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André Gorz, une vie dédiée à la liberté

14 octobre 2016 / Timothée Duverger



André Gorz (1923-2007) est un des plus grands penseurs de l’écologie. Sa biographie vient de paraître, André Gorz, une vie par Willy Gianinazzi. Un livre qui permet de découvrir le parcours et les idées de ce penseur atypique.

Timothée Duverger est historien. Chargé de cours à l’IEP de Bordeaux, il a notamment publié La Décroissance, une idée pour demain (Sang de la Terre, 2011) et L’Économie sociale et solidaire, une histoire de la société civile en France et en Europe de 1968 à nos jours (Le Bord de l’eau, 2016).


Les générations contemporaines et futures peuvent […] commencer à s’approprier [l’œuvre d’André Gorz]. Non pas pour l’aduler, mais pour en faire la critique à la lumière de ce que le présent offre de perspectives, de virtualités, de possibilités pour l’avènement d’une civilisation désirable de l’après-capitalisme et de l’après-croissance qui nous préserve des chemins de la barbarie. »

Ancien secrétaire d’édition de l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales), spécialiste de l’histoire du mouvement ouvrier — en particulier du syndicalisme révolutionnaire —, Willy Gianinazzi conclut par ces mots sa magistrale biographie intellectuelle d’André Gorz [1]. Nul doute que son livre, nourri du fonds André Gorz conservé à l’Imec (Institut mémoires de l’édition contemporaine), deviendra la référence pour qui s’intéresse à cette œuvre originale, dont l’apport majeur à la critique du capitalisme n’a pas encore été reconnu à sa juste valeur.

Né à Vienne le 9 février 1923 sous le nom de Gerhart Hirsch, il est le fils d’un industriel du bois, juif, et d’une secrétaire, catholique. Cette filiation duale, couplée à un rejet de l’autoritarisme du premier et de la vénalité de la seconde, l’amène à se considérer comme un « métis inauthentique », replié sur lui-même, dans un moment où l’antisémitisme se normalise, au point que son père se convertit au catholicisme et change son nom en Horst en 1930.

Placé à seize ans dans un internat suisse en 1939 pour le mettre à l’abri du début de la guerre en Europe, Gerhart Horst y expérimente le sentiment de la solitude et de l’exil. Il y affirme son athéisme et y apprend le français, qui devient sa langue d’élection et dans laquelle il se renomme Gérard pour ses intimes. Son baccalauréat en poche en 1941, il quitte la Suisse alémanique pour Lausanne, où il commence des études d’ingénieur chimiste, qu’il achève en 1945. C’est durant cette période qu’il s’adonne à de nombreuses lectures ainsi qu’à l’écriture, dans les registres littéraires et philosophiques, et participe à la Société des belles-lettres de Lausanne, où il fréquente la jeunesse intellectuelle suisse.

Identité mosaïque

Influencé par la philosophie existentialiste de Jean-Paul Sartre, où se retrouve sa quête d’identité, il commence en 1945 l’écriture de ses Fondements pour une morale — finalement publiés en 1977 — et fait la connaissance du maître, en tournée en Suisse, l’année suivante. Après une recherche infructueuse d’emploi, il se fait traducteur de romans états-uniens pour un éditeur suisse, et pigiste pour le journal de gauche Servir. Il rencontre à Lausanne une jeune Anglaise, fraîchement divorcée, Doreen Keir, qui deviendra sa femme et à qui il dédiera en 2006 la fameuse Lettre à D. qui rend hommage à leur histoire d’amour.

Parti poursuivre sa carrière à Paris en 1949 comme secrétaire du mouvement mondialiste et neutraliste Citoyens du monde, il est ensuite embauché en 1951 au quotidien conservateur Paris-Presse, où il francise son nom en Michel Bosquet, avant d’entrer en 1955 à L’Express, le journal mendésiste, pour couvrir les questions économiques. Le journalisme, s’il est d’abord conçu comme un travail alimentaire, devient pour lui un compromis entre son besoin d’une rémunération, sa recherche d’écriture et son appétence pour le travail théorique, en lui permettant de rassembler une importante documentation.

Mais c’est d’abord comme romancier qu’il connaît le succès. Michel Bosquet choisit alors un nouveau pseudonyme et devient André Gorz pour publier Le Traître. Dans ce roman autobiographique, existentialiste, il explore son identité mosaïque, parcourt le dédale des aliénations sociales pour mieux trouver le chemin vers sa propre authenticité, la condition de sa liberté passant par l’altérité, soit la négation de la société.

Rendre aux ouvriers l’autonomie sur le travail, la consommation et les loisirs

Dans le prolongement de cette quête de soi, André Gorz découvre le marxisme dont il fait une lecture humaniste en même temps que l’accomplissement de l’existentialisme. Dans son premier ouvrage théorique publié en 1959, La Morale de l’histoire, il procède à la critique de la société de consommation, accusée d’aliéner les besoins de l’homme.

André Gorz est coopté en 1960 par Jean-Paul Sartre au comité de rédaction des Temps modernes. Il côtoie alors les principaux responsables de la nouvelle gauche, tant en France où son audience croît au PSU et à la CFDT, qu’à l’étranger. Cofondateur du Nouvel Observateur en 1964, il publie Stratégie ouvrière et néocapitalisme en 1964, puis Le Socialisme difficile en 1967. Accompagnant la contestation du modèle fordiste, plus soucieux de l’aliénation que de l’exploitation capitaliste, il critique le syndicalisme « de la feuille de paye », qui reproduit le système, et il appelle à des « réformes révolutionnaires » qui visent à rendre aux ouvriers l’autonomie sur les modes et les contenus du travail, de la consommation et des loisirs.

Avec Mai-68, André Gorz devient l’un des théoriciens de l’autogestion, au carrefour du renouveau syndical et de l’émergence des nouveaux mouvements sociaux. Évoluant d’une critique du travail à son refus, il rejoint l’écologisme, qui s’appuie sur quatre piliers : l’autonomie, l’antiétatisme, l’antiproductivisme et la réduction du temps de travail. Il collabore ainsi à partir de 1973 à la nouvelle revue écologiste Le Sauvage. En 1975, dans Écologie et Politique, son marxisme converge avec la critique de la technique formulée par Ivan Illich, où la conquête de l’autonomie passe par l’usage d’outils conviviaux, c’est-à-dire maîtrisés par l’homme. Il dénonce ainsi le nucléaire ou encore la « bagnole ». Son fondement philosophique — sartrien et marxiste — restant anthropocentrique, il devient le penseur d’une écologie sociale et forge, dès 1972 dans le sillage du rapport du Club de Rome Limits to Growth, le néologisme de décroissance.

Un revenu d’existence inconditionnel inspiré de l’éthique des hackers, comme un multiplicateur d’activités et de nouvelles solidarités

En 1980, il publie ses Adieux au prolétariat. Constatant que la généralisation de l’automation, l’irruption de l’informatique et l’approfondissement de la division du travail ont pour conséquence la déqualification du travail et le chômage structurel, il acte la décomposition de la classe ouvrière. Méfiant vis-à-vis de la politique, il n’est pas un compagnon de route de la gauche au pouvoir. Sa marginalisation progressive au sein du Nouvel Observateur et des Temps modernes, ainsi que les problèmes de santé de son épouse, le conduisent à prendre sa retraite et à s’installer à la campagne, où il mène une vie frugale, mais non à renoncer à l’écriture.

André Gorz poursuit son œuvre en cherchant les potentialités libératrices que recèle la dualisation de la société pour inventer un écosocialisme. Plaidant en 1988 dans les Métamorphoses du travail pour le développement de la sphère d’autonomie, correspondant au monde vécu où s’exerce la liberté de choix à l’opposé du salariat, il promeut une réduction massive de la durée de travail tout au long de la vie pour permettre la pluriactivité. Si, converti au distributisme, il reprend la proposition d’un revenu social garanti, il refuse d’abord de le déconnecter du travail, préférant le versement d’un « deuxième chèque » en complément du salaire. Finalement rallié aux thèses de la fin du travail et du capitalisme cognitif au milieu des années 1990, qui culminent dans son dernier ouvrage de 2003 sur L’Immatériel, il défend la proposition d’un revenu d’existence inconditionnel, qu’il conçoit, inspiré de l’éthique des hackers, comme un multiplicateur d’activités et de nouvelles solidarités, notamment autour des fab labs.

Cette trajectoire personnelle, qui traverse l’histoire, de l’édification du compromis fordiste à sa mise en crise, fait d’André Gorz le témoin privilégié d’un demi-siècle de mutations des sociétés industrielles. De l’existentialisme à l’écologisme, en passant par le marxisme, il a peu à peu élaboré une théorie écosocialiste, ramassée dans son ouvrage posthume Ecologica, qui sacralise la vie et le désir de liberté qui lui est attaché. Souhaitons que cet imposant travail de Willy Gianinazzi contribue à faire découvrir son œuvre cruciale pour relever les défis du XXIe siècle.


- André Gorz, une vie, par Willy Gianinazzi, éditions La Découverte, 384 p., 23 €.




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[1André Gorz, une vie, de Willy Gianinazzi, aux éditions La Découverte.


Lire aussi : André Gorz, une pensée toujours vivante

Source : Timothée Duverger pour Reporterre

Dessin : © Félix Blondel/Reporterre

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