En Australie, « même des forêts tempérées partent en fumée »

Durée de lecture : 6 minutes

8 janvier 2020 / Entretien avec Philippe Ciais

Le changement climatique est « un facteur essentiel » pour comprendre les incendies qui ravagent l’Australie depuis quatre mois, dit à Reporterre le climatologue Philippe Ciais. Selon lui, l’augmentation des températures mondiales estivales place n’importe quelle forêt tempérée sous la menace de tels feux.

Philippe Ciais est directeur de recherche au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE). Ses travaux portent sur le cycle du carbone et le rôle des écosystèmes continentaux dans le système climatique. En décembre 2019, il a été élu à l’Académie des sciences dans la section Sciences de l’univers.


Reporterre — Depuis quatre mois, 55.000 kilomètres carrés de terres ont brûlé en Australie, qui lutte contre les pires incendies de son histoire. 24 personnes sont mortes, 100.000 ont été évacuées et un demi-milliard d’animaux ont péri dans les flammes. Le changement climatique est-il responsable de ce désastre ?

Philippe Ciais — Le changement climatique est un facteur essentiel pour comprendre ces incendies. Partout dans le monde, à cause du changement climatique provoqué par l’Homme et ses émissions de gaz à effet de serre, on observe une tendance à l’augmentation des températures. En Australie, les températures sont plus élevées qu’à l’accoutumée pendant la saison des feux et se conjuguent à des sécheresses et des variabilités naturelles propices aux incendies. Ces mégafeux sont donc imputables à un cocktail explosif entre la variabilité naturelle du climat, la sécheresse et le changement climatique.

Le pays connaît de grandes ondulations climatiques : le dipôle de l’océan Indien (DOI) — une oscillation irrégulière des températures de surface de la mer — et le mode annulaire austral (SAM) — principal mode de variabilité atmosphérique dans la région — sont mal disposés et propices à de grandes sécheresses. L’Australie traverse ainsi des sécheresses depuis trois ans. Quand arrive la saison des feux, le risque de déclenchement d’incendies est donc plus élevé. Le problème, c’est qu’avec la hausse des températures liée au changement climatique, cette saison des feux est de plus en plus longue. Cette période s’étend maintenant au printemps et en été.

Ce cocktail suffit pour déclencher des incendies de forêt qu’on ne voyait pas auparavant. Les feux de bush ou de savane sont plutôt habituels en Australie mais ce qui se passe actuellement, c’est que même des forêts tempérées du Sud, composées d’eucalyptus et de grands arbres, brûlent alors qu’elles étaient relativement humides et peu affectées par les incendies. C’est un évènement vraiment nouveau, pas tellement pour la surface totale qui est brûlée, mais parce que ce sont des forêts tempérées qui partent en fumée.



Ces incendies contribuent-ils à accélérer le changement climatique ?

Oui, il existe plusieurs rétroactions entre les feux et le climat. Tout d’abord, les forêts contiennent des quantités importantes de carbone qui, en cas d’incendie, sont libérées dans l’atmosphère sous forme de CO2. En repoussant, les forêts peuvent de nouveau capter ce CO2, mais une forêt tempérée met au moins 30 ou 40 ans avant de se reconstituer. Il y a aussi le fait que les sols brûlés soient noirs. Or, les surfaces sombres absorbent plus d’énergie solaire que des surfaces claires, ce qui contribue à réchauffer le climat localement. Enfin, les incendies augmentent aussi la teneur en particules dans l’air, notamment en carbone suie, qui ont aussi pour effet de réchauffer le climat. Mais ces particules disparaissent assez vite, au bout de quelques jours elles se détruisent, donc c’est un réchauffement temporaire.



Vous êtes impliqué dans le Global Carbon Project (GCP), un consortium de soixante-seize scientifiques issus de cinquante-huit laboratoires nationaux. Chaque année, le GCP publie son analyse du cycle mondial du carbone. Entre 2017 et 2018, vous avez montré que les émissions de l’Australie avaient encore augmenté de 0,8 %…

L’Australie fait de l’extraction du charbon l’une de ses principales ressources, c’est pour ça que ses émissions de CO2 ont continué à augmenter. Son économie est très orientée autour des matières premières, fossiles, minières. Le gouvernement australien a, depuis plusieurs années, été très conservateur et n’a pas voulu faire grand-chose pour le changement climatique. Mais cet évènement marquera peut-être un tournant. L’opinion publique australienne est désormais directement affectée et le pouvoir ne pourra plus ignorer le changement climatique. Que l’on soit conservateur ou écologiste, quand on a sa maison qui brûle ou que l’on doit évacuer une région parce que la pollution y est dix fois plus grande qu’à Pékin en ce moment, on ne peut plus se cacher. D’une certaine façon, on peut espérer que ça va favoriser une prise de conscience des dangers du changement climatique.

Le port en eaux profondes Abbot Point, spécialisé dans l’exportation de charbon et situé à 25 km au nord de Bowen, dans le Queensland, en Australie.

La difficulté est qu’entre des mesures de réduction d’émission et le changement climatique, on a un lien de cause à effet assez long : ce n’est pas parce que l’Australie réduit ses émissions de 5 % l’an prochain que ce pays n’aura pas un énorme incendie dans deux ans. Le problème est qu’il faut que la réduction d’émission soit menée à l’échelle mondiale et comprendre qu’elle ne paiera pas immédiatement.

Mais de toute façon, ce genre de catastrophe montre qu’il faudra un jour ou l’autre payer l’addition. Soit on paie la substitution des énergies fossiles, soit on paie le coût de la restauration des forêts et des infrastructures endommagées par le changement climatique. Et si rien n’est fait, les coûts des dommages seront forcément plus élevés que les coûts des mesures de réduction d’émission.



Ces incendies marquent-ils un cap dans les manifestations du changement climatique ?

C’est toujours difficile de savoir si on passe un cap… Disons que nous traversons plutôt une succession de seuils qui augmentent les risques de vivre des catastrophes. Les systèmes sont de plus en plus vulnérables et, tôt ou tard, de nouveaux évènements, toujours plus extrêmes, se produisent. En Australie, on ne peut pas dire quand, mais on peut être sûrs qu’il y aura de nouveau des incendies de ce genre — aujourd’hui exceptionnels — car les températures vont continuer de monter et qu’il y aura toujours plus de sécheresses.

Ce que nous montre cet évènement, c’est qu’avec le changement climatique, si les températures d’été sont vraiment très élevées, n’importe quelle forêt tempérée peut brûler. Même une forêt boréale comme on l’a vu en 2018 en Suède, où il y a eu des incendies jamais observés, qui se sont produits parce que les températures étaient quatre ou cinq degrés plus élevés que la normale. Il suffit qu’il y ait les mauvaises conditions, le mauvais cocktail, pour que le changement climatique déclenche quelque chose de complètement nouveau, de différent et de grave par rapport à ce qui a pu exister.

À long terme, nous n’avons d’autre choix que de réduire nos émissions de gaz à effet de serre. À court terme, comme de toute façon le changement climatique va se poursuivre, l’enjeu c’est aussi de développer les infrastructures de lutte et de prévention des incendies. Même dans des régions qui n’avaient pas l’habitude d’être soumises à des feux de forêt.

  • Propos recueillis par Alexandre-Reza Kokabi

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Lire aussi : « Les feux en Australie sont un message pour le monde : si votre hypocrisie continue, vous allez tous brûler »

Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos :
. chapô : Dans la ville de Batemans Bay en Nouvelle-Galles du Sud, le 31 décembre 2019. @thetruegem sur Twitter
. port : Flickr (Stop Adani/CC BY 2.0)

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