Festival de Cannes : une salariée écartée à cause de son engagement écolo
Un agent nettoie le tapis rouge du Festival de Cannes. - Pxhere / Creative Commons by CC0
Un agent nettoie le tapis rouge du Festival de Cannes. - Pxhere / Creative Commons by CC0
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En 2025, la préfecture a interdit à Chloé, salariée du Festival de Cannes, d’exercer. Les syndicats dénoncent un fichage et de la discrimination politique en raison de ses engagements écolo.
Un an après, les remords ont laissé place à la colère. Pour Chloé [*], l’édition 2025 du Festival de Cannes a comme un goût amer : « J’ai encore honte d’avoir perdu mon travail pour ces raisons-là, mais je refuse que mes opinions soient réprimées de la sorte. » La trentenaire officiait depuis 2012 en freelance (après un stage) pour la Semaine de la critique, une sélection parallèle à la compétition officielle. Elle gérait notamment l’accompagnement des équipes venues présenter leur film. Mais le 30 avril 2025, Chloé apprend qu’elle ne pourra pas remplir les missions pour lesquelles elle venait enfin de signer un CDD. En 2026, elle n’a même pas essayé. Il est évident pour elle qu’elle ne pourra plus jamais travailler pour le Festival.
Le motif ? La veille du départ pour Cannes, sur la Côte d’Azur, son employeur a reçu un avis défavorable de la part des services de sécurité de la sous-préfecture de Grasse (Alpes-Maritimes), comme l’a récemment révélé Libération. La décision « interdit » à Chloé « de travailler sur les sites du Festival et de la Semaine de la critique » et « rend donc impossible l’accomplissement de (s)a mission de chargée des invités », l’informe son employeur dans un e-mail que Reporterre s’est procuré.
« Je refuse que mes opinions soient réprimées de la sorte »
« J’ai immédiatement fait le lien avec mes activités militantes pour la justice sociale et climatique », souffle-t-elle. Au début de notre entretien, Chloé est dans la retenue. La trentenaire au regard doux a le souci de rester discrète et se met à murmurer lorsque quelqu’un passe à côté de la table où nous sommes assises. Peu à peu, à l’évocation de son affaire, elle semble elle-même convaincue de sa démarche.
Luttes écolo
« Je veux être sûre de ne rien oublier », dit-elle le regard baissé sur les notes de son téléphone avant de dérouler son histoire. Pour comprendre cette décision des services de l’État, il faut se pencher du côté du décret dit « grand évènement ». Depuis 2016, la mesure, prise après les attentats du 13 novembre, figure dans la loi Sécurité intérieure et lutte contre le terrorisme et prévoit notamment l’interdiction d’accès à certaines zones jugées sensibles.
Dans la foulée, les services de police ont obtenu de nouveaux moyens d’enquête, et notamment le « criblage » de données. Autrement dit, dès lors qu’un décret de ce type est publié, les personnes travaillant sur les « grands événements » visés peuvent faire l’objet d’une enquête administrative de sécurité dans laquelle de nombreux fichiers peuvent être consultés.
Concrètement, les agents de police interrogent un système baptisé « ACCReD », créé en 2017, et qui relie jusqu’à quatorze fichiers différents. Parmi ceux-là figure le fichier de traitement des antécédents judiciaires (TAJ), qui rassemble toutes les informations des personnes ayant un jour été interpellées par la police : nom, date de naissance, adresse, profession, numéro de téléphone, mais aussi des informations plus personnelles telles que l’appartenance politique ou religieuse.
D’après un document du secrétariat général du ministère de l’Intérieur révélé en mars dernier par Disclose, le TAJ regroupe près de 17 millions de fiches et jusqu’à 9 millions de portraits.
Chloé n’a jamais été placée en garde à vue, ni encore moins condamnée, mais à plusieurs reprises son identité a été relevée lors de mobilisations contre l’A69 à Castres (Tarn), les mégabassines de Sainte-Soline (Deux-Sèvres), ou le chantier de la ligne ferroviaire Lyon-Turin dans la vallée de la Maurienne.
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« Dérives autoritaires »
Dans un communiqué publié le 11 mai dernier, les syndicats Sud, la CGT spectacle, Sous les écrans la dèche, et le Syndicat des travailleurs unis de la culture et du spectacle (Stucs) se disent « inquiets de ces nouvelles dérives autoritaires ». « Il ne fait aucun doute que cette décision se base sur le fichage des militants et vise les convictions politiques de notre camarade, écrivent-ils. Par son utilisation abusive du criblage, la sous-préfecture met en péril ses libertés d’expression et d’opinion. Elle pratique une discrimination politique. »
D’autant qu’« il y a potentiellement des milliers de personnes qui sont victimes de criblage sans le savoir », résume Quentin, membre de la commission juridique de Sud culture solidaires, qui accompagne Chloé dans ses démarches juridiques.
Si le fichage administratif ne date pas d’hier, la pratique semble s’être accélérée depuis une poignée d’années. « Lors des Jeux olympiques et paralympiques de 2024, près de 4 000 avis défavorables ont été émis sans aucune justification par la préfecture de Paris ; autant de personnes empêchées de travailler sur l’événement, privées de leur moyen de subsistance, injustement précarisées », insiste le communiqué du collectif intersyndical.
« Il y potentiellement des milliers de personnes qui sont victimes de criblage sans le savoir »
Criminalisation des activistes
Dans une atmosphère étouffée par la criminalisation des activistes, notamment en faveur du climat, « ces abus ouvrent la voie à d’autres formes de répressions politiques, qui plus est dans un contexte d’extrême-droitisation du pays », soulignent encore les syndicats.
Les décrets « grands événements » fleurissent généralement lors de sommets internationaux tels que le sommet du G7 à Évian (Haute-Savoie) en avril dernier, le forum de Paris sur la Paix en 2024, ou de rencontres sportives comme la Coupe du monde de rugby de 2023, les 24 heures du Mans (Sarthe), ou la Route du rhum. Plus surprenant, depuis 2022, le Carnaval de Nice (Alpes-Maritimes) et la fête du citron de Menton (Alpes-Maritimes) bénéficient chaque année de ce dispositif.
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« Pourquoi la fête du citron à Menton est-elle considérée comme soumise à un risque terroriste plus fort que le carnaval de Dunkerque (Nord) ou le Festival interceltique de Lorient (Morbihan) ? soulève auprès de Reporterre un membre du Stucs. Cela prouve bien que des considérations politiques interviennent ici. »
Recours gracieux
Pour Chloé, les conséquences d’une telle décision administrative ne s’arrêtent pas à 2025. À l’époque, la jeune femme a été dispensée d’activité et n’a donc pas subi de perte financière, mais c’est une collaboration de longue date qui s’est tout à coup arrêtée. Et une porte qui s’est fermée, dans un milieu déjà étroit . « Il est évident qu’il ne sera plus possible pour moi de briguer le moindre poste lié à l’organisation du Festival de Cannes », dit-elle, une pointe d’amertume dans la voix.
Le 13 juin 2025, déterminée à faire valoir ses droits, Chloé a effectué un recours gracieux auprès de la sous-préfecture — resté pour l’instant lettre morte.
« Je veux comprendre s’il s’agit d’un effet de bord, d’un paramétrage automatique qui a péché par excès de zèle, ou bien si le fait de participer à une manifestation politique de gauche guide cette sanction », précise Me Thibault Laforcade, l’avocat de Chloé. Pour trancher ce point, en octobre dernier, il a déposé une requête d’annulation, espérant ainsi démontrer « l’illégalité » de la décision de la sous-préfecture. Sollicitée par Reporterre, la préfecture des Alpes-Maritimes n’a pas donné suite.
« Il ne sera plus possible pour moi de briguer le moindre poste lié à l’organisation du Festival de Cannes »
Guide d’autodéfense juridique
Son avocat estime que Chloé aurait subi une « atteinte à la liberté d’opinion et d’expression », « au principe d’égalité et à l’interdiction des discriminations », ainsi qu’une « atteinte au droit à un recours juridictionnel » en raison de l’absence d’information donnée par la sous-préfecture. Il a soulevé une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) le 7 mai 2026.
En attendant des réponses, Chloé organise la lutte. Pour que d’autres « ne restent pas seuls et démunis » face aux conséquences d’un tel criblage sur leur vie professionnelle, elle a participé à l’élaboration d’un guide d’autodéfense juridique et politique réalisé avec le collectif intersyndical.
Tandis que l’entretien touche à sa fin, la trentenaire se penche pour ramasser son sac. La couverture vert fluo du livre Surveiller et ficher. Portrait d’un pays sous contrôle, de Yann Nabat, publié aux éditions Divergences en avril 2026, dépasse légèrement. « Je lis ça en ce moment, cela permet de prolonger la réflexion », sourit-elle avant de partir.