Les territoires pollués sont-ils condamnés à le rester ?
Le 31 mai, une manifestation organisée notamment par l’Association contre l’incinération des déchets à Vitry (Acid) a rassemblé plus de 500 personnes, qui ont marché de l’incinérateur d’Ivry-sur-Seine jusqu’aux Ardoines, pour finir à la mairie de Vitry-sur-Seine. - © Lucas Sansberro / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Le 31 mai, une manifestation organisée notamment par l’Association contre l’incinération des déchets à Vitry (Acid) a rassemblé plus de 500 personnes, qui ont marché de l’incinérateur d’Ivry-sur-Seine jusqu’aux Ardoines, pour finir à la mairie de Vitry-sur-Seine. - © Lucas Sansberro / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
La ZAC des Ardoines, à Vitry-sur-Seine, devrait bientôt accueillir un data center et un incinérateur. Comme si un territoire pollué devait être à jamais sacrifié, écrivent Myriam Goujjane et Jeanne Guien dans cette chronique.
Myriam Goujjane est coprésidente de l’Association contre l’incinération des déchets à Vitry (Acid-Vitry), et Jeanne Guien est chercheuse, spécialisée en philosophie des techniques et en histoire industrielle. Elle est également porte-parole de Résistance à l’agression publicitaire (RAP).
Depuis des années, la ZAC (zone d’aménagement concerté) des Ardoines à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne) semblait promise à la reconversion. Arrêt de la centrale thermique EDF en 2015, vidange du dépôt pétrolier, soutien à des lieux culturels et multiples constructions : transports (ligne 15, Tzen 5), logements, services publics… La mairie communique largement sur ces projets, promettant que les nouveaux quartiers des Ardoines vont « pren[dre] vie », offriront « des espaces de loisir » et « qu’aucun risque ne sera pris concernant la santé des habitants et habitantes ».
Sur le site web dédié aux réaménagements de la zone, on lit qu’elle doit passer de « site majoritairement industriel » à « ville mixte », avec espaces verts, ferme urbaine, « désartificialisation des sols » et « renaturation progressive de la ville ». Le projet serait « responsable », tiendrait compte « des effets du réchauffement climatique en luttant contre les îlots de chaleur ».
De telles promesses semblent bienvenues. Plus de dix ans qu’on espère et attend, à Vitry, que la ZAC soit réhabilitée et rendue à la population. Déjà, les gens se réapproprient les Ardoines, installant foodtrucks ici, barbecues là, pique-niquant sur les friches de bord de Seine, diffusant de la musique, prenant des baignades improvisées, construisant des lieux de vie informels. Ces usages populaires témoignent d’une aspiration à la réouverture de ces lieux qui ont hébergé, pendant un siècle, des activités de production d’énergie et de stockage de charbon et d’hydrocarbures.
Le quatrième incinérateur du Val-de-Marne
Atterrissage difficile en janvier 2026, lorsque les Vitriots ont appris, en pleine campagne municipale, l’existence du projet « Thermo-sur-Seine » : une usine de production de chaleur à partir de l’incinération de déchets refusés au tri (CSR, bois B [1]), importés sur des centaines de kilomètres, devrait être installée aux Ardoines, sur le site d’EDF.
Ce serait là le quatrième incinérateur du Val-de-Marne, département qui brûle déjà le plus de déchets de toute l’île-de-France [2]. À proximité immédiate, c’est un data center qui devrait être construit, en lieu et place de l’ancien dépôt pétrolier. Finis les rêves de reconversion : une industrie polluante s’en va, une autre arrive !
« Une industrie polluante s’en va, une autre arrive ! »
Pourquoi de tels projets, qui ne tiennent compte ni du changement climatique, ni des aspirations populaires ? Sans doute parce que le projet est lucratif [3] et technocratique, inspiré d’un modèle industriel du XXe siècle peu soucieux de l’environnement et de la consultation populaire. De fait, la communication à propos des Ardoines ne concerne pas l’ensemble de la ZAC, mais les quartiers « gare Ardoine » et « Seine gare », au nord et au sud de la zone. Le projet d’incinérateur, au centre, n’a été révélé qu’après avoir été voté au Conseil de Paris, alors que son étude a duré plus de cinq ans.
Face à cette injustice environnementale et ce déni de démocratie, des habitants et habitantes ont créé dès avril l’Association contre l’incinération des déchets à Vitry (Acid-Vitry), dont l’objet est d’informer la population du projet d’incinérateur et de s’opposer à sa construction par tous les moyens.
Le 31 mai, une manifestation organisée par Acid a rassemblé plus de 500 personnes, qui ont marché de l’incinérateur d’Ivry-sur-Seine jusqu’aux Ardoines, pour finir à la mairie de Vitry-sur-Seine. Des slogans comme « Libérons les Zardoines », « D’autres Ardoines sont possibles », « EELV, écolo à Paris, pollueurs ici », ou encore « Vitry n’est pas la poubelle de Paris », témoignèrent à cette occasion du sentiment d’être enfermés dans le statut de territoire servant et de ne pas avoir le droit de choisir l’avenir de leur ville.
Champs et jardins ouvriers
Pour reprendre ce droit, et faire émerger des propositions alternatives, Acid organise des ateliers de discussion sur le futur du quartier. Il en ressort une double aspiration : dépolluer et réparer cet espace abîmé pour qu’il puisse véritablement devenir un espace de loisirs ; y installer des activités économiques low-tech, en tenant compte des pratiques artisanales et culturelles de ce territoire.
Si ce site a depuis longtemps été consacré à l’énergie, produisant jusqu’à 8 % de celle destinée à l’Île-de-France, pourquoi ne pas en faire un laboratoire des formes d’énergie et de sobriété que le XXIe siècle réclame ? Si le site a accueilli et accueille encore beaucoup d’activités de collecte et traitement de déchets, pourquoi ne pas donner la priorité à celles qui sont le moins impactantes — ferraillage, recycleries, tri, maintenance et réparation ?
Rappelons aussi qu’il y a un siècle, ce site était occupé par des champs, puis des jardins ouvriers. Cette culture-là aussi, aurait droit d’être préservée.