123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

EntretienLuttes

Sainte-Soline, un « tournant symbolique » et historique pour les luttes écologistes

La violente répression de la manifestation du 25 mars 2023 à Sainte-Soline a fait plus de 200 blessés, dont 40 grièvement, parmi les manifestants.

La manifestation de Sainte-Soline en 2023 a marqué une rupture, accentuant une répression violente déjà en marche, analyse l’historien Alexis Vrignon. Trois ans après, la criminalisation des militants, elle, « perdure et se diffuse ».

Le 25 mars 2023, près de 30 000 personnes étaient rassemblées à Sainte-Soline (Deux-Sèvres) suite à l’appel d’organisations écologistes, notamment Les Soulèvements de la Terre. La manifestation contre les mégabassines — ces grands réservoirs d’eau accaparés par l’agriculture intensive —, violemment réprimée par les forces de l’État, a laissé de nombreux traumatismes physiques et psychologiques.

Les événements ont marqué un tournant symbolique dans les luttes environnementales, analyse Alexis Vrignon, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université d’Orléans et spécialisé dans l’histoire environnementale. Il a notamment copublié Une histoire des luttes pour l’environnement (éd. Textuel, 2021).


Reporterre — Avec ces trois années de recul, considérez-vous que la manifestation de Sainte-Soline représente un point de bascule dans l’histoire des luttes écologistes ?

Alexis Vrignon — C’est un tournant symbolique, car la manifestation a marqué les mémoires. Notamment en ce qui concerne l’opposition à l’État et aux forces de police. On est sortis définitivement d’une approche héritée du développement durable, dans laquelle les relations avec l’État et les pouvoirs publics se faisaient sous la forme d’un triangle partenariat/compétition/opposition. Il pouvait y avoir des négociations, un terrain d’entente. C’est assez différent maintenant : ce terrain d’entente s’est rétréci incontestablement ces dernières années.



La répression n’a pas été totalement un tournant, dans la mesure où on l’a vue monter à Notre-Dame-des-Landes, Bure ou encore Sivens, où le militant Rémi Fraisse a été tué par une grenade lancée par un gendarme.

Oui, Sainte-Soline n’est pas un accident dans la manière dont a été gérée la situation par les pouvoirs publics. C’est le fruit d’évolutions qui ont été pensées et assumées comme telles. De fait, il y a eu ces mobilisations auparavant qui ont fait face à une criminalisation importante. Mais il y a vraiment un tournant symbolique avec Sainte-Soline, qui est le résultat d’une grosse décennie d’inflexion de traitement de la chose.



En quoi est-ce un tournant symbolique ?

Sainte-Soline est un cas particulier par le nombre de personnes mobilisées et par le terrain où se déroulent les événements, qui a induit une forme de confrontation et de déploiement des forces de l’État assez particulière. Par ailleurs, certaines manifestations de Notre-Dame-des-Landes ont réuni autant, voire plus de personnes qu’à Sainte-Soline, mais n’avaient pas autant marqué les esprits. Car avec les images des quads entre autres, il y a aussi eu un écho médiatique extrêmement fort et surprenant, dans une certaine mesure.

Le cas de Sainte-Soline, ce n’est qu’une mégabassine parmi d’autres, dans un coin qui n’était pas spécialement prédisposé à accueillir un conflit environnemental d’ampleur. Ne serait-ce que pour ces questions géographiques, on n’est pas dans un coin de bocage qui se prête à un investissement émotionnel comme pouvait être par exemple Notre-Dame-des-Landes, en Loire-Atlantique. De plus, les cortèges étaient relativement divers dans leur composition, ce qui a semblé avoir étendu le spectre des personnes concernées par les répressions.



Début 2026, quatre militants ont été condamnés pour avoir organisé la première manifestation interdite, qui s’est déroulée le 29 octobre 2022 à Sainte-Soline. A contrario, l’enquête pour blessures graves de la part de gendarmes sur quatre manifestants avait été classée sans suite fin 2025. Que vous évoquent ces décisions judiciaires ?

On observe actuellement une tendance à la criminalisation beaucoup plus forte des luttes. Les peines, d’amende ou de prison, peuvent être importantes, quel que soit le degré d’implication des militants, ce qui impressionne et peut être dissuasif. Cela n’est pas forcément nouveau, mais on observe une tendance à élargir le type de cible.

Lire aussi : Répression policière des militants écolos : « La France est le pire pays d’Europe »

Dans le cadre de Notre-Dame-des-Landes, il pouvait y avoir déjà ce genre de pratique, mais envers des personnes marquées par un engagement politique très fort. Les pouvoirs publics pouvaient donc insister sur le fait qu’ils étaient, pour reprendre leur vocable, soit des « Black blocs », soit « l’ultragauche ». Maintenant, un spectre plus large de personnes peut être ciblé, surveillé et, le cas échéant, condamné.

« Cette forme de criminalisation perdure et se diffuse »

Concernant le classement sans suite de l’enquête pour blessures qui visait des gendarmes, c’est en revanche relativement commun. Les forces de l’État bénéficient de fait, dans ce genre de cas de maintien de l’ordre, d’une forme d’irresponsabilité juridique. On l’observe assez fréquemment. Ce qui est nouveau, c’est le fait qu’on dispose de moyens pour enregistrer des images et du son et d’ainsi objectiver ces formes de violence, ce qui rend d’autant plus questionnant l’impunité dont ils peuvent disposer.



Depuis la manifestation de Sainte-Soline, comment ont évolué les violences policières envers les mouvements écologistes ?

De manière générale, on observe une tendance à la surveillance policière et à des arrestations qui peuvent être extrêmement marquantes. Je pense par exemple à une récente mobilisation autour du projet de construction d’un surf park en Vendée, qui s’est traduite par des arrestations de personnes sur place, y compris de simples promeneurs qui ont été considérés comme partie prenante de la manifestation, par exemple. Cette forme de criminalisation perdure et se diffuse à l’ensemble des mobilisations environnementales, y compris des enjeux plus locaux et moins stratégiques.



Dans le cas des manifestants de Sainte-Soline, la criminalisation passe aussi par le discours…

Oui, notamment avec le terme d’« écoterrorisme », qui s’inscrit dans un jeu médiatique et témoigne de cette tendance à la criminalisation des mouvements sociaux environnementaux. Avant Sainte-Soline, on pouvait avoir des stratégies de disqualification des manifestants sociaux environnementaux, en les fustigeant comme des casseurs ou reliés à l’ultragauche. Mais l’utilisation du terme d’« écoterroriste » — donc du stigmate qui dans le contexte post-2015 [avec les attentats en France] est quand même extrêmement chargé —, est quelque chose de vraiment nouveau.


Diriez-vous que la répression à Sainte-Soline a affaibli ou au contraire renforcé les luttes écologistes ?

Je pense que les mouvements écologistes sont dans une situation, encore maintenant, où il y a une vraie interrogation sur l’après-Sainte-Soline. Ces trois ans ont été aussi trois ans de réflexion, de tentatives, de tâtonnements de la part des mouvements environnementaux pour essayer de penser la lutte. Que faire face à une violence d’État qui est extrêmement forte, organisée et qui déploie des moyens très importants, que ce soit à Sainte-Soline ou ailleurs ? Faut-il entrer en confrontation directe, ce qui semble périlleux, ou au contraire tenter une forme d’agilité et peser là où on ne les attend pas ? Pour l’instant, il n’est pas vraiment possible de déterminer une solution qui soit plus efficace qu’une autre.



Quels enseignements peut-on tirer de ces événements pour les luttes actuelles et à venir ?

On peut souligner la maturité et le savoir-faire des mouvements impliqués notamment chez Les Soulèvements de la Terre. En tant qu’historien, il y a des choses que je n’avais pas observées avant, comme la prise en charge psychologique des personnes qui en ont bavé sur le moment ou encore l’organisation logistique. Il y a un vrai savoir-faire !

Le deuxième point à retenir, c’est le caractère très fluctuant de l’écho médiatique de ces mobilisations. Les médias ont par exemple beaucoup parlé des mobilisations autour de l’autoroute A69, mais de manière nettement moindre. L’enjeu pour les luttes environnementales, c’est de réfléchir à comment tenir dans la durée. Car ces mouvements, d’une manière générale, se jouent sur le long terme. La victoire ou la défaite ne s’obtiennent pas en trois ou six mois : généralement, ça se compte en années.

legende