Pourquoi le mot « environnement » agace de plus en plus d’écologistes
Marche pour un Printemps bruyant à Paris, le 4 avril 2026. - © Cha Gonzalez / Reporterre
Marche pour un Printemps bruyant à Paris, le 4 avril 2026. - © Cha Gonzalez / Reporterre
Le 5 juin, c’est la Journée mondiale de l’environnement. L’occasion de s’interroger sur ce terme, critiqué par nombre de chercheurs et de militants pour son « anthropocentrisme ».
Difficile de louper l’information quand on est journaliste à Reporterre : chaque année, pour le 5 juin, nous recevons des dizaines de communiqués sur la « Journée mondiale de l’environnement ». Et comme chaque année, on a tiqué sur le terme « environnement », que nous n’employons dans notre média qu’avec extrême parcimonie.
Car derrière ce mot se trouve une certaine vision du monde et de l’écologie : « Quand on parle d’“environnement”, on parle de ce qui nous entoure, comme d’un décor ou d’une toile de fond pour les activités humaines, illustre Nataly Botero, sémiologue. C’est un terme assez problématique, qui porte l’idée qu’il y aurait d’un côté les humains et de l’autre le reste des organismes considérés comme des objets ou des machines. » Une approche anthropocentrée relativement inopérante face aux destructions en cours.
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D’après le philosophe Baptiste Morizot, interrogé par l’AFP, l’environnement « est assimilé à la protection de la nature, c’est les gens qui aiment les fleurs, les petits oiseaux ». C’est mignon, mais ça n’est pas prioritaire face à d’autres enjeux poussés par le gouvernement comme la sécurité ou… la croissance économique.
Faire face au monde industriel
Pourtant, dans les années 1970, l’idée de ses promoteurs était bien de faire monter la question environnementale. À l’origine, le mot « environnement » est dérivé du latin « virare », qui signifie « virer », « tourner ». Mais le terme a quasiment disparu de la langue française à la fin du XVIe siècle, selon l’historien Jean-Paul Deléage.
Il a en revanche poursuivi sa vie chez nos voisins anglo-saxons. Et au XXe siècle, le mot « environment » s’est imposé aux États-Unis pour qualifier les problèmes globaux liés au monde industriel, et à leurs conséquences sur nos milieux. « Le terme “nature”, utilisé en France, n’était pas du tout neutre, rappelle Éric Fabri, chercheur à l’Université libre de Bruxelles. Il renvoyait à l’image d’un vaste champ de ressources à disposition, et à l’idée d’une maîtrise de l’Homme. »
À l’inverse, l’« environnement » sous-entend une action réciproque : l’humain a une influence sur lui, mais il nous influence également. Le mot apparaissait donc comme plus inclusif, plus opérationnel, plus moderne aussi.
C’est sans doute pour ces raisons qu’il a été choisi afin de désigner le nouveau ministère dédié au sujet, en 1971. « J’ai trouvé [ce terme] dans des journaux américains ou britanniques qui l’employaient, alors qu’en France, il était quasiment inconnu », se rappelait le premier locataire de l’Hôtel de Roquelaure, Robert Poujade, en 2012, dans la revue d’histoire Vingtième siècle.
Et quand les Nations unies se sont emparées à leur tour du sujet, en 1972, l’organisation utilise à nouveau ce mot pour nommer son programme dédié — le Pnue — et sa journée mondiale. « L’environnement reste un terme opérant, il a produit du contre-pouvoir par le droit [le champ du droit de l’environnement s’est considérablement élargi en cinquante ans], observe Krystel Wanneau, également chercheuse à l’Université libre de Bruxelles. C’est le terme par lequel le sujet s’est institutionnalisé. »
Le vivant... pas assez radical ?
Pourtant, depuis une décennie, un certain nombre de voix se sont élevées pour critiquer ce mot et en proposer un autre : le vivant. On l’a vu fleurir dans des essais — notamment de Baptiste Morizot —, mais aussi lors de manifestations écologistes. « C’est d’abord venu des anthropologues, comme Philippe Descola, qui proposaient de dépasser la dichotomie nature/culture, remarque la politiste. Le “vivant” permet de décentrer notre regard, d’élargir la focale. »
Avec Éric Fabri et d’autres, elle a écrit l’ouvrage Rendre le vivant politique : car contrairement à « nature » ou « environnement », « le “vivant” inclut les humains dans une communauté élargie avec les animaux, les végétaux et les écosystèmes, écrivent-ils. Il offre un langage qui relie la crise écologique à nos existences concrètes, à nos corps, à nos manières d’habiter le monde sans nous en couper ».
« Le “vivant” inclut les humains dans une communauté élargie avec les animaux, les végétaux et les écosystèmes »
Simple bataille sémantique ? Non, répond Éric Fabri : « Le changement de mot n’est pas immédiatement suivi d’effet, mais il amène un changement de perspective, qui permet d’ouvrir de nouvelles perspectives. » Alors que la notion d’environnement cantonne les luttes écologistes à une bataille pour conserver le décor ou les paysages, l’approche du vivant « permet de considérer d’autres acteurs non humains, de penser des stratégies d’alliance avec elles et eux, des collaborations pour préserver des mondes communs », estime le chercheur.
Mais le « vivant » n’est pas la panacée. D’abord, « parce qu’il escamote les dominations qu’on entretient, nous humains vis-à-vis des animaux, estime Nataly Botero. Il est fourre-tout et met sur le même plan une levure et un veau qu’on sépare de sa mère ».
D’autres pourfendeurs du vivant — à l’instar de Frédéric Lordon — dénoncent son manque de radicalité. En clair, le terme occulterait la cause systémique de la destruction sociale et écologique, à savoir : le capitalisme. « Pendant que la bourgeoisie culturelle fait le serment de se lier aux non-humains, Elon Musk envisage le plus naturellement du monde d’envoyer quelques dizaines de milliers de satellites en orbite basse », écrivait ainsi l’économiste en 2021.
Habitabilité ou biome ?
Mais alors, comment rebaptiser cette journée mondiale du 5 juin ? Dans un ouvrage paru en mars, Baptiste Morizot et Laurent Neyret proposent le concept d’« habitabilité ». Ce dernier « nomme la dépendance fondatrice, viscérale et intime de vivre sur Terre — mise en danger par l’économie de l’illimité », ont-ils expliqué à l’AFP.
« Alors que l’environnement apparaît comme hors de prise, l’habitabilité rend les choses très concrètes, reconnaît Éric Fabri. Une terre inhabitable, on imagine ce que ça peut être. Et le terme laisse une place à une pluralité de manières d’habiter. » Nataly Botero propose aussi le mot « biome », qui porte l’idée d’un tout global.
La quête du Graal linguistique n’est donc pas terminée. Et elle prendra du temps, prédit la chercheuse : « Les imaginaires, ça ne se décrète pas. Ça se construit et ça se transforme petit à petit. »