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ReportageClimat et quartiers populaires

Avec leur potager « pirate », les habitants de ce quartier populaire se réapproprient leur terre

Jardins potagers dans le parc Jean-Moulin–Les Guilands, à Bagnolet.

Des pommes de terre et des haricots au pied des immeubles, des salades dans les jardinières... Dans le quartier 
de La Noue, à Bagnolet, les habitants récupèrent un peu de terre au cœur du béton.

Cet article est extrait du numéro de juin 2026 du journal L’Âge de faire. Canard joyeux mais pas naïf, L’Âge de faire est un mensuel indépendant et sans publicité. Édité par une coopérative de presse, il est diffusé partout en France, à petit prix.



Bagnolet (Seine-Saint-Denis), reportage

Les creux de la vieille dalle de béton ocre sont remplis de flaques. Sur cette terrasse défraîchie, la plupart des plates-bandes et des vieilles jardinières (en béton elles aussi) sont occupées par des cultures potagères, des aromatiques, ou des emballages de récupération qui servent au jardinage.

À quelques mètres de là, derrière des barrières de chantier chancelantes, c’est la cavité laissée par un ancien immeuble de bureaux, rasé il y a une vingtaine d’années, qui a été recouverte de seaux de terre, de carrés de culture, et de quantités de bidons et bassines qui recueillent l’eau de pluie.

Les immeubles du quartier de La Noue, à Bagnolet, sont construits en surplomb des rues voisines, autour de terrasses minérales et de bribes d’espaces verts. On circule par des coursives et des escaliers. En bas, au niveau de la rue, une impasse fait office de zone artisanale et commerciale  : elle dessert, entre autres, des ateliers de confection et de sérigraphie, et une recyclerie. En haut, le centre social, la crèche, une laverie, et un préfabriqué de chantier [1] surplombent une cour centrale.

C’est là qu’est installé le plus grand des jardins de fortune. De vigoureux pieds de patates, des petits pois qui grimpent vers le ciel, une courge qui commence à ramper sur la dalle, des fleurs parfumées… Tuteurs de bois et rubans s’entremêlent. C’est poétique, mais certainement pas paradisiaque. Les légumes poussent entre quatre murs, cernés par l’arrière des locaux professionnels, sous le souffle d’une bouche d’aération et le ronron de climatiseurs. Ils poussent, et c’est en soi un spectacle. En haut, un vieil homme passe et se penche depuis la coursive. Il se rend à la mosquée et m’explique, d’un faible filet de voix, qu’il aime contempler le jardin.

De grands jardins poussent au pied des immeubles de Bagnolet. © Lisa Giachino / L’Âge de faire

Couverte d’un poncho imperméable, une jeune femme arrive sur un vélo électrique Veligo, le service de location longue durée d’Île-de-France. Elle fait descendre deux bambins de la remorque, et gare l’attelage dans une plate-bande en friche. Le plus jeune de ses enfants en profite pour palper des fleurs roses.

Hager et son mari vivent ici depuis cinq ans. «  On aimerait bien trouver une place dans un jardin partagé pour planter nos propres fruits et légumes, parce que ceux qu’on achète…  » Ils ont fait connaissance avec «  un vieux monsieur chinois  » qui fait partie des jardiniers du quartier, et leur a offert des topinambours.

Dans le vaste parc public voisin du quartier [2], un chantier de formation à la menuiserie est en cours. Il est organisé par l’association Au milieu, qui a créé en plein air un «  lieu de vie associative, écologique et culturelle  ».

L’animateur me parle du jardin partagé entre les immeubles de La Noue : «  C’est né suite à des ateliers qu’on a faits avec des jeunes du centre social. Maintenant, dans chaque petit espace où on voyait autrefois des mégots, il y a des cultures potagères  ! Et ça fait du lien entre les différentes communautés.  »

« Dans les jardins partagés, il n’y a pas de place pour tout le monde »

Au PMU Cheng Feng, qui donne sur la terrasse cultivée, le vendeur a une autre explication  : «  La mairie ne s’occupe plus des jardinières, alors les voisins chinois du quartier y font pousser des légumes chinois.  » La libre prolifération des salades ne fait cependant pas l’unanimité. Deux femmes, agacées, la décrivent comme une occupation illégitime de l’espace commun. Elles préféreraient voir, sous leurs fenêtres, des fleurs plantées par la mairie. Des conflits d’usage d’autant plus délicats que la terre est rare, dans cet océan de béton.

Je demande à Hager  : «  Est-ce que vous pensez qu’on est égaux dans l’accès à la terre  ? » « Du tout, me répond-elle. On ne peut pas planter là où on veut, ça ne nous appartient pas. Dans les jardins partagés, il n’y a pas de place pour tout le monde. Nous, là où on a un peu de terre, c’est en Tunisie.  »


Pour monter à La Noue depuis le sud de Bagnolet, on peut emprunter une sente qui court entre les pavillons. Derrière les portails, des figuiers et autres végétaux luxuriants. Entre les pavés, des herbes folles. À quelques dizaines de mètres l’une de l’autre, les formes d’accès à la «  nature  » sont, en effet, complètement inégales.

Petits pois, courges et pommes de terre essaient d’avoir leur part de lumière. © Lisa Giachino / L’Âge de faire

Dans son livre Pour une écologie pirate, Fatima Ouassak décrit les habitants des quartiers populaires comme des « sans-terre », vivant sur une « sous-terre ». « Sans-terre », parce que la population issue de l’immigration post-coloniale, majoritaire dans ces quartiers, « doit constamment faire la démonstration de son utilité ».

Les parents sont venus travailler dans les « secteurs en tension » et leur ancrage territorial, lié à leur activité économique, n’est pas considéré comme un droit en soi. En témoignent les démolitions de tours et d’immeubles, décidées sans le consentement de leurs habitants, qui peuvent se retrouver relogés loin de leur environnement social.

En témoigne aussi le mot « immigrés » qui colle à la peau de personnes « qui pourtant n’ont pas migré, qui parfois même n’ont jamais quitté le quartier où elles sont nées. Cela fait partie du processus de désancrage ».

© Lisa Giachino / L’Âge de faire

Pour Fatima Ouassak, «  la population venue d’Afrique installée en Europe est privée de terre, elle vit sans terre, elle erre  ». La lutte contre l’oisiveté et la répression policière contribuent à cette «  condition d’errance  »  : dire aux jeunes qu’ils ne doivent pas «  traîner dehors sans rien faire  », c’est leur signifier qu’ils ne sont pas chez eux là où ils habitent.


«  Sous-terre  », parce que les quartiers populaires sont ceux où l’on installera, de préférence, les industries, échangeurs autoroutiers, et autres incinérateurs. «  Il permet d’en faire des lieux où l’on peut polluer et maltraiter la terre sans que cela ne provoque ni désordre ni révolte, puisque l’on ne cesse de répéter à cette population que cette terre n’est pas la sienne.  »

La liberté de circuler comme horizon

Militante antiraciste et écologiste, habitante de Bagnolet, Fatima Ouassak a cofondé le syndicat de parents Front de mères et la Maison de l’écologie populaire Verdragon, qui avait ses locaux dans les immeubles de La Noue. Aux militants écologistes, majoritairement issus de la classe moyenne blanche, qui cherchent à «  élargir  » le front climat, elle rappelle que les populations (ex)colonisées ont déjà été appelées à rejoindre le front de libération de la France lors des deux guerres mondiales, puis celui de la reconstruction du pays dans les années 60 et 70 et, maintenant, le front républicain à chaque élection…

Pour elle, la « sensibilisation » des quartiers populaires restera vaine tant que l’écologie ne sera pas clairement associée à la lutte contre le racisme et contre les frontières, dont le capitalisme « a besoin pour se perpétuer » [3]. Elle invite les habitants des immeubles et ceux des pavillons à s’entraider dans une « écologie pirate, un projet de résistance qui a comme objectif la libération de la terre et comme horizon l’égale dignité humaine et la liberté de circuler ».

Pour Fatima Ouassak, «  la population venue d’Afrique installée en Europe est privée de terre  », vivant largement dans des environnements entièrement bétonnés. © Lisa Giachino / L’Âge de faire

«  La terre, c’est la vie  », dit Mme Oudjal, 95 ans. Elle est assise sur un banc, dans un recoin au pied des immeubles, avec deux amies — l’une d’origine algérienne comme elle, l’autre kurde de Turquie. Les foulards des vieilles dames et les branches d’un arbre les protègent de la pluie. Mme Oudjal vit dans un pavillon, pas très loin, où elle cultivait autrefois tomates, poivrons, haricots verts et fraises. Son mari, venu travailler en France à 25 ans comme mineur puis ouvrier, est décédé.

«  La terre, c’est la vie  », dit aussi Aïda, une habitante de Bobigny venue à La Noue pour voir sa fille. «  Malheureusement, je ne sais pas jardiner. Je suis née en ville, à Dakar. Les gens des provinces connaissent mieux la terre. »


En visite lui aussi, Mamadou vit à Montreuil. « Il y a trop de produits chimiques là-dedans, dit-il en désignant les immeubles. Mes enfants ont des problèmes d’asthme… En Afrique, on a la terre… et dans les constructions en terre et paille, on respire mieux ! »


Assise sur un banc au parc, Khadi profite d’une éclaircie entre deux averses. « Je passe par là tous les jours, confie cette jeune assistante administratrice, en embrassant les arbres du regard. Donc ici, oui, c’est ma terre. »



L’Âge de faire explore les possibles, met en lumière les citoyennes, les collectifs, les assos qui inventent et mettent en pratique des alternatives permettant d’avancer vers un monde plus juste, solidaire et écologique.

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