Reporterre s’engage pour un journalisme sans IA générative
Reporterre s’engage pour un journalisme sans IA générative. - © Camille Besse / Reporterre
Reporterre s’engage pour un journalisme sans IA générative. - © Camille Besse / Reporterre
Le déploiement de l’IA fait peser sur l’humanité la menace d’une catastrophe écologique, démocratique, sociale et anthropologique. À contre-courant d’une partie de la profession, « Reporterre » s’engage à s’en passer.
L’Intelligence artificielle générative (IAg) [1] est désormais omniprésente. Plus d’un Français sur deux et la quasi-totalité des 15-24 ans l’utilisent dans leur vie quotidienne. Et, tous les secteurs professionnels ou presque sont touchés. Le journalisme ne fait pas exception. Des articles entièrement rédigés par IAg qui pullulent en ligne aux écoles les plus prestigieuses qui enseignent « comment faire travailler l’IA au service du journalisme », une grande partie de la profession semble avoir accepté, parfois avec entrain, de faire avec.
À contre-courant de cette tendance, Reporterre et l’ensemble de son équipe s’engagent à :
Ne publier aucun contenu, texte, photo, image, vidéo, généré ou modifié par IAg.
Cela implique de :
— Ne pas utiliser d’IAg pour choisir les sujets que nous traitons.
— Ne pas utiliser d’IAg pour produire nos articles, photos, vidéos et posts sur les réseaux sociaux.
— Ne pas utiliser d’IAg pour nos recherches en amont des articles.
— Ne pas injecter dans une IAg de contenus confidentiels, non publiés.
— Être toujours transparent avec nos lecteurs. Si une exception à ce principe devait être décidée par la rédaction, elle devrait être justifiée par l’apport d’informations cruciales pour le public et les lecteurs en seraient informés en toute transparence.
Ces engagements s’appliquent à l’ensemble des publications sur le site de Reporterre, ainsi que dans ses infolettres, ses vidéos et posts sur les réseaux sociaux [2].
Pourquoi ce choix ?
Car l’usage de l’IAg ne correspond pas à l’idée que nous nous faisons de notre métier : la pratique du journalisme suppose d’aller sur le terrain, de douter, de vérifier, d’être à la fois critique et empathique, rigoureux et artisanal. En un mot, humain.
Car, comme nous le démontrons au fil de nos enquêtes, le déploiement de l’IAg fait peser sur l’humanité la menace d’une quadruple catastrophe : écologique, démocratique, sociale et anthropologique.
Une catastrophe écologique
L’IAg est un gouffre énergétique. Le stockage des données ainsi que la puissance de calcul nécessaire à l’entraînement et à l’usage des IAg sont extrêmement énergivores. La consommation électrique des data centers pourrait doubler à cause de l’IAg entre 2025 et 2030, représentant à elle seule 3 % de la consommation électrique mondiale.
Une aberration climatique : si cette électricité est renouvelable, elle détourne des ressources précieuses pour décarboner d’autres secteurs, et si elle est issue d’énergies fossiles, elle ne fait qu’aggraver le problème. Au Texas, un seul data center géant installé par Google va émettre autant de CO2 que toute la ville de San Francisco.
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L’IAg consomme en outre de nombreuses ressources matérielles nécessaires à la fabrication et l’utilisation des semi-conducteurs indispensables à son fonctionnement : de l’eau en quantités gigantesques et des ressources minérales extraites de mines au prix de pollutions et de souffrances humaines désastreuses.
Une catastrophe démocratique
Une technologie n’est jamais neutre. Les IAg qui dominent le secteur sont développées par les multinationales de la tech étasunienne et sont imprégnées de leur vision du monde libertarienne, antidémocratique, voire pour certaines ouvertement technofascistes.
Les textes et images générés par IA qui inondent les réseaux sociaux sont biaisés et menacent de renforcer les stéréotypes racistes, sexistes, homophobes, classistes, etc. Soit parce qu’elles façonnent délibérément une vision du monde technofasciste (l’IAg Grok de Musk entre autres) soit parce qu’elles reproduisent les biais des données qu’elles collectent.
Aux mains des entreprises de la Big Tech, qui se livrent à une course folle pour imposer leur monopole sur l’IAg, ces outils font exploser la circulation de fake news sur les réseaux sociaux. L’accès à une information fiable pour les citoyens, socle déjà largement ébranlé de la démocratie, n’en est que plus menacé.
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C’est d’autant plus inquiétant que ces géants de la tech, dont les plateformes numériques, capturent l’attention et encouragent l’addiction de leurs utilisateurs, les incitent à recourir massivement à leurs IAg conversationnelles (ChatGPT, Gemini, Copilot, Meta IA, Claude, etc.).
Or, non seulement ces outils ne fournissent pas des informations fiables et peuvent tromper leurs lecteurs, mais ils pillent le travail des journalistes en synthétisant les informations des médias professionnels et en détournant une forte part de leur audience, menaçant la pérennité de médias indépendants, indispensables à toute société démocratique.
Une catastrophe sociale
L’IAg dégrade et menace le travail humain. D’une part, pour les travailleurs de l’ombre indispensables au fonctionnement de ces IA : des « travailleurs du clic » sous-payés pour entraîner ces algorithmes dans des conditions s’apparentant parfois à de « l’esclavage moderne » néocolonial.
D’autre part, à l’autre bout de la chaîne, l’IAg promet d’automatiser de plus en plus de tâches et de remplacer le travail humain. Si cette promesse de gains de productivité pour le capital est pour l’instant loin d’être tenue, l’IAg sert déjà de prétexte à des licenciements massifs et intensifie parfois le travail et la souffrance, contribuant à la perte de sens au travail et à déposséder le travailleur de son autonomie.
« L’IAg sert déjà de prétexte à des licenciements massifs et intensifie parfois le travail et la souffrance »
L’IAg menace également le travail de nombreux artistes et auteurs. La performance des IAg dépend directement de leur capacité à absorber, sans payer, des quantités faramineuses de données disponibles en ligne.
Elles pillent des œuvres pour générer leurs propres contenus « originaux », qui concurrencent ensuite les créations humaines. D’après l’Unesco, l’essor de l’IAg pourrait entraîner d’ici 2028 des pertes de revenus mondiales de 24 % pour les créateurs de musique et de 21 % pour les créateurs audiovisuels, soit près de 8,5 milliards d’euros par an cumulés.
Une catastrophe anthropologique
L’IAg apparaît comme l’aboutissement du projet d’emprise sur nos vies mis en œuvre par le capitalisme algorithmique. Les géants de la tech ont conçu leurs plateformes numériques de manière à générer de l’addiction et à aspirer toujours plus efficacement les données personnelles des utilisateurs, revendables aux annonceurs. Cela transforme, d’une part, les humains et leur vie intime elle-même en marchandises, et renforce d’autre part les injonctions personnalisées à la consommation.
L’IAg perfectionne ce mécanisme d’aliénation totale : en s’imposant à une vitesse fulgurante dans les usages quotidiens comme « compagnon » et conseiller conversationnel omniprésent, elle pense, influence et décide des besoins à la place des citoyens-consommateurs. Elle affaiblit notre mémoire, menace notre esprit critique et notre créativité.
Elle contribue à l’épidémie de solitude, sur laquelle alerte l’Organisation mondiale de la santé, en la reliant à l’émergence des technologies numériques.
Fuite en avant
Ces désastres ne sont pas des effets secondaires malheureux, susceptibles d’être corrigés par l’optimisation de cette technologie. Ils sont consubstantiels à la nature de l’IAg : un outil fondamentalement extractiviste. L’IAg doit extraire des matériaux, extraire des données personnelles, extraire du travail humain pour fonctionner et accumuler du capital, sa raison d’être.
L’IAg peut certes contribuer à certaines découvertes scientifiques ou médicales, mais cela ne se fait qu’à la marge de son activité. Les moyens colossaux injectés dans cette technologie auraient avantageusement pu être mis directement au profit de la science ou de la médecine.
Pour la seule année 2026, la Big Tech étasunienne prévoit d’investir 650 milliards de dollars dans l’IAg. Open IA, qui développe ChatGPT, prévoit d’investir à elle seule 1 400 milliards de dollars dans les années à venir, soit l’équivalent du PIB des Pays-Bas.
« Le miracle productiviste est loin d’être évident, mais il continue de nourrir l’emballement économique autour de l’IAg »
Le risque d’éclatement d’une bulle spéculative géante sur l’IAg est de plus en plus sérieusement évoqué. Ces investissements gigantesques, encouragés par les États, se poursuivent alors même qu’aucune entreprise d’IAg n’est rentable et qu’il paraît très incertain qu’un modèle économique viable puisse même exister.
Cette fuite en avant est alimentée par plusieurs mythes, savamment entretenus par la Big Tech. Le mythe de l’inévitabilité de l’IA : une « superintelligence » artificielle, aux pouvoirs quasi-divins, capable de régler tous nos problèmes. Ce qui en fait le dernier avatar du technosolutionnisme, de la solution miracle qui évite de changer le système malgré la catastrophe écologique qu’il provoque.
Plus prosaïquement, l’IAg est agitée comme une poule aux œufs d’or inespérée pour renouer avec les gains de productivité disparus. Le miracle productiviste est pourtant loin d’être évident mais il continue de nourrir l’emballement économique autour de l’IAg, au détriment du bien-être humain, social et de l’habitabilité du monde.