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Info — Santé

Chlordécone : les Antillais réclament justice dans la rue

L’annonce d’un possible non-lieu dans le procès du pesticide chlordécone a redonné du souffle à celles et ceux qui réclament justice dans cette affaire d’empoisonnement. En Martinique, de grandes manifestations ont eu lieu ce week-end « contre l’impunité ». Les militants dénoncent des délais judiciaires aberrants, ainsi que la disparition de certaines preuves.

  • Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), correspondance

De mémoire de Martiniquais, on n’avait pas vécu telle mobilisation depuis les grèves générales de 2009, qui avaient alors paralysé l’île. Plus de 10.000 personnes selon les organisateurs — 5.000 d’après les forces de l’ordre — sont descendues dans les rues, samedi 27 février, pour s’opposer au probable non-lieu du procès du chlordécone [1]

Rappel des faits : en 2006 trois associations guadeloupéennes (l’Union des producteurs agricoles de la Guadeloupe, l’Union régionale des consommateurs et la Confédération générale du travail de la Guadeloupe, CGTG) ont porté plainte pour « mise en danger de la vie d’autrui » et « empoisonnement », suivie, l’année d’après, par deux associations martiniquaises (Assaupamar et Écologie urbaine). Elles dénonçaient alors l’utilisation persistante du chlordécone, interdit en métropole jusqu’en 1989, et autorisé dans les bananeraies antillaises jusqu’en 1993, alors même que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) déclarait l’insecticide dangereux et probablement cancérigène dès 1979.

Documents introuvables

Le 20 janvier dernier, lors d’un appel en visioconférence, les juges d’instruction ont informé les parties civiles que les faits étaient probablement trop anciens pour être jugés. « Le point de vue du magistrat instructeur est de dire que le délit commençant en 1993, et que la première plainte datant de 2006, soit treize ans plus tard, les faits sont prescrits », précise Raphaël Constant, avocat de l’association martiniquaise Écologie urbaine. « Notre position à nous est de dire qu’il y a un délit à chaque fois qu’on utilise le chlordécone, et qu’il est évident qu’on l’a utilisé en continu jusqu’au début du XXIe siècle », poursuit-il.

En effet, en 2002 encore, la douane a saisi à Dunkerque plusieurs tonnes de patates douces en provenance de Martinique, toutes contaminées au chlordécone. Mais l’ennui, c’est que le procès-verbal alors élaboré a depuis disparu. À l’instar de nombre d’autres documents, dont les rapports de réunions au ministère de l’Agriculture, entre 1989 et 1993, ou les bordereaux de dédouanement qui prouveraient que le pesticide arrivait sur l’île jusqu’en 2005. « Un document perdu ça va, deux c’est problématique. Mais, alors quand on ne retrouve plus rien, on commence à se poser des questions : a-t-on mal cherché ou y a-t-il pour objectif de faire obstruction à la justice ? » s’interroge Raphaël Constant. Les militants ont lancé un appel aux fonctionnaires de l’époque, leur demandant de venir témoigner, et d’attester de ce « crime d’empoisonnement organisé ».

« Ils attendent que l’on meure tous »

« À nous, désormais, de prouver que si l’on risque le non-lieu, ce n’est pas du fait d’une enquête bien menée, mais d’une absence d’enquête pendant trop longtemps », s’indigne Jean-Marie Flower, président de l’association guadeloupéenne Vivre, à l’origine d’une des plaintes : « C’est à croire qu’ils attendent que l’on meure tous », ajoute-t-il. En effet, « les délais déments » de l’affaire, d’après les mots de Raphaël Constant, soulèvent quelques questions sur la bonne volonté de la justice. Déjà, l’instruction judiciaire n’a été ouverte qu’en 2008, soit deux ans après la première plainte. Le dossier a été dépaysé au pôle santé du tribunal judiciaire de Paris et les juges se sont succédé, retardant encore la procédure. « Les parties civiles n’ont toujours pas été auditionnées, la première fois qu’on leur a parlé en quinze ans, c’était au début de l’année pour leur annoncer la probable prescription », s’agace l’avocat Constant.

Face au mépris, à l’impression d’être « des sous-citoyens » bénéficiant « d’une sous-justice », la foule en Martinique a scandé « Non à l’impunité ! » demandant au gouvernement de peser de tout son poids afin que le procès ait lieu et que justice soit faite. « Nous étions à l’unisson, de tous bords politiques et au-delà même des cercles militants, afin de faire entendre notre voix », se réjouit Philippe Pierre-Charles, secrétaire général de la CMDT (Centrale démocratique martiniquaise des travailleurs) et organisateur de la manifestation.

Le cri des Antillais suffira-t-il à éviter le non-lieu ? « L’émoi de l’opinion publique et les demandes politiques vont avoir un poids dans la décision du juge », dit Raphaël Constant. Il a prévu de lancer avec les avocats des différentes parties civiles une démarche commune afin de contester la prescription et de demander l’audition d’un certain nombre de témoins. Les militants, quant à eux, réunis lundi 1er mars dans la soirée, programment d’ores et déjà une nouvelle manifestation à la fin du mois.

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