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EntretienNumérique

IA : « Les entreprises de la tech méprisent la société civile »

L’emprise croissante de l’intelligence artificielle générative va renforcer l’influence des géants de la tech et aggraver l’usage d’énergies fossiles, préviennent deux voix du numérique éthique, dans un livre en forme d’alerte.

L’essor de l’intelligence artificielle générative risque de renforcer le pouvoir sur nos vies d’une poignée d’entrepreneurs « technofascistes » alertent Lou Welgryn et Théo Alves Da Costa, spécialistes de l’informatique et animateurs de l’association Data for good. Il et elle publient IA : le grand enfumage, qui fait l’état des lieux de ce basculement technologique. Les besoins des gigantesques centres de données, construits pour faire fonctionner ces algorithmes de nouvelle génération, relancent la course aux énergies fossiles, avertissent-ils.

Le duo montre l’importance de faire émerger une résistance coordonnée, citoyenne, syndicale et politique dans le moment d’acculturation mouvant et ambivalent que nous traversons. Plusieurs points de bascule s’opèrent actuellement, dans des sens contraires, observe Théo Alves Da Costa, ingénieur dans l’IA et président de l’association (sa co-autrice, Lou Welgryn, était indisponible pour participer à cet entretien).



Reporterre — Qu’est-ce qui vous a conduit à formuler une critique aussi vive sur l’essor de l’IA ?

Théo Alves Da Costa — Il y a un an et demi, lors du sommet sur l’IA organisé en France, pour lequel nous nous étions investis, nous avons réalisé avec effarement qu’il n’y avait quasiment aucune mobilisation citoyenne sur l’impact environnemental de cette industrie. Nous avons aussi mesuré le mépris des entreprises de la tech envers la société civile. Ce fut un électrochoc pour toutes les associations engagées sur ce thème.

Les enjeux sont encore mal compris par la plupart des gens. Nous avons donc voulu casser la boîte noire et expliquer ce qu’il y a derrière les mythes véhiculés autour de l’IA. Mais nous pensons aussi qu’il faut faire évoluer la critique de l’intelligence artificielle générative (IAg).

Pendant longtemps, la sphère progressiste et technocritique s’est un peu contentée de dire que l’IAg n’était pas aussi puissante qu’énoncé par ses promoteurs. C’est vrai que l’IAg est entourée de beaucoup de mythes et qu’on lui confère un pouvoir extraordinaire en parlant d’elle comme d’un humain.

Théo Alves Da Costa, spécialiste de l’informatique et animateur de l’association Data for good. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Mais cela a tendance à occulter un problème plus politique, absolument crucial : la structure systémique de cette industrie est ultraconcentrée entre les mains d’une poignée d’acteurs, qui accroissent de manière considérable leur pouvoir. Il faut aussi reconnaître que l’IAg marche de mieux en mieux. C’est justement pour ça que ça pose de nouvelles questions, pour nos libertés et pour l’environnement.



Vous écrivez que l’IAg est un « instrument de pouvoir et de domination » au service d’un projet « technofasciste ». Qu’est-ce qui vous a conduit à un tel constat ?

L’IA est développée par des entreprises qui s’inscrivent dans un système impérialiste, qui déploie une chaîne d’extraction de ressources, de données et de valeur. Une poignée de plateformes se placent au sommet de ce système. Le pouvoir de décision est concentré entre les mains d’un petit nombre de personnalités. Ces personnalités, pour la plupart, portent une idéologie technofasciste, plus ou moins explicitement.

Il y a Elon Musk et des gérants de l’entreprise de surveillance Palantir, et des personnalités comme Larry Ellison, le PDG d’Oracle, qui semble moins radical que les premiers en termes de projet politique mais qui les rejoint en réalité par le biais d’une vision de businessman sans scrupule. Sa stratégie de maximiser ses profits contribue tout autant à diminuer nos libertés : il accroît les outils de surveillance individuelle à visée publicitaire ; met la main sur TikTok et en fait un outil de contrôle de l’information, etc.

« Capter notre attention, pour nourrir leurs profits »

L’industrie du numérique est devenue la plus riche de l’histoire grâce à une stratégie de captation de l’attention des utilisateurs, qui est monétisée. Ses leaders sont aujourd’hui en situation de monopole sur les circuits informationnels. C’est ce qui leur permet d’investir massivement, à perte, dans l’IAg, afin d’en faire un nouveau moyen d’accroître leur emprise. Ils déploient ainsi des innovations dont l’utilité sociale est contestable, mais dont la vertu première est de capter notre attention, pour nourrir leurs profits.

C’est un paradigme qui pose un problème politique, car cette mainmise sur le circuit informationnel des géants de la tech déborde aujourd’hui largement vers la quête d’une influence politique. Ils polarisent les opinions et contribuent à l’élection de dirigeants populistes, voire autoritaires, partout dans le monde.



Appelez-vous au boycott de toutes les IA génératives ?

Le boycott pourrait être vu comme un geste dérisoire face à l’ampleur du phénomène. Comme de dire que faire pipi sous la douche peut résoudre la crise climatique. Mais il devient intéressant s’il commence à devenir collectif : dans son école en tant que parent d’élève, dans son entreprise, etc.

Il est surtout particulièrement intéressant aujourd’hui, parce que l’industrie de l’IA n’a pas encore totalement colonisé nos vies, malgré tous les efforts de forcing. On peut dresser une analogie avec le plastique : il est très dur, aujourd’hui, de boycotter le plastique, parce qu’une industrie systémique est déjà bien installée.

L’autre élément-clé, c’est que cette industrie reste très fragile économiquement. Elle perd énormément d’argent, à un niveau jamais égalé dans d’autres industries émergentes par le passé. Des gestes qui affectent aujourd’hui son essor peuvent donc avoir de l’impact.

Ensuite, nous sommes à un moment où se construisent culturellement plein de réflexes d’adoption. Et nous voyons bien que, malgré la fascination suscitée par l’IAg, il y a toute une partie des gens qui n’aiment pas ça.



Faut-il boycotter toute forme d’IA générative ? Où fixer la limite de ce qui est acceptable ?

Il n’y a pas de réponse simple à cette question. Nous ne pensons pas qu’il faille refuser toutes les applications IAg par principe, mais plutôt se demander quels usages renforcent la position de pouvoir sur nos vies de cette industrie et de cette poignée d’acteurs de la Big Tech.

Utiliser son GPS, c’est important pour Google dans sa situation de monopole, mais ce n’est pas ça qui va renforcer encore plus l’économie de l’attention, à l’inverse des nouveaux usages d’IAg grand publics poussés par les Gafam (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft).



Dire « non » à des outils d’IAg à son travail, c’est parfois aussi difficile que de refuser les « lois du marché ». Comment récupérer du pouvoir d’agir face à ce qui ressemble à un rouleau compresseur ?

C’est vrai que ce n’est pas facile. Un système se met rapidement en place et il suffit parfois qu’un concurrent adopte l’IA pour « casser les coûts », souvent en promettant des retours sur investissement qui ne se concrétisent pas, pour que les autres entreprises décident d’accélérer sans forcément savoir où elles vont.

Mais en droit français, on ne peut pas faire n’importe quoi avec l’introduction d’un système automatisé. Le Code du travail oblige les entreprises à présenter les outils d’IA en instance représentative du personnel avant leur introduction. Les syndicats peuvent donc s’emparer de ces sujets.

L’intelligence artificielle, pour les entreprises, devient très chère à déployer et les expose à des mouvements de rejet de la part des consommateurs. Les entreprises ont intérêt à prendre ces données en considération.



Quel est l’impact environnemental de l’intelligence artificielle ?

L’industrie de l’IA capte aujourd’hui 1,5 % de l’électricité mondiale, ce qui reste mesuré en comparaison d’autres industries. Mais c’est la trajectoire de croissance qui pose problème, avec une estimation à 3 ou 4 % à l’échelle mondiale en 2030 et jusqu’à 20 %, voire 30 % dans certains États.

La demande de l’IAg croît de manière exponentielle, parce que le nombre de personnes qui l’utilise explose et parce qu’il y a une complexification des usages. Générer une vidéo consomme des milliers de fois plus d’énergie que générer du texte, par exemple. Or, cette explosion dépasse ce que peut offrir notre système énergétique à court terme.

Les entreprises installent donc des centrales à gaz ou à charbon pour produire l’électricité nécessaire dans un temps très court. Les USA et l’Australie voient par exemple repartir leurs émissions de CO₂ à la hausse à cause des centres de données.

La France est une exception dans le monde. Elle a un surplus d’électricité décarbonée, qu’elle compte mettre à disposition de l’industrie des centres de données. Mais cet excédent est le reflet du fait que nous avons pris du retard sur l’électrification des usages. Ce n’est donc pas une si bonne nouvelle. Attribuer cette électricité aux centres de données reviendrait à hypothéquer la transition énergétique.

«  Nous sommes à un point de bascule : l’IAg, c’est trop gros et ça va trop vite.  » © NnoMan Cadoret / Reporterre

Nous sommes à un point de bascule : l’IAg, c’est trop gros et ça va trop vite. Sans parler des impacts locaux pour les populations qui vivent à côté des centres de données : la pollution atmosphérique liée aux générateurs à gaz et aux groupes électrogènes de secours, la consommation en eau, etc.



Croyez-vous à la possibilité de voir émerger une résistance à grande échelle ?

Il y a plusieurs points de bascule qui s’opèrent, en même temps, dans des sens contraires. D’un côté, l’IAg commence à marcher tellement bien que des gens qui résistaient jusqu’alors finissent par l’adopter, y compris dans la sphère progressiste ou écologiste.

Il y a également une bascule politique, avec un mouvement de dérégulation très puissant qui touche aussi bien l’écologie que l’industrie numérique. La Commission européenne pousse actuellement un projet très permissif de « simplification » des fragiles régulations qu’elle avait mises en place sur l’IA.

Mais nous voyons aussi émerger un mouvement de refus, à travers un faisceau de signaux faibles. Les commentaires, sur les réseaux sociaux, à chaque fois qu’une vidéo utilisant l’IAg est publiée, sont extrêmement négatifs ; l’influenceur Squeezie et la chanteuse Taylor Swift ont récemment connu des vagues de protestation parce qu’ils avaient utilisé l’IAg ; Spotify essuie des critiques parce qu’elle ne protège pas les créateurs… L’IAg porte l’embryon d’une société vraiment pas désirable et cela va susciter des réactions.

© NnoMan Cadoret / Reporterre
IA : le grand enfumage, comprendre les enjeux, déconstruire les mythes, reprendre le pouvoir, de Théo Alves Da Costa et Lou Welgryn, aux éditions Payot, mai 2026, 304 p., 19,90 euros.

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