Fatima Ouassak : « Dans les quartiers populaires, l’écologie semble réservée aux classes moyennes et supérieures blanches »

Durée de lecture : 20 minutes

15 juin 2019 / Entretien avec Fatima Ouassak

Pour parler d’écologie dans les quartiers populaires, il faut partir de ce que vivent les gens, estime Fatima Ouassak dans cet entretien. Une lutte du quotidien qui mêle combat antiraciste, féministe et écologique.

Reporterre poursuit une série d’entretiens de fond avec celles et ceux qui renouvellent la pensée écologique aujourd’hui. Parcours, analyse, action : comment voient-elles et voient-ils le monde d’aujourd’hui ? Aujourd’hui, Fatima Ouassak, politologue, cofondatrice du collectif Front de mères – qui vise à devenir un syndicat de parents d’élèves – et du réseau universitaire classe/genre/race.




Reporterre — Où avez-vous grandi ?

Fatima Ouassak — Je suis née au Maroc puis j’ai grandi à Lille Sud, l’un des quartiers les plus populaires de la ville, dans une cité autour d’une usine. Mon père est arrivé le premier en France, comme beaucoup d’immigrés. Il a travaillé dans une usine de métallurgie. Ensuite, dans les années 1970, il a fait venir sa famille dans le cadre du regroupement familial. J’étais petite, j’ai grandi dans cette cité ouvrière où vivaient beaucoup de Marocains, notamment de notre région du Rif.



Etait-ce une enfance heureuse ?

Oui très. Même si j’ai vraiment grandi dans le béton. D’ailleurs j’ai toujours vécu dans le béton, plutôt dans les quartiers populaires avec des barres. Mais on était bien, on vivait pour l’essentiel dehors. Dès 4, 5, 6 ans on descendait jouer avec les autres. Il y avait un contrôle social du quartier qui faisait qu’on pouvait jouer en toute sécurité ! Je le dis parce qu’aujourd’hui ce n’est plus le cas. Et puis j’adorais aller à l’école.



Vous avez étudié à Sciences-Po Lille et même fait un doctorat...

J’ai toujours été une bonne élève. Je suis née dans le Rif au Maroc et j’insiste là-dessus car c’est une région très opprimée. C’est là que la première guerre anti coloniale a été menée, dans les années 1920. Il y a donc une culture de la résistance dans le Rif. Et, notamment de la résistance aux institutions quelles qu’elles soient, l’État marocain, le régime, l’administration.

On a coutume de dire que la culture de l’immigration est handicapante, que les langues de l’immigration participent d’un retard scolaire, mais je trouve qu’au contraire cela permet de ne pas rentrer dans le moule et de toujours questionner. Cela correspondait bien à ce qui était à l’époque attendu dans l’Éducation nationale : « l’esprit critique », qui est beaucoup moins valorisé aujourd’hui.



Vos parents étaient-ils militants ou engagés ?

Mon père était syndiqué à l’usine, à la CGT. Cela ne s’est pas très bien passé. Il nous racontait qu’il subissait du racisme au sein même du syndicat. Dans le Nord-Pas-de-Calais, les mineurs marocains ont commencé dans les années 70, au fond des mines, dans les pires conditions. Ils revendiquaient l’égalité de droits avec les mineurs issus de l’immigration antérieure, italienne et polonaise. Ils ont frappé à la porte de la CGT. Et là, l’État français et les mines qui lui appartenaient, la CGT et le régime marocain se sont mis à trois contre ces mineurs. Les mineurs marocains ont dû créer leur association en dehors de la CGT. Je prends cet exemple mais il y en a plein d’autres.

« J’ai toujours milité, plutôt dans des espaces de quartier. »



À quel moment êtes-vous passée de cette histoire familiale à une politisation plus active ?

J’ai toujours milité. Mais plutôt dans des espaces de quartier. Par exemple, pendant mes études, je n’étais pas militante au sein de Science Po Lille. Mais, dans ma famille, on aidait beaucoup de sans papiers. Quand on revenait du Maroc, il y avait toujours un oncle, un cousin dans la voiture qui n’avait pas les papiers. On se débrouillait. Il y avait une solidarité familiale très importante. Et, à Sciences Po, il y avait un collectif d’aide aux sans papiers. Mais à aucun moment, je ne me suis dit que c’était la même question, qu’il fallait faire quelque chose ensemble. Pour moi, c’était vraiment autre chose, un militantisme très « blanc ».



Quelle cause vous parlait le plus : le racisme ? La justice sociale ? Le féminisme ?

Les questions de quartier. Plutôt dans un contexte féminin parce que c’est vrai que les espaces de politisation sont très peu mixtes. Quand j‘avais une vingtaine d’années, j’ai participé à un groupe qui s’appelait « Femmes, filles de » à Roubaix, sur des questions féministes, antiracistes et de transmission. On valorisait nos langues, nos cultures, nos luttes. J’ai découvert à cette occasion les luttes des femmes issues de l’immigration, et des femmes indigènes telles que Djamila Bouhired. Des femmes arabes qui ont défendu leur pays, qui ont pris les armes, qui se sont battues contre la colonisation dont je parle encore beaucoup aujourd’hui.

Je ne lutte jamais sur des questions idéologiques, en fait. Par exemple je n’ai jamais milité sur la Palestine, même si je suis profondément pro-palestinienne. Il faut que cela parte d’un vécu.



Votre façon de militer a changé quand vous avez eu des enfants. Pourquoi ?

Avant d’avoir mes enfants, c’était différent. Par exemple, j’ai commencé à lutter pour le mouvement des Indigènes de la République en 2005. J’écrivais, on prenait le micro, on haranguait nos petites foules. Je voyais qu’il y avait des camarades auxquels la lutte permettait d’avoir accès à l’édition, à des postes, à des fonctions.

Maintenant, je lutte pour mes enfants. J’y pense tout le temps. J’ai vraiment peur qu’on me les prenne pour les mettre dans un train. J’estime que l’on se dirige vers un régime autoritaire et que du jour au lendemain, il peut devenir fasciste ! Donc maintenant, quand je milite sur une question, je lutte pour gagner concrètement. Il n’est plus question de lutter pour lutter. Car je veux que mes enfants vivent mieux tout de suite. Cela change tout en terme d’actions, de stratégies, de discours. Désormais, je veux vraiment gagner.



Comment en êtes-vous venue à l’écologie ?

J’ai un intérêt pour l’écologie depuis mes études. J’ai découvert l’écologie politique avec des auteurs tels qu’André Gorz, sur la question du pouvoir. L’idée est que dans un espace donné où l’être humain avait du pouvoir sur son environnement, l’accumulation capitalistique a confisqué ce pouvoir pour le vendre. Par exemple, l’industrie alimentaire qui fait comme s’il était normal que les parents ne décident plus de ce que mangent leurs enfants. Donc il faut se demander comment on récupère du pouvoir sur l’espace, sur la transmission, sur notre environnement.

Cela se rapproche un peu de ce que certains militants sont allés chercher aux États-Unis, chez Saul Alinsky, avec les notions de community organising et d’empowerment. Mais ce n’est pas aussi radical que la pensée d’André Gorz sur la remise en question du capitalisme et de l’industrie.

« Il faut se demander comment on récupère du pouvoir sur l’espace, sur la transmission, sur notre environnement »



Vous vous êtes aussi intéressée à l’écologie via une lutte locale, à Bagnolet. Racontez-nous.

Concrètement, cela a commencé par la cantine scolaire. Ce n’était pas posé comme une question écologique, d’ailleurs. Quand j’ai inscrit ma fille aînée à la maternelle, en juin 2016, je me suis aperçue qu’on nous proposait simplement des repas avec ou sans porc. Lorsque j’ai demandé à la directrice pourquoi il n’y avait pas d’alternative végétarienne, elle m’a renvoyée vers la Mairie. Une élue m’a listé tous les arguments : « Il faut manger de la viande car c’est bon pour l’enfant, pour qu’il n’ait pas de carences, parce que les pauvres ne mangent pas assez de viande, parce qu’il faut goûter à tout »... Elle m’a même dit : « Mais si vous n’êtes pas contente, il y a le privé. » Je me suis rapprochée de la FCPE [Fédération des conseils de parents d’élèves, un syndicat de parents d’élèves]. Et dès le début cela a été la guerre.



Au fait, pourquoi êtes-vous végétarienne ?

Pour des questions éthiques et religieuses. Le mot "hallal", pour la communauté rifaine, ne signifie pas qu’il suffit d’égorger l’animal, et dire une prière. À leur arrivée en France, les Rifains se sont organisés pour élever des animaux selon leurs principes. Encore aujourd’hui, dans ma famille, mes parents ne mangent de la viande que si elle vient de certaines fermes. Quand je suis venue faire mes études à Paris, je n’avais plus accès à cette viande. Donc j’ai préféré m’en passer.



Vous disiez que cela avait été la guerre, c’est-à-dire ?

Parmi ces parents de la FCPE, il y avait des végétariens, des écolos qui faisaient attention à ce qu’ils mangent. Mais ils estimaient que l’alternative végétarienne pourrait arranger les musulmans, que satisfaire ces parents là sur ces questions, c’était leur permettre d’avoir de la place au sein de l’école. On m’a traitée de communautariste, on me disait que j’étais une fausse végétarienne et que dans quelques années j’allais demander le halal à l’école.



Comment cela s’est-il conclu ?

Il y a eu rupture. Avec la Mairie, la FCPE, le Parti communiste, plusieurs organisations de gauche. Comme les mineurs marocains, j’ai décidé de créer un autre espace. Je suis allée voir les parents concernés et on a créé Ensemble pour les enfants de Bagnolet (EEB). Pour rassurer tout le monde, on a fait un questionnaire — via une application — sur la question de l’alternative végétarienne à la cantine en s’appuyant sur une proposition de loi du député UDI Yves Jégo sur le sujet. Des 200 personnes de tous profils sociologiques qui y ont participé, 96 % ont répondu positivement à une alternative végétarienne à Bagnolet.



Et avez-vous réussi à obtenir cette alternative végétarienne ?

On a réussi dans le sens où EEB a essaimé à Montreuil (EEM), Epinay (EEE), Vincennes, Bordeaux et bientôt Marseille. La question de l’alternative végétarienne dans les cantines est arrivée dans les débats publics locaux.

À Bagnolet, la Mairie refait ce que l’on a déjà fait : un sondage et une concertation publique. L’alternative végétarienne va être mise en place, mais la Mairie ne veut pas reconnaître que ce sont d’abord les parents des quartiers populaires qui ont porté le sujet.



Pourquoi avez-vous ensuite créé le collectif Front de mères, qui a vocation à devenir un syndicat de parents d’élèves ?

Parce que le local ne suffit pas, il faut l’articuler au national. On ne peut pas, au niveau local, demander à des gens d’aller au front avec des stratégies radicales.

Par exemple, j’ai découvert avec ma fille le racisme que pouvaient subir des enfants de deux ans et demi. J’ai donc écrit avec Diariatou Kebe un texte qui dit « l’école, c’est la guerre ». Il est très dur, très antiraciste. Politiquement, le texte se tient. Mais après quand on conduit sa fille à l’école, on se retrouve face aux enseignantes qu’on a démontées dans le texte. Stratégiquement, on ne peut pas faire cela, cela ne mène à rien sinon à pourrir sa vie quotidienne.

Par ailleurs, tenir un discours politique localement est plus compliqué pour les habitants des quartiers populaires. Dans une ville comme Bagnolet, qui ne compte que 30.000 habitants, une grande partie de la population est ce que l’on appelle « municipalisée » : il y a toujours dans la famille ou parmi les amis quelqu’un qui travaille à la mairie ou qui a une demande de logement social en cours. Quand vous voulez mobiliser les gens des quartiers populaires, c’est difficile, non pas parce qu’ils ne sont pas courageux mais parce qu’ils se disent que s’ils vont trop loin, leur mère, leur frère ou leur sœur va perdre son boulot, que la demande de logement ne va pas aboutir. Cela limite largement la politisation du discours.

En revanche, au niveau national, et c’est typique de la France, on peut avoir un discours radical à partir du moment où il est hors sol.

Donc il y a besoin du local pour travailler le territoire, et en même temps, il faut avoir un espace pour tenir un discours politique. Seul le national peut le permettre en France. Et puis le national permet aussi de mutualiser les expériences d’un quartier, d’une ville à l’autre. Le Front de mères sert aussi à cela.



Quel est le discours politique du Front de mères ?

Ma politisation actuelle est très marquée par le fait que je sois mère. J’ai eu cette impression d’avoir été dépossédée, de l’accouchement, de mon rôle de mère en fait. Le mouvement féministe a tendance – ce que je comprends – à dire qu’il faut arrêter de renvoyer systématiquement les femmes à leur rôle de reproductrices. Mais est-ce que cela ne nous a pas dépossédées du pouvoir que l’on a sur l’éducation et la reproduction ?

Le Front de mères sert à voir comment on se réapproprie notre pouvoir de mère, pas en tant que mère au foyer mais en tant que mère comme sujet politique qui gère l’éducation, la transmission, la parole politique. Réinvestir cette question peut révolutionner l’ensemble des questions politiques. Je l’applique à toutes les questions politiques, je me positionne en tant que mère.



Pouvez-vous nous dire un mot du réseau classe/genre/race que vous avez créé ?

Je suis consultante en politiques publiques et j’ai constaté que la politique publique de la Ville en direction des femmes et des personnes des quartiers était catastrophique. Je voulais qu’on prenne les choses en main et que l’on crée une contre-politique publique. C’est universitaire, quasi para institutionnel.

« Le Front de mères sert à se réapproprier notre pouvoir de mère, pas en tant que mère au foyer mais en tant que mère comme sujet politique »



Quel lien faites-vous entre la lutte contre le racisme, les luttes féministes, et les luttes écologistes que vous menez ?

Le problème est à chaque fois le même, c’est l’oppression, l’inégalité, l’injustice. Je pense que pour réussir d’un point de vue stratégique, il faut partir de cela.

Après on utilise ces outils – l’écologie, le féminisme, le marxisme – de façon stratégique. Ce sont des outils de libération. Parce que ce qui compte c’est qu’on soit bien, qu’on soit heureux et que nos enfants soient heureux.



Donc vous partez du quotidien plutôt que de l’idéologie ?

Sacraliser les concepts donne quelque chose qui n’est pas sincère. Si on part de mots qui tombent du ciel — écologie, féminisme, décolonialité, intersectionnalité — et qu’ensuite on se demande comment on va faire pour faire adhérer les gens, notamment les Arabes, les classes populaires, les femmes, cela ne peut pas marcher.



Pourquoi le mot écologie ne parle-t-il pas dans les quartiers populaires ?

Il y a l’idée que l’écologie ce n’est pas pour tout le monde, que c’est réservé aux classes moyennes et supérieures blanches. La question du climat était – un peu moins maintenant – considérée comme une question très lointaine, réservée aux riches, tandis que nous on s’occupe de notre chômage. Autre exemple, j’ai participé à un débat à Médiapart avec Jade Lindgaard, elle m’a demandé ce que je pensais du rapport de l’IPBES sur la biodiversité. Dans ce rapport, j’ai lu des noms d’animaux qu’on n’a jamais vus. Dans notre vie, on n’a accès qu’à des lieux où la biodiversité est très limitée. Dans les quartiers, la préoccupation principale concernant les animaux, c’est l’extermination des rats et des cafards.

Par ailleurs, il est très compliqué de faire comprendre à des écologistes que dans les quartiers, il peut y avoir des enjeux écologistes. Les écologistes de Bagnolet ne sont jamais venus nous voir en disant qu’il faut éviter de manger de la viande industrielle, ou que les pesticides c’est dangereux… jamais ! Alors que c’est leur boulot de faire cela. On ne vient dans les quartiers que pour parler de polémiques, comme les sorties scolaires avec les femmes voilées.

Enfin, quand on se mobilise sur des questions que n’importe quel écolo qualifierait d’écologiques, on est disqualifiés, invisibilisés, récupérés. Cela donne l’impression qu’il ne se passe pas grand-chose dans les quartiers populaires autour de l’écologie. J’ai pu l’expérimenter à Bagnolet car il s’en est fallu de peu pour que l’on retienne que c’est Greenpeace et la FCPE qui ont demandé le repas végétarien à l’école. C’est pour cela que c’est important pour moi de laisser des traces, écrire, médiatiser.

Après, il est encore possible d’apprivoiser le mot écologie. Les mots laïcité, citoyenneté, ont été tellement utilisés contre nous qu’on ne peut plus les entendre. Le mot écologie, non. Et il correspond à tellement de choses que l’on vit dans les quartiers...

« La foi islamique n’est pas compatible avec les rapports sociaux basés sur l’oppression (classiste, raciste, patriarcale) et la prédation (capitaliste et impérialiste) »



Comment parler d’écologie dans les quartiers populaires, alors ? Car les personnes les plus pauvres sont aussi les plus touchées par la crise écologique...

D’abord, écoutez, regardez, laissez de l’espace, ne disqualifiez pas d’emblée. Cela ne paraît rien, mais ce serait déjà énorme.

Et puis, il y a tellement de choses à faire. Par exemple, à Bagnolet, l’échangeur autoroutier provoque une pollution infernale. La Mairie a aussi annoncé qu’elle allait déplacer un collège public qui est aujourd’hui en centre-ville dans un beau bâtiment historique, face à un parc, pour le mettre dans un bâtiment collé à l’autoroute...

Donc il faut partir de ce que vivent les gens. Dans les quartiers, le problème principal est l’espace : les appartements trop petits, la nécessité d’espaces verts pour que les enfants puissent s’aérer et faire des promenades... J’ai une amie qui habite dans le quartier du Franc-Moisin, à Saint-Denis, et pour accompagner ses enfants à l’école, elle doit passer par une route pleine de camions qui ressemble à une autoroute. Il faut qu’on puisse réinvestir l’espace et s’y sentir bien.

Un autre sujet central est l’alimentation. J’ai toujours vu les immigrés, les pauvres des quartiers, penser l’empoisonnement de leurs enfants. On ne se rend pas compte du stress, quand on va faire les courses, que l’on a peu d’argent et que l’on se demande comment faire pour empoisonner ses enfants le moins possible.

C’est une autre manière de poser toutes les questions d’urgence écologique, du point de vue de gens qui vivent dans les tours et le béton et ne partent pas en week-end à la campagne. On n’est pas obligés d’arriver avec des gros sabots écologistes.



Comment avez-vous vécu le mouvement des Gilets jaunes ?

Comme je le disais, jusqu’à récemment je pensais qu’on allait mettre mes enfants dans un train, vraiment. Après les attentats de 2015, il y avait une telle haine médiatique contre les femmes voilées, les Arabes, les migrants – c’était l’impression que j’avais – que je pensais que si les gens sortaient dans la rue, ce serait contre nous. Mais en fait, les questions posées par les Gilets jaunes étaient nos questions : la redistribution des richesses, les enjeux d’égalité, le pouvoir d’achat. Cela laissait augurer d’un travail commun.

Il y a eu des réticences par rapport à la question des violences policières. Il y a des morts dans les quartiers depuis très longtemps, qui sont complètement invisibilisées, et là, les familles des victimes allumaient la télé et voyaient que tout à coup, dans les médias, la question était prise en considération parce que des blancs étaient éborgnés ou perdaient un main. Cette différence de traitement traduit du racisme. Mais selon moi ce n’est pas grave, il faut travailler à du commun.



N’avez-vous pas aussi peur que vos enfants soient victimes de la crise écologique ?

Je n’utilise pas le terme de crise écologique. Je préfère dire qu’il y a des États, des organisations, des industries prédatrices et capitalistes, qui mènent l’essentiel de la population dans le mur. La crise écologique, ce n’est pas naturel du tout. Tout cela participe d’un même système d’oppression, c’est un système qui est basé sur la domination d’un groupe sur un autre et c’est cela qu’il faut mettre à bas. C’est pour cela que pour moi, être écologiste c’est fondamentalement être anticapitaliste.



Et vous ne vous êtes jamais dit que cela ne valait pas le coup de faire des enfants dans un tel monde ?

Je suis très contente d’avoir des enfants, cela a changé ma vie. Certes, on vit dans un pays où des dizaines de milliers de femmes sont violées chaque année, où un enfant sur cinq subit des agressions sexuelles, un pays structuré de manière raciste... Malgré tout cela, il faut qu’on se batte. Ce n’est pas perdu. Cela doit nous enthousiasmer à bâtir un monde meilleur. Je ne suis pas du tout pessimiste.



Votre religion a-t-elle un rôle dans votre rapport à l’écologie ?

Clairement. C’est même plutôt assez central. La foi islamique n’est pas compatible avec les rapports sociaux basés sur l’oppression (classiste, raciste, patriarcale) et la prédation (capitaliste et impérialiste), qui expliquent en grande partie la destruction de l’environnement et la crise climatique. Une règle centrale est qu’il ne faut pas cumuler. Le péché premier en Islam, c’est le crédit. Donc j’aimerais bien travailler sur la question des besoins, pour explorer un système qui ne soit plus basé sur le cumul et la prédation. Les Gilets jaunes ont posé la question du pouvoir d’achat, c’est dommage qu’on ne se pose pas plutôt la question des besoins.

C’est une manière de poser autrement la question de la décroissance, à laquelle je m’intéressais mais qui est vraiment trop gauchiste et trop blanche. Les décroissants vivent confortablement et se demandent comment faire moins de mal [à la planète]. C’est inaudible dans les quartiers. Alors que la question des besoins, elle, passe très bien.


Pour lire les autres entretiens de cette série consacrée à celles et ceux qui renouvellent la pensée écologique aujourd’hui, cliquez-ici.


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Source : Marie Astier et Hervé Kempf pour Reporterre

Photos : © Mathieu Génon/Reporterre

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