Ouvriers, femmes de ménage... Des milliers de cancers professionnels passent sous les radars de l’État
À Avignon, un groupe d’experts tente de braquer les projecteurs sur les cancers d’origine professionnelle. - © Etienne Gendrin / Reporterre
À Avignon, un groupe d’experts tente de braquer les projecteurs sur les cancers d’origine professionnelle. - © Etienne Gendrin / Reporterre
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Dans le Vaucluse, une équipe d’experts, dont des oncologues, enquête sur les cancers liés au travail. Elle l’affirme sans détour : la sous-estimation du nombre de cas par les agences sanitaires françaises est « indigne ».
Avignon (Vaucluse), reportage
Des gribouillis d’enfants couvrent un pan de la pièce exiguë. Ici, à l’effigie de Lilo et Stitch. Là, aux mille couleurs de l’arc-en-ciel. « Ça… c’est le dossier d’une maman dont le fils est décédé à peine sa quarantaine fêtée. » L’assistante sociale, Julie Bart, extirpe d’une grande armoire une pile de documents épaisse comme un roman de Tolkien, et en tire une feuille A4. Noir sur blanc y est détaillée une liste de cancérogènes. Des agents invisibles auxquels le défunt a été exposé au fil de sa carrière. Une carrière d’intérimaire — tantôt aux fourneaux d’un snack tantôt comme ouvrier BTP ou saisonnier agricole — brutalement stoppée par une hémopathie fatale.
Depuis 2017, à Avignon, un groupe de recherche — composé entre autres d’hématologues, sociologues du travail, enquêteurs et informaticiens — tente de braquer les projecteurs sur un continent inexploré : les cancers d’origine professionnelle. Baptisée Giscope 84 [1], cette équipe procède au recrutement systématique des patients atteints d’un lymphome non hodgkinien ou d’un myélome multiple — deux formes de cancers du sang — du service d’oncologie de l’hôpital de la ville. Objectif : identifier et caractériser les expositions aux cancérogènes subies par ces malades au cours de leur carrière.
La première étape consiste en un entretien biographique. La chronologie précise des postes occupés est reconstituée, emplois saisonniers, intérim et travail non déclaré compris. Entre alors en jeu un comité d’experts pluridisciplinaire, comptant dans ses rangs des toxicologues industriels, des chimistes, des ergonomes et des médecins du travail. Leur rôle ? Établir la fameuse liste des agents cancérogènes avec lesquels a été en contact le patient en question au travail. Et les résultats, après 550 dossiers analysés, sont édifiants : 93 % des malades ont été exposés à au moins un cancérogène, et près de 50 % à six cancérogènes différents ou plus. Ce, sur une durée d’exposition moyenne de trente-quatre ans.
Des estimations « indignes »
En observant les graphiques diffusés chaque année par l’Institut national du cancer (INCa), cette imprégnation toxique ne saute pourtant pas aux yeux. L’agence publique, affiliée au ministère de la Santé, pointe un tout autre coupable : la responsabilité personnelle des malades. Quelque 20 % des cancers seraient ainsi attribuables au tabagisme, 8 % à la consommation d’alcool, 5,4 % à l’alimentation déséquilibrée et également 5,4 % au surpoids et à l’obésité. Les cancers professionnels ne constitueraient, eux, que 3 % des cas enregistrés.
Un chiffre jugé « honteux » par le sociologue Moritz Hunsmann, codirecteur du Giscope 84. « Ces estimations sont indignes. Les institutions les utilisent en routine comme s’il s’agissait d’une vérité. Ont-ils seulement regardé comment ces pourcentages sont calculés ? Seule une dizaine de cancérogènes sont pris en compte… alors que le Circ [Centre international de recherche sur le cancer] en a classé plusieurs centaines. » Les pesticides, notamment, n’y figurent pas, regrette-t-il. « On étudie uniquement le sommet de l’iceberg. »
« Seule une dizaine de cancérogènes sont pris en compte… »
Pourtant, les signaux rouges ne manquent pas. Une étude menée auprès d’un échantillon aléatoire de plus de 24 400 travailleurs, en France, en Irlande, en Espagne, en Allemagne, en Hongrie et en Finlande a été dévoilée en décembre. Pilotée par une agence sanitaire de l’Union européenne, l’enquête estimait que 47,3 % des personnes interrogées avaient été exposées à au moins un cancérogène au boulot… dans la dernière semaine travaillée.
Des références scientifiques poussiéreuses
Une fois terminée son expertise, le collectif d’expertise du Giscope 84 émet un avis sur l’opportunité d’orienter ou non les patients vers une déclaration en maladie professionnelle. « Beaucoup découvrent à ce moment-là que leur travail a contribué à l’apparition de leur cancer. Encaisser cette information n’est pas simple, c’est une sacrée onde de choc, témoigne Judith Wolf, codirectrice de l’équipe. Certains, encore en poste, sont totalement déboussolés. » Parmi eux, des agriculteurs, des peintres, des maçons, des ouvriers de l’industrie manufacturière, des coiffeuses, des aides-soignantes ou encore des agentes d’entretien. Les classes populaires sont en première ligne. Les cadres, beaucoup plus rares.
Commence dès lors une bataille administrative ô combien laborieuse. « Les procédures sont très opaques, déplore Julie Bart, l’assistante sociale du centre hospitalier chargée d’accompagner les patients dans ces procédures. Tout est dématérialisé. Vous ne pouvez pas être reçu en rendez-vous, ni avoir quelqu’un en ligne directe pour obtenir des informations ou être accompagné. » Pour que la victime obtienne réparation, sa pathologie doit être répertoriée dans l’un des 34 tableaux de maladies professionnelles qui concernent les cancers. Mais ces tableaux, créés à partir de 1919, ont fini par s’empoussiérer.
En 2025, l’Anses a identifié 25 localisations de cancers (foie, rein, etc.) liées, « avec un niveau de preuves avéré », à 33 cancérogènes professionnels... sans qu’aucune de ces associations ne fasse l’objet d’un tableau. Autrement dit, ces documents ne reflètent pas l’état actuel des connaissances scientifiques. Et même lorsque la littérature scientifique abonde, la création de nouveaux tableaux peut s’éterniser des années durant.
Le chlordécone, insecticide utilisé dans les bananeraies des Antilles dès 1972, en est l’illustration. Interdite aux États-Unis en 1976 et classée cancérogène possible par le Circ en 1979, la substance a été épandue en Martinique et en Guadeloupe… jusqu’en 1993. Et ce n’est que vingt-neuf ans plus tard, sous la pression d’un mouvement social, que deux tableaux sur cette question ont été ajoutés.
Héritage des mineurs de fond
Par ailleurs, avoir une pathologie répertoriée dans un tableau ne suffit pas. Encore faut-il en cocher toutes les cases. Nombre d’entre eux exigent notamment une durée minimale d’exposition à un unique cancérogène – souvent fixée à dix ans. « Ce système repose sur un modèle ouvriériste du XIXe siècle, précise Moritz Hunsmann. Une époque où les travailleurs entraient à la mine à 15 ans et y restaient jusqu’à la retraite. » Désormais, la précarité de l’emploi fragmente les carrières. Les employés sont confrontés à de multiples agents toxiques sur de plus courtes périodes.
Résultat : bien des malades n’entrent pas dans les critères réclamés. Une autre option s’offre alors à eux : une procédure dite « hors tableau ». Seulement, ce système complémentaire se focalise là encore sur la quête d’un unique agent causal, déplorait en 2025 un rapport de la Cour des comptes. Et c’est cette fois au patient de démontrer le rôle « direct et essentiel » entre sa pathologie et la substance en question. Autrement dit, si un facteur confondant est observé, la procédure débouche alors souvent sur un refus : « Pour les cancers du poumon par exemple, les enquêteurs cherchent à savoir si le demandeur a été fumeur, précise Julie Bart. Si oui, son dossier peut passer à la trappe. Et ce, alors même que des études démontrent par exemple que les expositions professionnelles à l’amiante multiplient le risque de développer ce type de pathologie... qu’on ait été fumeur ou non. »
Au-delà de cette équipe — qui a d’ailleurs été précédé par un Giscope en Seine-Saint-Denis dès 2002, un petit écosystème d’associations, comme Phyto-Victimes, tente aussi de pallier l’absence d’accompagnement de l’État, avec les moyens du bord.
« Si le malade a été fumeur, son dossier peut passer à la trappe »
Tous ces obstacles administratifs sont lourds de conséquences. En considérant (comme l’INCa) que 3 % des 433 000 nouveaux cancers annuels sont attribuables à l’activité professionnelle, au moins 13 000 patients devraient obtenir une reconnaissance chaque année. Un gouffre sépare pourtant ce chiffre — que l’on sait être une sous-estimation colossale — des quelque 1 800 malades qui l’obtiennent bel et bien. Ratio calculé, cela signifie qu’au minimum 86 % des cancers professionnels passent sous les radars de l’administration. Interpellé à ce sujet par Reporterre, le ministère du Travail n’a pas encore répondu à nos sollicitations.
Le deal de la honte
Reste à éclaircir une question : qui en paie les frais ? « Dans la prise en charge d’un myélome, une seule injection de thérapie ciblée coûte aux alentours de 350 000 euros, détaille Moritz Hunsmann. Une somme à laquelle il faut ajouter quelque 100 000 euros supplémentaires par an, uniquement pour la thérapie de maintien. Et je ne parle pas du temps de travail des médecins, du coût de l’accueil hospitalier, ni de quoi que ce soit d’autre. Un million d’euros est extrêmement vite dépensé pour un seul malade. »
Dans un rapport au Parlement et à l’exécutif, publié en juin 2024, la Sécurité sociale a établi que l’invisibilisation des cancers d’origine professionnelle et la sous-déclaration qu’elle induit constituent chaque année, pour sa branche maladie déjà très déficitaire, un manque à gagner compris entre 630 et 923 millions d’euros. Si les cancers professionnels étaient bel et bien reconnus, ces frais seraient imputés à une autre branche appelée AT-MP, abondée par les seuls employeurs et excédentaire de plusieurs centaines de millions d’euros huit des dix dernières années..
Tous les trois ans, une commission de la Sécurité sociale — présidée par un magistrat de la Cour des comptes — est ainsi chargée d’évaluer le coût réel de la sous-déclaration des accidents et maladies professionnels. Réunies au premier semestre 2024, elle a estimé ce montant dans une fourchette comprise entre 2 et 3,8 milliards d’euros, toutes pathologies confondues. « Une sous-estimation évidente, à partir de laquelle le Parlement détermine la compensation que la branche AT-MP doit verser à la branche maladie », précise le sociologue. Problème : pour 2025 et 2026, cette enveloppe a été fixée à seulement 1,6 milliard d’euros.
Interrogée par Reporterre, la direction de la Sécurité sociale — rattachée au ministère de la Santé — mentionne un montant en hausse. En 2024, il s’établissait à 1,2 milliard d’euros. Pourquoi demeure-t-il à ce point en deçà des estimations ? S’agit-il pour le gouvernement de ne pas froisser le patronat ? Ces questions, posées à la direction, sont restées sans réponse.
« Quel prix est-on prêt à payer pour soutenir le patronat ? »
« Il ne s’agit ni plus ni moins d’arbitrages politiques, observe pour sa part Moritz Hunsmann. C’est là le résultat d’une politique productiviste. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, ni de croissance sans casser de travailleurs. Quel prix est-on prêt à payer pour soutenir le patronat ? »
Dans le bureau de l’assistante sociale Julie Bart, l’heure sera bientôt au décompte. Le recrutement de nouveaux patients par le Giscope 84 a pris fin il y a quelques mois, mais quelques procédures sont encore en cours. À la mi-mai, 56 % des malades intégrés à l’enquête avaient été orientés vers une déclaration en maladie professionnelle. Et cinquante-quatre, soit 10 % des patients dont le parcours a été expertisé, avaient obtenu gain de cause. Un chiffre 20 fois supérieurs au taux de reconnaissance observé à l’échelle nationale.