Hervé, le lanceur d’alerte que Veolia voulait faire taire
Le lanceur d’alerte de Veolia avait dénoncé des défaillances polluant la rivière et mettant en danger les salariés. - © JB Meybeck / Reporterre
Le lanceur d’alerte de Veolia avait dénoncé des défaillances polluant la rivière et mettant en danger les salariés. - © JB Meybeck / Reporterre
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Employé de Veolia, Hervé a été licencié début 2023. Son tort ? Avoir dénoncé des défaillances polluant une rivière et mettant en danger les salariés. « Brisé psychologiquement », il tente depuis de faire entendre ses alertes.
« Koff, koff, koff. » Une quinte de toux l’interrompt dans sa diatribe. Hervé [1] dépose sa tasse sur la soucoupe, avant que son expresso ne chavire. Un « pardon » embêté ponctue chacun de ses crachotements. Les difficultés pulmonaires du quinquagénaire à la tignasse poivre et sel ont débuté fin 2022. Une incapacité à respirer sans souffrance imputable au métier qu’il exerçait alors ? Il hausse les épaules, et tempère : « Disons que ça ne m’était jamais arrivé avant de bosser là-bas. »
Employé de l’entreprise Veolia deux ans et demi durant, Hervé a été licencié début 2023. Son tort ? Avoir osé dénoncer de multiples défaillances, observées à son poste dans les Hautes-Alpes. Plus précisément, des mises en danger de la sécurité de ses collègues ou encore la pollution de la rivière accolée à la station d’épuration, la Durance.
Depuis son licenciement, l’ancien chef d’équipe assainissement est empêtré dans cette affaire judiciaire : « Cette histoire m’a cassé psychologiquement, lâche-t-il, le timbre abîmé. Elle m’a détruite. Non seulement moi, mais aussi mon couple. » En janvier, le conseil de prud’hommes a reconnu Hervé lanceur d’alerte, et condamné Veolia à lui verser 45 000 euros. Mais la multinationale a fait appel.
Numéro d’équilibriste
Le rendez-vous a été pris dans une brasserie du Val-de-Marne. À l’intérieur, l’homme ôte d’une pochette des dizaines de documents, et ajuste ses lunettes. L’histoire qu’il conte a débuté à l’aube de la crise du Covid. Las des jobs à répétition, Hervé était en quête d’une boîte où s’épanouir. Une fois franchi avec brio une panoplie de tests à la SNCF, il a obtenu son ticket d’entrée chez les cheminots : « Seulement, en parallèle, les recruteurs de Veolia m’ont vendu un management empli de bienveillance. Ça m’a parlé. Alors j’ai signé. »
En septembre 2020, le technicien de maintenance entrait à la tête d’un groupe de quatre salariés. « Au début, ça n’a pas été simple, se souvient-il. Il y avait pour certains trente ans de rancœur à l’égard de la direction. » Au mépris des promesses formulées à l’embauche, un fossé séparait les encadrants de la main-d’œuvre. Un numéro d’équilibriste a alors commencé pour le « nouveau capitaine » : « J’avais le cul entre deux chaises. Je subissais la pression de ma hiérarchie d’un côté, et celle de mes gars de l’autre. Le tout sans la moindre marge de manœuvre. »
Dans une lettre consultée par Reporterre, un vieux de la vieille en poste à Veolia depuis 1999 loue toutefois l’aspect « participatif et collaboratif » de son fonctionnement, emprunt « d’écoute et d’empathie ». Autrement dit, aux antipodes de celui jusqu’ici défendu par les strates supérieures.
Enfermés dans les bureaux de Gap, les dirigeants locaux ne prenaient pas la peine de se heurter au quotidien des salariés. Car sur le terrain, les deux stations d’épuration pilotées par Hervé tombaient en lambeaux : « Jamais de ma vie je n’avais été confronté à des installations aussi vétustes. J’appuyais sur un bouton, et hop, ça disjonctait ! »
Fausse facture
L’index pointé sur une synthèse de neuf pages, l’homme détaille une série de défaillances observées par ses soins. Il accuse notamment Veolia — documents à l’appui — d’avoir facturé plus de 100 000 euros à la collectivité un transformateur payé 36 000 euros. « Les élus n’ont pas réclamé de facture, s’indigne-t-il. Tout marche à l’aveugle. » Cerise sur le gâteau : cette machine n’avait pas à être changée, de l’aveu même d’un spécialiste d’EDF.
Dans un autre registre, le lanceur d’alerte évoque un litige autour de la coupure du système de désodorisation des locaux, la nuit. En mars 2021, Hervé a averti la direction du danger qu’impliquerait une telle décision — des gaz, dont l’un mortel, étant émis sur ses sites. Comment assurer l’intégrité physique du personnel d’astreinte si la ventilation est désactivée ? Réponse d’un manager : il n’y a qu’à se munir d’un détecteur et sortir si ça « bip ».
Les mains levées vers le ciel, Hervé peste : « Vraiment ? On fait un bond de cinquante ans dans le passé sur la sécurité au travail. Si ça sonne, c’est qu’on est déjà en danger. »
L’entretien préalable au licenciement, « j’en suis tombé des nues »
Ce n’est pas tout. Le 1er novembre 2022, un orage a éclaté sur la station d’Embrun. En ce jour de Toussaint, seul un employé d’astreinte surveillait les installations à distance. Hervé, en arrêt maladie ce jour, lui avait par le passé indiqué la démarche à suivre dans ce type de situation. Le technicien s’est exécuté, puis s’est déconnecté. « À mon retour, le 20 novembre, les gars m’ont averti que la cuve de chlorure ferrique avait été vidée le jour de la tempête, poursuit le chef d’équipe. Ça m’a mis hors de moi. » [*]
En quelques heures, l’équivalent d’un mois de consommation de ce produit au pH extrêmement acide aurait été rejeté dans la Durance. « Je ne suis pas chimiste, mais on parle de 3 200 litres d’un liquide vraiment toxique. Notre rôle est de dépolluer. Or, 24 heures durant, on a pollué à outrance. »
Une thèse « contredite par l’ensemble des investigations et analyses réalisées depuis », affirme à Reporterre le service de presse de la multinationale : « Le 2 novembre [2022], la mesure du pH de l’eau a révélé une absence de pH acide en amont et en aval du rejet. » Suite à des révélations de Mediapart et de la radio locale ram05, le parquet de Gap a toutefois ouvert une enquête préliminaire sur ces rejets dissimulés. Il y a un an, Veolia avait déjà été condamnée pour une autre pollution aux eaux usées, par le tribunal judiciaire d’Annecy.
Licencié sans majorité
Aussitôt informé, le technicien a consulté les écrans et multiplié les calculs. L’absence de fiche de non-conformité, censée alerter la communauté de communes et la police de l’eau, l’a interrogé. Il a écrit à la direction locale. S’est ensuivi un silence de dix jours, avant qu’il soit convoqué par un responsable de Veolia Méditerranée.
L’entrevue a eu lieu le 9 décembre 2022. Devant l’inertie de ses supérieurs directs, Hervé a saisi l’opportunité : « Je lui ai balancé tous les manquements, persuadé que lui saurait intervenir et sanctionner les véritables fautifs. » Seulement, un tout autre scénario s’est produit. Le 27 janvier 2023, sans qu’aucun avertissement ne lui ait été adressé, le chef d’équipe a reçu une lettre de convocation à un entretien préalable au licenciement. « J’en suis tombé des nues. »
« La direction cherchait juste à me massacrer »
Au crépuscule de l’hiver, le conseil de discipline s’est soldé sur un dénouement paritaire : quatre voix « pour » et quatre voix « contre ». Cette absence de majorité n’a pas freiné l’employeur. Dès le lendemain, l’éviction a été proclamée. Hervé s’était pourtant appliqué à contester point par point les griefs contenus dans son dossier. Ce, malgré le blocage — avant sa convocation — de son accès au réseau interne de l’entreprise, ainsi qu’à sa boîte mel contenant des échanges susceptibles de l’innocenter. « La direction cherchait juste à me massacrer, grommelle-t-il. Ses arguments étaient bourrés de mauvaise foi. »
Parmi eux, le non-port de gants étanches, censés protéger des bactéries contenues dans les eaux usées. Dans son plaidoyer adressé aux prud’hommes, que Reporterre a consulté, l’avocat de la multinationale assure que le salarié n’avait qu’à venir les récupérer dans les bureaux de Gap. Un déplacement chimérique tant la charge de travail empêchait Hervé de quitter son poste. « Par là même, il reconnaît ne pas travailler avec le matériel adapté », tranche avec audace le défenseur de Veolia.
« Docile et obéissant »
Il est aussi reproché au technicien de maintenance d’avoir tardé à changer un palan défectueux : « Un matériel neuf a été livré en février 2022, et ce n’est que huit mois plus tard qu’il a été installé par [Hervé] », déclare Veolia à Reporterre. Le comble de l’hypocrisie, aux yeux du salarié : « L’équipe avait sonné l’alerte dès mai 2019, mais nous attendions qu’une nacelle nous soit fournie pour opérer le changement. À les écouter, il aurait fallu que je grimpe sur ce pylône, à 5 mètres de hauteur, pour retirer le mécanisme de 40 kg. Fais ça avec une simple échelle, et c’est la mort assurée. »
D’autres éléments, comme de prétendus actes d’insubordination et propos dénigrants à l’encontre de supérieurs, sont mentionnés sans qu’aucune preuve ne soit apportée au dossier. Une démonstration de plus du caractère expéditif de ce licenciement, déplore l’avocat du lanceur d’alerte, qui moque au passage « la susceptibilité de la hiérarchie ».
« Laminer petit à petit tout esprit d’initiative »
Employé de Veolia durant trente-deux ans, Patrice [*] a lui aussi été licencié, en août 2022 : « Aujourd’hui, je suis au chômage et je me considère comme une victime, comme peuvent l’être Hervé et tant d’autres. Victime de la pression du management autoritaire et vertical de quelques cadres, qui eux sont toujours en poste et pour certains, ont été promus », écrivait-il en mai 2023, dans une lettre de soutien à Hervé.
Peu de temps avant ces péripéties, à l’aube de l’année 2023, la médecine du travail avait mis Hervé en arrêt. Dans un document consulté par Reporterre, la docteure lui préconisait notamment de consulter un psychologue. Les yeux happés dans le tourbillon de café attiédi, il décrit ses semaines de cinquante heures : « Ce travail me poursuivait partout. À peine rentré à la maison, j’ouvrais mon PC pour me connecter aux stations. » La crainte qu’un accident ne se produise le privait de sommeil. « Ça a empiété sur ma vie… jusqu’à l’explosion de mon couple. »
Aujourd’hui séparé, Hervé a quitté les monts enneigés de l’Embrunais pour la banlieue de Paris. Les alertes lancées au CSE de Veolia et à son comité d’éthique, ont été jetées aux oubliettes. En août 2023, l’ex-employé avait adressé à l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) une compilation de toutes les preuves des défaillances observées. Neuf mois plus tard, l’agence lui a appris par courriel avoir égaré son dossier : « Il pesait 1,4 kg. C’est fort ! »
Hervé a toutefois refusé de lâcher le morceau, et a saisi le défenseur des droits. Le 13 septembre 2024, veille de la date limite pour le dépôt de documents aux prud’hommes, l’autorité administrative indépendante a bouclé son enquête et validé le statut de lanceur d’alerte du quinquagénaire. Elle a en outre qualifié son licenciement de mesure de représailles, devant être frappé de nullité. Veolia a beau plaider de « prétendues alertes » visant à « éluder les fautes commises par ses soins », la juridiction civile a confirmé quatre mois plus tard la position du défenseur des droits.
Début 2025, la multinationale a ainsi été condamnée à payer Hervé pour le préjudice subi. Le conseil des prud’hommes a également ordonné la réintégration de l’ex-salarié, actuellement en arrêt maladie. « Cette cabale m’interroge. Pourquoi choisir de me licencier au lieu de réparer les dysfonctionnements que je pointais du doigt ? Veolia a sûrement beaucoup plus de choses à cacher, un peu partout en France, et la direction craint que les langues ne se délient. »
L’entreprise déclare à Reporterre rejeter « de telles insinuations » : « Veolia n’a jamais cherché à faire taire quiconque [...] La reconnaissance du statut de lanceur d’alerte n’emporte aucunement confirmation de l’exactitude des allégations soutenues. » Les prud’hommes ont tout de même qualifié les faits relatés par Hervé d’« anormaux, concrets et réels ».
Dans l’attente de la procédure devant la cour d’appel de Grenoble, l’homme reste à l’affût. Et si tout cela était à refaire, l’interroge-t-on, aurait-il pris le risque de parler ? Rieur, il chuchote : « J’aurais choisi la SNCF. »