123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

Incendies

Incendies : en brûlant, les forêts françaises alimentent le dérèglement climatique qui les détruit

Un pompier face aux flammes en Gironde, le 25 juillet 2026.

Facilités par le réchauffement climatique, les feux de forêt contribuent eux-mêmes à ce phénomène. Au CO2 libéré par les flammes, s’ajoute celui qui ne sera pas absorbé par ces puits de carbone ainsi détruits.

En Gironde, dans les Côtes-d’Armor, la Drôme, le Var, les Pyrénées-Orientales, à Fontainebleau… Attisées par le vent, la sécheresse et des températures élevées, les flammes rongent une importante partie du territoire. Lundi 27 juillet, près de 68 000 hectares avaient brûlé en France, d’après les données du Système européen d’information sur les feux de forêt (Effis), un niveau exceptionnellement élevé à cette période de l’année. Quelques jours ont suffi pour réduire en cendres des arbres vieux de plusieurs dizaines d’années.

Le changement climatique favorise le développement et la propagation des feux de forêt. Selon Météo-France, dans une France à +4 °C d’ici la fin du siècle, le risque d’incendie pourrait s’étendre à l’ensemble du pays. Dans certaines régions, en particulier le pourtour méditerranéen, la saison des feux pourrait être allongée d’un à deux mois. Il s’agit là d’un cercle vicieux : en brûlant, les arbres libèrent le carbone qu’ils contiennent dans l’atmosphère, contribuant à leur tour au dérèglement du climat.

Plus d’un million de tonnes de CO2

D’après les données de l’Effis, les feux de forêt français auraient déjà relâché 1,4 million de tonnes de dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère au cours des sept premiers mois de l’année 2026. Un niveau supérieur à la moyenne des vingt dernières années (2003-2025), établie à 1 million de tonnes, soit environ 0,25 % des émissions de gaz à effet de serre annuelles du pays.

En 2022, année durant laquelle la superficie brûlée a atteint des niveaux équivalents à cette période de l’année (avec près de 44 000 hectares perdus au 22 juillet et 66 000 hectares sur l’année), les feux ont émis 4,4 millions de tonnes de CO2, toujours selon l’Effis.

Des chercheurs ont revu ce bilan à la hausse dans une étude publiée dans la revue Biogeosciences en 2025. Ils considèrent en effet que l’Effis sous-estime les émissions des feux de forêt, qu’elle calcule à partir d’un modèle générique, le système mondial d’assimilation des incendies du service de surveillance de l’atmosphère de Copernicus.

Toutes les forêts et tous les sols ne se valent cependant pas. En incluant les émissions liées à la combustion de la matière organique du sol, de la lignite (une roche sédimentaire présente dans les Landes), ou encore des tourbières (brûlées lors de l’incendie des monts d’Arrée), les auteurs de l’étude précitée estiment que près de 8 millions de tonnes de CO2 auraient été émises par les incendies en 2022.

« Les surfaces sombres absorbent plus d’énergie solaire, ce qui contribue à réchauffer le climat localement »

En 2022, d’après cette équipe de scientifiques, ils auraient directement représenté 2 % des émissions de la France… mais ce chiffre ne comprend pas la quantité de carbone que les forêts auraient absorbée si elles étaient restées vivantes. En temps normal, elles constituent un important puits de carbone, absorbant chaque année 27 millions de tonnes de CO2. En 2022, les brasiers ont amoindri de 30 % la capacité d’absorption et de séquestration de CO2 des forêts, d’après l’analyse publiée dans Biogeosciences.

Aux émissions directement libérées par la combustion, il faut ajouter le fait que les sols brûlés deviennent noirs. « Or, les surfaces sombres absorbent plus d’énergie solaire que des surfaces claires, ce qui contribue à réchauffer le climat localement », expliquait en 2020 à Reporterre le climatologue Philippe Ciais, directeur de recherche au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement. « Après les feux, les sols deviennent aussi plus sensibles à l’érosion et aux inondations », pointe le climatologue Davide Faranda auprès du Nouvel Obs.

« Les incendies augmentent aussi la teneur en particules dans l’air, notamment en carbone suie, qui ont aussi pour effet de réchauffer le climat », de manière néanmoins très temporaire, ces particules disparaissant en l’espace de quelques jours, ajoute Philippe Ciais.

Reconstruction incertaine

Après le passage du feu, les forêts peuvent se reconstruire et, à terme, recouvrer leur capacité de séquestration du carbone. « Il y a toujours des graines ou des cônes qui résistent, disait récemment à Reporterre Jonathan Lenoir, écologue chargé de recherche au CNRS. L’année suivante, ils peuvent être dispersés par la faune, et permettre à la végétation de repartir. »

Mais la repousse est lente et varie en fonction des espèces. « 1 000 hectares d’herbacées brûlées vont revenir à leur état initial en un ou deux ans, explique Florent Mouillot, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement. Alors que 1 000 hectares de forêt ancienne, ou sur sol de tourbière, mettront 500 à 1 000 ans à recouvrer leur stock de carbone. »

Cette régénération peut également être entravée par les ravageurs, l’enchaînement de sécheresses et de canicules, qui fragilisent les arbres… ou pire, par un nouveau départ de feu. « Les pins mettent près de quinze ans pour produire des graines : si deux incendies interviennent dans un laps de temps plus court, cela pose problème pour la régénération de la forêt, car l’écosystème reste bloqué à l’état de maquis », poursuit Florent Mouillot.

Selon un récent rapport de l’association Canopée, ces différents facteurs, couplés à l’augmentation des abattages (notamment pour le chauffage), auraient réduit de moitié le puits de carbone forestier français entre 2013 et 2021.

legende