Voler en hélicoptère au-dessus des plages du Débarquement, un juteux business polluant
En Normandie, plusieurs entreprises proposent de survoler les plages du Débarquement en hélicoptère. - © Caen-la-Mer Tourisme
En Normandie, plusieurs entreprises proposent de survoler les plages du Débarquement en hélicoptère. - © Caen-la-Mer Tourisme
Pour voir les plages du Débarquement de Normandie, des entreprises proposent une activité polluante : un vol en hélicoptère. Ces offres, souvent réservées aux riches touristes, sont même directement relayées par les offices de tourisme.
Caen (Calvados), correspondance
« Pour le survol des plages, au départ de Paris, vous avez à peu près 1 h 30 pour rejoindre les sites puis le vol sur place, avec la possibilité de vous poser à côté du musée. On sera sur un tarif TTC à 21 000 euros. » Au téléphone, le commercial de l’entreprise AeroAffaires semble coutumier de tels devis, mais la destination a de quoi surprendre : la Normandie, pour « un itinéraire chargé d’Histoire » à bord d’un Airbus AS355 Écureuil bimoteur cinq places plus le pilote, qui consomme environ 240 à 250 litres de kérosène par heure.
Durant la période des commémorations du débarquement des Alliés du 6 juin 1944, les visiteurs des sites historiques se comptent par millions. Rien qu’en 2024, entre le 1er et le 9 juin, près de 755 000 visiteurs uniques (touristes et excursionnistes) ont fréquenté les plages du Débarquement et leurs environs, selon l’office de tourisme de Caen-la-Mer. De quoi donner l’idée à certaines entreprises de proposer une option élitiste et polluante pour « visiter » les célèbres Omaha Beach ou encore la pointe du Hoc : l’hélicoptère. Des initiatives souvent relayées par les offices de tourisme soutenus par les collectivités locales.
Au départ de Paris, de Caen ou d’un simple champ dans le bocage, plusieurs sociétés vendent ces prestations aériennes. « C’est une activité qui se développe bien, explique le commercial d’AeroAffaires. Nous avons de tout en termes de clientèle. Des Américains bien évidemment, mais aussi des Russes, des Ukrainiens et des Français. »
Le ciel normand est pourtant déjà bien encombré à cette période de l’année, par les avions qui participent aux commémorations officielles et par les jets d’officiels, comme celui du secrétaire d’État étasunien à la Guerre, Pete Hegseth, transitant par l’aéroport de Caen-Carpiquet. À terre, la frénésie est palpable jusque dans les offices de tourisme, mais c’est sur internet que l’on peut être conduit à la société Heli Événements par Caen-la-Mer Tourisme, chargée de la promotion touristique de la communauté urbaine de 48 communes autour de Caen.
65 euros pour 6 minutes de vol
Adhérente à l’office de tourisme, l’entreprise locale Heli Événements propose notamment plusieurs circuits allant de 65 euros les six minutes de vol à 330 euros les quarante minutes… « Nous avons une démarche entrepreneuriale et personnelle la plus écologique possible par rapport au matériel utilisé », explique par téléphone une employée d’Heli Événements, qui a préféré témoigner sous anonymat.
Questionnée par Reporterre au sujet du partenariat avec l’entreprise, la communauté urbaine de Caen-la-Mer a déclaré « faire attention à ce que les visiteurs respectent la mémoire des gens qui ont combattu et que les organisations offrent les garanties en matière d’éthique », par le biais de Magali Saint, élue chargée du littoral et du tourisme. Difficile pour autant de trouver des arguments écologiques face au bilan carbone calamiteux que représentent les hélicoptères en comparaison de véhicules terrestres, par exemple.
« Les riches touristes survolent les plages et, pendant ce temps, la qualité de l’air ici est moyenne ou médiocre »
« C’est quand même incroyable, cette activité même est contre la transition écologique, réagit Alexandra Beldjoudi, cosecrétaire Les Écologistes Normandie, conseillère communautaire d’opposition de Caen-la-Mer et découvrant ce partenariat. Quoi qu’on fasse, l’hélicoptère ne peut pas devenir du tourisme durable. Les riches touristes survolent les plages et, pendant ce temps, la qualité de l’air ici est moyenne ou médiocre. »
Plus fort encore, l’office de tourisme relaie aussi l’offre commerciale de survol des plages en DC-3, un avion étasunien d’époque, pour « un moment rare mêlant émotion, patrimoine et passion aéronautique », tout ça pour 270 euros.
« L’histoire du Débarquement rapporte de l’argent, avec à la fois un public populaire et un autre élitiste, dit Guillaume Yverneau, docteur en histoire contemporaine à l’université de Caen et spécialiste de la Seconde Guerre mondiale. Des séminaires d’entreprise proposent par exemple de rejouer le Débarquement, il y a ces survols en hélicoptère mais aussi des épreuves sportives (comme le marathon de la Liberté)… La question centrale, c’est qu’est-ce que l’on considère aujourd’hui comme une commémoration ? »