replié mais rassemblé en moi-même au plus profond dans un mouvement de confiance et d’intimité avec ce qui m’entourait : les nuages, l’air tiède, les saules blancs, les églantiers bordant la rivière, et cette lumière insaisissable… Tout cela offert », écrit ce grand reporter dont la vie fut éprouvée par une détention illégale de trois ans au Liban, en 1985.
« Les nuages, l’air tiède, les saules blancs, les églantiers bordant la rivière... »
De l’autre, toute une humanité qui vit autour de ses berges, des « conjurateurs » de la mélancolie comme il les appelle, femmes et hommes qui tentent de vivre malgré la brutalité du capitalisme mondialisé, la disparition des services publics, et de comprendre ce qui leur arrive. Leur rencontre l’a ébloui, disait-il dans une émission réalisée par France Inter à la sortie du livre.
C’est Jeanne, âgée de 86 ans, qui a pris sous son aile Félix, un ancien batelier à la dérive, et qui lui offre bombance sur sa terrasse-belvédère au-dessus de la Marne ; c’est cet agriculteur exproprié de ses terres, recouvertes par l’autoroute A4, qui a réussi, malgré le choc, à recréer, avec sa fille maraîchère, une ferme devenue un « bon exemple de médiation entre le rural et l’urbain » ; c’est Jacques Servières, un artiste qui a composé un « jardin de sculptures » au bord du fleuve, à partir de blocs de pierre provenant d’un ancien aqueduc, etc. Comme si la Marne, plus longue rivière de France, continuait d’inspirer et d’abriter la création d’un monde à hauteur d’humain, chaleureux et solidaire. Un vrai bonheur de lecture.
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Remonter la Marne, de Jean-Paul Kauffmann, aux éditions Le Livre de poche, 2014, 320 p., 8,70 euros. |