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Culture

Tapis rouge et prix vert : à côté de Cannes, une récompense pour les films écoresponsables

Ryusuke Hamaguchi sur le tapis rouge de Cannes entouré des acteurs de son dernier film, le 15 mai 2026.

Tout près du fastueux Festival de Cannes, l’association Ecoprod a remis un prix de la production écoresponsable. « Soudain » de Ryūsuke Hamaguchi l’a emporté, grâce à un engagement sur tous les aspects du tournage.

Lors de l’ouverture du Festival de Cannes, mardi 12 mai, l’actrice féministe et pacifiste Jane Fonda a eu cette parole forte : « Le cinéma a toujours été un acte de résistance parce que nous racontons des histoires, et les histoires représentent ce qui construit une civilisation. » Dommage qu’elle ne l’ait pas prononcée sur le Blue Panda, le voilier de l’association WWF France où a été remis le 15 mai le prix Ecoprod. Le cinéma aurait pourtant bien besoin d’un encouragement pour entrer en résistance écologique, à l’écran comme dans les coulisses de la production.

Tous genres confondus, une heure de contenu cinématographique émettrait en moyenne16 tonnes de CO2e, soit l’équivalent carbone de 70 000 kilomètres effectués en voiture à essence (1,8 fois le tour de la Terre) ou l’empreinte carbone annuelle de 1,7 Français, selon Ecoprod, l’association créatrice du prix du même nom.

« Les recherches d’écoresponsabilité restent marginales »

Mais le monde du cinéma n’emprunte toujours pas d’aussi bon gré la démarche écoresponsable que le tapis rouge de la Croisette : malgré les aides techniques et financières, elle reste marginale. Parmi la centaine de films retenus pour la Sélection officielle du Festival de Cannes, seules treize équipes ont candidaté pour le prix Ecoprod, a appris Reporterre.

Créé en 2021 pour freiner cette gabegie, le prix Ecoprod met en lumière des équipes de techniciens, d’artistes, de producteurs qui se sont appliquées à réduire au mieux leur impact environnemental, en termes de transport, de décors artificiels, d’hébergement ou encore d’alimentation. Les membres du jury ne regardent d’ailleurs pas les films, ils épluchent les dossiers d’écoproduction qui ont accompagné leur fabrication. Ce qui n’empêche en rien ces long-métrages initialement retenus dans la Sélection officielle de Cannes d’être inspirants.

Calculateur carbone

Depuis le 1ᵉʳ janvier 2024, les producteurs de longs-métrages qui demandent une subvention au Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) ont l’obligation de déposer un bilan carbone prévisionnel et un bilan carbone définitif des émissions carbone engendrées par leurs tournages. Parallèlement, des outils ont été élaborés pour les y aider — comme le calculateur carbone, imaginé par Ecoprod et homologué par le CNC — et des primes créées pour les y encourager, notamment la prime RSE+, qui offre 28 000 euros aux productions respectant certains engagements de sobriété.

Mais il reste que, pour parvenir à une réduction de 35 % des émissions carbone envisagées au départ, comme l’a fait Soudain, le film récompensé par l’Ecoprod 2026, il faut que la maison de production ait la volonté d’entraîner toute l’équipe. « C’est ça qui distingue “Soudain”, tout le monde était à fond dans la démarche », dit, enthousiaste, Pauline Landais, cheffe de projet économie circulaire d’Ecoprod.

Et pourtant, ce long-métrage du réalisateur japonais Ryūsuke Hamaguchi était « handicapé » par une coproduction internationale, dont la France. « Cela aurait dû compliquer les choses mais, en fait, très peu de personnes de la production française sont allées au Japon — tout s’est discuté par écran interposé. L’intégralité des techniciens a aussi été engagée sur place, au Japon, ce qui fait qu’il y a eu très peu de déplacements en avion. Pour ce genre de film [à gros budget], c’est vraiment très très rare », poursuit-elle.

Repérages de lieux plutôt que décors artificiels

Une démarche cohérente qui a été facilitée par le recrutement d’un coordinateur dʼécoproduction dès l’aube du film. Même les lieux de décor ont été centralisés dans un périmètre limité, ce qui a permis à l’équipe d’emprunter des mobilités douces.

Notre Salut, long-métrage évoquant les années 1940, a été distingué, lui, par une mention spéciale du jury. Petit budget, film d’époque, l’équation n’était pas simple à gérer. Mais l’équipe a fait un choix judicieux : un gros travail de repérage a été réalisé dans des lieux historiques pour éviter les dispendieux décors artificiels, et des objets décoratifs d’époque ont été ajoutés pour parfaire l’atmosphère de la Seconde Guerre mondiale à Vichy.

Comme le souligne Philip Boeffard, producteur, cofondateur de Nord-Ouest Films et l’un des huit membres du jury d’Ecoprod, « c’est enthousiasmant de se pencher sur ces dossiers car on voit bien qu’il ne s’agit pas d’appliquer des règles, mais de construire une véritable réflexion et une stratégie ».

Plans serrés

Ne vous méprenez pas : si le cocktail qui a suivi la cérémonie s’est déroulé au restaurant Au Mal Assis, les deux films mis en lumière par Ecoprod ne sont pas de guingois. Les contraintes de sobriété peuvent être utilisées pour renforcer une esthétique. Pour éviter, par exemple, d’avoir à reconstituer les décors environnants des lieux de tournage (notamment les rues alentour avec les voitures d’époque), le réalisateur et les équipes techniques de Notre Salut ont privilégié les plans en intérieur resserrés. Un principe qui a contribué au caractère du film.

Difficile de dire un mot de la réussite de ces fictions, puisqu’elles ne sont pas encore visibles du grand public. Mais leurs thématiques sont prometteuses. Soudain nous parle philosophie du soin dans un établissement pour personnes âgées ; Notre Salut traite des ambivalences de l’engagement dans une époque marquée par l’essor de l’extrême droite. Et il suffit de regarder la liste des onze autres films qui ont candidaté au prix d’Ecoprod pour se sentir impatient.

Repas végétariens et meubles de seconde main

Sans compter que leur engagement écologique s’est aussi traduit par des gestes solidaires envers les lieux et personnes qui les ont accueillis pendant le tournage. Comme un film dans le film. Ainsi les équipes de Notre Salut ont mangé des produits locaux, de saison et majoritairement végétariens, préparés par un prestataire du cru engagé par la production.

Si l’équipe de Soudain a privilégié les achats de seconde main pour l’ameublement (61 %), elle a pris soin de laisser sur place certains éléments construits pour le film, comme la pergola, pour que les résidents de l’Ehpad où le film a été tourné puissent en profiter.

Par ailleurs, dans un souci de cohérence entre la démarche écoresponsable et le sujet humaniste du film, Ryūsuke Hamaguchi a demandé aux chefs de poste et aux interprètes de suivre une formation de trois jours à l’humanitude — une méthode de soins visant à accompagner les personnes dépendantes dans le respect de leur dignité. « Comme si la conscience écologique réveillait le sens du collectif », dit l’actrice et écrivaine Aure Atika, présidente du jury EcoProd.

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