640 habitants et des montagnes de déchets dangereux : un village refuse de devenir la « poubelle » du Grand Paris
La carrière de Guitrancourt, que l'entreprise propriétaire veut utiliser pour stocker plusieurs millions de tonnes de déchets issus du creusement des lignes de métro du Grand Paris Express. - © Léa Guedj / Reporterre
La carrière de Guitrancourt, que l'entreprise propriétaire veut utiliser pour stocker plusieurs millions de tonnes de déchets issus du creusement des lignes de métro du Grand Paris Express. - © Léa Guedj / Reporterre
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Le village de Guitrancourt voit s’accumuler les projets de stockage de déchets, parfois dangereux, dans ses alentours. Alors que des millions de tonnes pourraient arriver dans les prochaines années, habitants et élus y voient une injustice territoriale.
Guitrancourt (Yvelines), reportage
Nous empruntons une route privée, serpentant à travers un bois dans le paysage verdoyant du parc du Vexin, à l’ouest de Paris. Difficile d’imaginer que ce territoire, recouvert de champs et forêts, est aussi le réceptacle de quantités gigantesques de déchets. C’est pourtant là que se préparent deux projets industriels, suscitant de fortes interrogations des habitants, élus et défenseurs de l’environnement.
Reporterre a eu accès en exclusivité à une visite du site de stockage de déchets d’Emta, filiale de Sarp Industries, appartenant au groupe Veolia, organisée par l’entreprise à la demande du maire de Guitrancourt, village de 640 habitants situé à quelques centaines de mètres. Le groupe ambitionne un accroissement du stockage de déchets dangereux et la construction d’une nouvelle usine pour les « stabiliser » [1], classée Seveso seuil haut. L’autre projet, porté par la société Heidelberg, prévoit la création d’une installation de stockage de déblais des chantiers du Grand Paris.
3,6 millions de tonnes de déchets enfouis
Arrivés à l’entrée du site d’Emta, à environ 250 m des premières habitations de Guitrancourt, le décor est soudain bien moins bucolique. Le site d’enfouissement reçoit des déchets « ultimes », qui ne peuvent être réutilisés ou valorisés pour des raisons techniques ou de rentabilité. C’est l’une des deux seules unités de stockage des déchets dangereux en Île-de-France, avec celle de Suez à Villeparisis (Seine-et-Marne), qui a elle aussi récemment obtenu l’autorisation d’augmenter ses capacités.
Le directeur, Thierry Villerio, se veut rassurant : « Un contrôle administratif est réalisé à l’arrivée de chaque camion et, selon le type de déchet, des échantillons sont prélevés pour être analysés dans notre laboratoire. S’ils sont en dessous des seuils réglementaires, ils peuvent être acceptés en stockage direct. Sinon, ils devront faire l’objet d’une stabilisation par traitement chimique. »
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Parmi les déchets dangereux stockés, on trouve des boues de dragage ou de stations d’épuration, de l’amiante, des résidus d’épuration des fumées d’incinération de déchets ménagers ou industriels, du mâchefer, des cendres de charbon et de biomasse, dont une partie pourra être traitée dans la nouvelle usine prévue sur le site. L’entreprise reçoit aussi chaque année jusqu’à 250 000 tonnes de terres polluées, principalement aux hydrocarbures, qui contiennent tout un tas de composés toxiques (benzène, HAP, PCB, phénols, métaux lourds…).
Tous ces déchets sont classés comme « dangereux » car ils présentent des propriétés définies au niveau européen : explosifs, inflammables, cancérigènes, mutagènes, toxiques pour la reproduction, écotoxiques…
À l’intérieur du site, un large cratère éventre le sol. Les bords sont recouverts d’immenses bâches noires en plastique. « Ce sont des géomembranes PEHD [polyéthylène haute densité] qui ne sont attaquées par quasiment aucun produit chimique et supportent bien les variations de température », détaille Thierry Villerio. Sous ces bâches se trouvent des centaines de milliers de tonnes de déchets dangereux.
Au total, plus de 3,6 millions de tonnes de déchets ont déjà été enfouis dans les 70 hectares du site d’Emta depuis l’ouverture du site en 1984. Avec le projet, qui prévoit une exploitation du site jusqu’en 2040, la quantité annuelle de déchets dangereux que peut recevoir l’entreprise passerait de 250 000 à 300 000 tonnes. À cela s’ajoutent des déchets non dangereux, issus du BTP et des terres polluées, pour un volume total de 720 000 tonnes chaque année.
Un cocktail toxique sous nos pieds
Des milliers de mètres cubes d’eau migrent chaque année à travers les déchets et se retrouvent chargés de polluants. C’est ce qu’on appelle les « lixiviats », qui sont « pompés, stockés puis traités sur place », veut rassurer le directeur du site.
Malgré ces précautions, peut-il y avoir des infiltrations de polluants dans les sols et l’eau ? Cette question taraude les habitants du secteur, dont une partie a récemment créé l’association Alliance nature Guitrancourt et environs (Ange). « Nous n’avons jamais mis en avant de dégradation de la nappe phréatique via nos piézomètres [ouvrages dédiés à la surveillance des eaux souterraines] entre l’amont et l’aval du site », répond Thierry Villerio, qui précise que la « grosse couche d’argile », caractéristique de la zone, « présente une très faible perméabilité ».
« On sent régulièrement une odeur d’œuf pourri dans le village »
Dans le ru de Fontenay, cours d’eau où sont déversées les eaux de rejet après avoir été analysées, « les suivis réalisés montrent un respect global des seuils fixés », est-il précisé dans l’étude d’impact du projet d’Emta. Néanmoins, selon une enquête du Monde, des prélèvements effectués en 2020 sur ses eaux de surface annoncent des taux de PFAS de 36,1 nanogrammes par litre, ce qui reste en dessous des seuils autorisés pour l’eau potable.
« On sent régulièrement une odeur d’œuf pourri dans le village », soupire Pascal Pottiez, secrétaire général de l’association Ange, qui dit observer régulièrement des « fuites » depuis des camions qui se rendent sur le site. « On nous assure que tout est contrôlé, mais c’est invérifiable », conclut-il.
Des millions de tonnes de déblais du Grand Paris
Pourquoi augmenter les capacités du site ? Selon Emta, l’objectif serait de répondre à « deux déficits régionaux » : un manque de capacités de stockage de déchets dangereux et un besoin croissant de « stabilisation ».
Cela concerne en particulier des résidus d’épuration de fumée, émis par les incinérateurs, les chaudières biomasse et CSR (combustibles solides de récupération). Or, l’autre usine de stabilisation de Veolia, située entre plusieurs incinérateurs sur le port de Limay-Porcheville, à 5 km de là, aurait atteint un point de saturation « sans possibilité d’extension », selon Emta.
L’implantation d’une unité de stabilisation sur le site de Guitrancourt permettrait ainsi de créer une capacité complémentaire de stabilisation de 50 000 tonnes par an de déchets dangereux. Six silos contiendront ces déchets pulvérulents (résidus de fumées et cendres), juste à côté des parcelles de Julien Demarque, adjoint au maire de Guitrancourt chargé de l’Environnement. « On est entouré de déchetteries », souffle l’agriculteur. Même s’il estime que « c’est plus encadré aujourd’hui qu’autrefois », il reste « inquiet du risque de contamination » sur son champ.
Juste à côté du site d’enfouissement de déchets d’Emta se trouve l’ancienne carrière de calcaire d’Heidelberg Materials France. L’entreprise veut prolonger son activité de huit années et l’étendre de 9,5 hectares, soit près de 10 % supplémentaires, en recevant des déblais dits « inertes » des chantiers des lignes de métro du Grand Paris Express. 1,8 million de tonnes de terres suffiront à remblayer l’ancienne carrière, mais 6 millions de tonnes supplémentaires seront enfouis sur la zone de l’extension.
Il faut dire que les chantiers du Grand Paris ont fait exploser les compteurs de la production francilienne de déblais, avec 36,6 millions de tonnes de terres excavées. L’entreprise Heidelberg n’a pas répondu à nos questions, adressées par courriel.
Une manne financière pour les communes
« L’empilement de ces projets transforme le secteur en réceptacle de tous les déchets de la région parisienne, c’est inacceptable », réagit Dominique Pelegrin, présidente de l’Association vexinoise de lutte contre les carrières cimentières. À ses yeux, cela relève d’un « manque d’équité ». « Pourquoi notre territoire doit-il être sacrifié ? Il a déjà accueilli beaucoup de déchets d’industries polluantes, ça suffit », complète Alice Revel, adjointe (Les Écologistes) à la mairie de Mantes-la-Jolie, à quelques kilomètres de Guitrancourt.
« On a une population plutôt pauvre, dont on sait qu’elle n’a pas beaucoup de pouvoir de contestation, et c’est dans ces endroits que les industriels mettent leurs poubelles », poursuit-elle. Ce projet entre en contradiction avec la charte Horizon 2040 du parc naturel régional du Vexin, dont fait partie Guitrancourt. Ce territoire « n’a pas vocation à être assimilé à une réserve foncière disponible pour accueillir des installations de plus en plus lourdes de stockage et de traitement des déchets », souligne le président du parc du Vexin, Benjamin Demailly, dans une motion votée en défaveur du projet.
Pourquoi des communes acceptent-elles de recevoir ces installations, souvent concentrées dans les mêmes zones ? « Parce que ça rapporte », répond le maire de Guitrancourt, Nicolas Regnault, élu en mars. « Environ 300 000 euros sont versés par Veolia chaque année à Guitrancourt depuis 2015, soit 30 % du budget », précise le nouvel élu, qui déplore cette dépendance.
« Il y a des territoires servants et des territoires servis »
Avec une telle dépendance financière de la municipalité, l’industriel avance confiant. Emta a ainsi débuté les travaux de son usine avant même le lancement de l’enquête publique. « Ils pensaient pouvoir monter l’usine en kit en quelques mois. Mais les procédures doivent être respectées, on ne construit pas avant d’avoir eu les autorisations environnementales et d’urbanisme », s’agace Nicolas Regnault, qui a refusé le permis de construire de l’usine. Emta a indiqué à Reporterre avoir déposé un recours pour contester ce refus.
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Face à la multinationale Veolia, le maire de la petite commune craint de ne pas peser très lourd. « C’est la technique du pied dans la porte », résume Nicolas Regnault, qui s’inquiète de voir le stockage des déchets dangereux s’étendre à l’avenir sur des parcelles agricoles à proximité du village, ou sur une partie de l’ancienne carrière d’Heidelberg.
« Que va-t-il se passer une fois le site actuel d’Emta saturé ? » interroge l’élu. Pour lui, « l’enjeu se trouve à l’échelle régionale, là où est définie une politique de gestion des déchets peu ambitieuse en matière de réduction des volumes et de rééquilibrage territorial : aujourd’hui, il y a des territoires servants et des territoires servis ».