« Les classes populaires vont respirer un air vicié » : une banlieue parisienne lutte contre un méga-incinérateur
Les cheminées de l'ancienne centrale thermique de Vitry. C'est sur ce même site que doit être implanté l'incinérateur. - © Benoît Collet / Reporterre
Les cheminées de l'ancienne centrale thermique de Vitry. C'est sur ce même site que doit être implanté l'incinérateur. - © Benoît Collet / Reporterre
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Municipales — Pour verdir son réseau de chaleur, Paris veut construire une centrale thermique à Vitry-sur-Seine. Les effets sur la santé de la combustion de centaines de milliers de tonnes de bois et de déchets inquiètent la banlieue populaire.
Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), reportage
Pendant un siècle, Vitry-sur-Seine, à 4 kilomètres au sud de Paris, a été l’un des plus gros producteurs d’électricité de l’agglomération parisienne. Jusqu’en 2015, les deux cheminées rouges et blanches de 160 mètres de haut de la centrale thermique d’EDF recrachaient sur la ville d’épaisses fumées de charbon. D’ici à une petite dizaine d’années, des volutes de bois et de déchets calcinés pourraient bien les remplacer. En pompant l’eau du fleuve, chauffée ensuite par l’incinération de 450 000 tonnes [1] de ces matières par an, « Thermo-sur-Seine », le nom de ce nouveau projet, promet de récupérer une chaleur issue des « énergies renouvelables ».
Sur ce site industriel de 7 hectares, la ville de Paris projette de faire construire trois immenses « unités de production de vapeur » afin d’alimenter son réseau de chaleur urbain. Puissance totale : 300 mégawatts. Pour le moment, EDF dispose toujours à Vitry de deux centrales à gaz qui produisent à la fois de la chaleur et de l’électricité.
Objectif : « décarboner » le réseau de chaleur parisien
En fin d’année dernière, le renouvellement de la délégation de service public a conduit la capitale à confier la gestion de ses 500 km de canalisations et de ses douze centrales de production de vapeur à une nouvelle société d’économie mixte, détenue à 49 % par la mairie et la Caisse des dépôts et consignations et à 51 % par Dalkia, associé à Eiffage pour le volet construction.
La filiale d’EDF a ravi à Suez la gestion du chauffage urbain parisien — un marché pharaonique à 15 milliards d’euros — en partie grâce à cette future centrale thermique vitriote qui doit « décarboner » le réseau de chaleur parisien. La vapeur créée par l’eau chauffée grâce à l’incinération des déchets doit en effet être injectée dans les 500 kilomètres de canalisations du réseau de chaleur parisien. Celui-ci alimente la totalité des hôpitaux parisiens, 40 % des bâtiments tertiaires de la capitale — soit l’équivalent de 450 000 logements — et une partie de la consommation de plusieurs communes de la première couronne, dont Vitry-sur-Seine.
« Des tissus imperméables plein de PFAS, des mousses ignifugées… »
Quels déchets seront brûlés ? Du « bois B », soit des « déchets de bois faiblement traités, peints ou vernis, mais non dangereux », selon le référentiel de l’Ademe. Jusque-là, pourquoi pas. Il y aura aussi des CSR (combustibles solides de récupération), qui inquiètent davantage l’opposition municipale et le collectif 3R (Réduire, réutiliser, recycler). Ces pellets incorporent toutes sortes de déchets qui n’ont pas pu être recyclés sur les chaînes de tri.
Selon l’entreprise Idex, spécialiste des réseaux de chaleur, il peut s’agir de « déchets industriels banals et des encombrants de déchetterie » plastiques, mousses, vêtements, caoutchouc… Et donc de « tissus synthétiques imperméables plein de PFAS, de mousses ignifugées », à en croire le collectif 3R, qui alerte depuis de longues années sur les rejets atmosphériques de dioxines et de PFAS de l’incinérateur voisin d’Ivry-sur-Seine, l’un des plus grands d’Europe.
De « l’air vicié » pour les quartiers populaires
À quelques centaines de mètres de Thermo-sur-Seine, dans le quartier Camille Groult, classé « politique de la Ville », Hocine Tmimi et ses colistiers distribuent des tracts « Non à l’incinérateur ». Le conseiller municipal et candidat aux élections municipales soutenu par La France insoumise estime que « Paris ne peut pas vouloir respirer du bon air tandis que les classes populaires respirent un air vicié ».
La commune est déjà ceinturée d’incinérateurs, trois dans un rayon de 10 km : Valo’Marne à Créteil (244 500 tonnes de déchets ménagers par an), l’incinérateur de Rungis Val-de-Marne (130 000 tonnes par an) et celui d’Ivry-sur-Seine (350 000 tonnes par an). Selon l’Observatoire régional des déchets en Île-de-France, 777 kilos de déchets sont brûlés par an et par habitant dans le Val-de-Marne chaque année, contre 324 kilos dans les Hauts-de-Seine.
« Faire de l’écologie populaire, c’est arrêter de penser que l’on peut installer dans les villes populaires tout ce que les villes riches ne veulent pas », affirme à Reporterre Hocine Tmimi. À Vitry-sur-Seine, 1 logement sur 3 est HLM. Beaucoup de familles vivent dans le quartier Camille Groult, qui compte plusieurs établissements scolaires et deux crèches.
Particules fines
Flambant neuf, le quartier des Ardoines et ses 8 000 logements est encore plus proche des cheminées. Sur cet ancien territoire industriel, la société du Grand Paris ambitionne de « développer un quartier animé, en bord de Seine ». « Les promoteurs ont fait de belles promesses aux nouveaux propriétaires, mais qui voudrait vivre à côté d’un incinérateur ? » s’indigne Myriam Goujjane, vitriote et membre du collectif 3R.
Dans une délibération votée en décembre dernier, la ville de Paris s’est engagée « sur des valeurs limites d’émission plus basses que la réglementation » pour Thermo-sur-Seine. Les usines de « cogénération de chaleur » à base de CSR sont soumises à la réglementation ICPE (installations classées pour la protection de l’environnement).
« Qui voudrait vivre à côté d’un incinérateur ? »
Cette dernière fixe des valeurs limites d’émission pour une série de rejets atmosphériques, dont les dioxines et furanes, les oxydes d’azote et les métaux lourds. Sans compter les rejets atmosphériques liés à la combustion du bois. « L’ensemble des moyens de chauffage au bois est responsable de 60 % des émissions de particules fines » (PM2.5) en Île-de-France, selon Airparif, l’organisme chargé de surveiller la qualité de l’air dans la région.
Contacté par Reporterre, Dalkia n’a pas souhaité en dire davantage sur la nature des combustions et les rejets atmosphériques qui en découleront. L’entreprise invoque le « respect de la confidentialité liée à la procédure de l’appel d’offres ». De son côté, la mairie de Paris a assuré par courriel à Reporterre que la nature du futur site « n’en fait pas un incinérateur, car les matières dangereuses en sont exclues ».
Pierre Bell-Lloch, le maire communiste de Vitry-sur-Seine, explique ne pas avoir eu beaucoup plus de détails. Dalkia lui aurait tout de même assuré que « les futures capacités de Thermo-sur-Seine permettraient de fermer l’actuelle turbine à gaz et donc d’éviter les rejets atmosphériques de l’équivalent de 1 200 cheminées individuelles », selon les mots du premier édile.
Des déchets apportés par barges puis camions
Incinérateur, centrale thermique, chaudière à bois ? À Vitry-sur-Seine, la bataille sémantique est explosive. Myriam Goujjane insiste pour parler d’un « incinérateur » et non d’une « chaudière ». « Une chaudière à bois, ça n’inquiète personne », ironise la militante. Elle était l’une de celles et ceux qui ont pris la parole lors d’un premier rassemblement d’une vingtaine d’opposants au projet, fumigènes verts de sortie, devant le site d’EDF le 14 février.
« Il s’agit d’un projet considérable et disproportionné », poursuit la militante. Pour trouver 450 000 tonnes de « bois B » et de CSR tous les ans, la société d’économie mixte prévoit de ratisser tous les déchets de chantier à 300 km à la ronde. Ils seraient transportés par barge jusqu’à Ris-Orangis, en amont de la Seine, puis probablement acheminés par camion jusqu’à Thermo-sur-Seine.
Pour déminer le terrain, la Commission nationale du débat public doit organiser une concertation préalable dans les prochains mois. À cette occasion, le maire sortant promet « une votation citoyenne ».
L’incinérateur s’est invité au cœur de la campagne municipale. Hocine Tmimi et Frédéric Bourdon, tête de liste de Vitry en mieux (divers gauche), tous deux qualifiés pour le second tour, accusent le maire sortant d’avoir été au courant du projet depuis 2022, sans s’y opposer. « Bien sûr que j’ai été consulté mais pas sur un projet industriel précis, et encore moins sur l’incinération de CSR », se défend Pierre Bell-Lloch. Thermo-sur-Seine pourra-t-il coûter la mairie aux communistes ? La liste du maire sortant est certes en tête avec 37 %, mais la liste écologiste Vitry en mieux et celle, de gauche, de Hocine Tmimi pourraient s’allier pour remporter la mairie.
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