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ReportageOcéans

Apprenons à aimer la laisse de mer, ce tapis d’algues et sa vie foisonnante

Marine Segura et Gaël Cardinal, employés de la communauté de communes de Belle-Île, étudient la biodiversité qui s'épanouit dans la laisse de mer des plages de l'île.

C’est un tapis qui habille les plages, souvent jugé disgracieux. Pourtant, la laisse de mer abrite un écosystème unique et son élimination pour le confort des baigneurs a des conséquences pour la vie sur terre et en mer.

Belle-Île-en-Mer (Morbihan), reportage

Une langue de sable blanc et un goulet d’eau turquoise, enchassés dans des falaises débordant d’ajoncs, d’orchidées sauvages et de criste marine : la plage de Port-Fouquet, sur l’île bretonne de Belle-Île, a tout de la carte postale. Avec un petit truc en plus, auquel nos yeux d’arpenteurs du rivage modernes se sont peu à peu déshabitués. « Scrouitch, scrouitch. » Sous nos pas, un épais matelas d’algues croustille. Il enlace la mer, formant une ceinture végétale sur laquelle les vagues viennent mollement s’écraser.

Cet amas cuivré, où s’enchevêtre une myriade d’algues pourpre, verte et noire, c’est la « laisse de mer » : des reliquats de la vie océanique, déposés à chaque marée par les flots sur la terre, où ils s’accumulent. Débris de laminaires (des algues en formes de rubans formant des forêts sous-marines), capsules d’œufs de raie, morceaux de bois flotté envahis par les pouce-pieds, pinces de crabes, restes de poissons… On peut y observer un impressionnant échantillon de plantes et d’organismes, qui sont autant d’indices de la vitalité du large et de l’altérité des êtres qui y logent.

La laisse de mer est naturelle et se renouvelle à chaque marée avec l’arrivée de nouveaux restes d’algues. © Mathieu Génon / Reporterre

La laisse de mer — à distinguer des marées d’algues vertes, dues à l’élevage intensif et nocives pour la santé — est aussi naturelle que les feuilles mortes dans les bois. « On peut la comparer à l’humus des forêts », explique Gaël Cardinal, responsable adjoint du service espaces naturels de Belle-Île.

« Toute une chaîne du vivant s’installe »

La vie y fourmille tout autant : pour le prouver, le trentenaire farfouille dans une touffe d’algues. Sous une première couche rôtie par le soleil, il met au jour un tapis frais et humide, d’où bondissent illico une foule d’insectes et de talitres sauteurs, de petits crustacés translucides. « Dans 2 cm d’algues en décomposition, toute une chaîne du vivant s’installe. »

À la différence des feuilles mortes en sous-bois, que personne n’aurait l’idée de jeter pour « nettoyer » la forêt, la laisse de mer fait l’objet, depuis trois décennies, d’une campagne d’éradication massive. En 1999, afin d’atténuer la monstrueuse marée noire provoquée par le naufrage du pétrolier Erika au large de la Bretagne, un grand nombre de stations balnéaires ont recouru à des « cribleuses », des engins permettant de séparer le sable des déchets grâce à des lames vibrantes, en prélevant au passage les tapis d’algues qui ornent naturellement les côtes.

« On confond ce qui gêne notre confort et ce qui est sale »

Le nettoyage mécanique des plages s’est depuis banalisé en France. Ratisseuses, lisseuses et tracteurs ont rejoint l’arsenal d’un grand nombre de communes littorales. L’objectif n’est pas seulement de débarrasser les plages des déchets (notamment plastiques) qui les inondent, cette tâche pouvant être réalisée manuellement. L’idée est aussi d’offrir aux touristes des plages bien lisses, entièrement domestiquées, où installer sa serviette sans anicroche. « On confond ce qui gêne notre confort et ce qui est sale », soupire Gaël Cardinal.

De nombreuses communes françaises décident d’éliminer la laisse de mer de leurs plages, mais ce n’est pas le cas de celles qui composent Belle-Île-en-Mer. © Mathieu Génon / Reporterre

« L’épilation » des plages s’est systématisée, au point que certains vacanciers ignorent à quoi ressemble une plage au naturel — une forme parmi d’autres d’amnésie environnementale. Peu à peu, la laisse de mer a disparu de notre imaginaire. « Je me suis demandé si c’était normal en arrivant », confie Emma, animatrice de classes découvertes à Belle-Île. Un peu plus loin, en surplomb de la plage, un petit groupe d’ados joue au Uno sur une roche brûlante. C’est la première fois qu’ils voient autant d’algues. « C’est gênant, il y en a trop », lâche Abel, 12 ans ; « Ça me dégoûte un peu, abonde son amie Nina. Je savais tellement pas que c’était naturel ! »

Une plage sans laisse de mer, « c’est une plage morte »

Pour des raisons écologiques, Belle-Île n’est jamais passée au nettoyage mécanique des plages. Les déchets plastiques y sont ôtés exclusivement à la main par des gardes du littoral. Même l’été, la laisse de mer reste intouchée sur ses 82 km de côte. « La bien nommée », qui accueille chaque été près de 450 000 visiteurs, fait figure d’exception en France.

L’élimination de la laisse de mer est généralement effectuée sur les plages les plus fréquentées. © Mathieu Génon / Reporterre

Il n’existe pas de chiffres nationaux sur le recours au nettoyage mécanique. Mais une étude réalisée par l’Office français de la biodiversité (OFB) et le Parc naturel marin du golfe du Lion en 2021 donne une idée — certes limitée géographiquement — des pratiques des communes : 70 % de la surface de plage nettoyée dans la zone l’est de manière « intensive », c’est-à-dire avec des machines.

C’est particulièrement le cas des plages urbaines et fréquentées, dont le ratissage s’intensifie nettement entre mai à septembre. Sur la côte Atlantique, de nombreuses plages sont aussi dépouillées en toute discrétion de leurs algues, à l’aube, à l’approche des vacances scolaires.

Un écosystème « très dynamique »

Qui a conscience, en admirant ces rivages imberbes, qu’il regarde un moribond ? Car une plage sans laisse de mer, « c’est une plage morte », dénonce Gaël Cardinal. Tout un écosystème est structuré autour d’elle. Puces de mer, larves de mouche… La laisse de mer abrite et nourrit de nombreux insectes et crustacés, qui nourrissent eux-mêmes d’autres insectes — comme la cicindèle maritime — et oiseaux, notamment le tournepierre à collier.

De nombreuses espèces d’oiseaux profitent de la laisse de mer pour venir se nourrir des petits animaux qui y vivent. © Mathieu Génon / Reporterre

« Ils peuvent représenter une source très importante de nourriture pour eux, notamment en période migratoire et d’hivernage », explique Pauline Poisson, chargée de projets au sein du programme de sciences participatives Plages vivantes, du Muséum national d’histoire naturelle.

Certains oiseaux, comme le gravelot à collier interrompu et le grand gravelot, font leur nid à même le sable. Grâce aux algues échouées, leurs œufs mouchetés sont moins visibles des prédateurs. La laisse de mer étant un écosystème « très dynamique », déposé et repris à intervalles réguliers par la mer, les invertébrés décomposeurs qui y vivent nourrissent également des organismes marins, notamment les juvéniles de certaines espèces de poissons côtiers.

Un myriapode, représentant de la vie foisonnante qui s’épanouit dans la laisse de mer. © Mathieu Génon / Reporterre

C’est loin d’être tout : « En se décomposant, ces algues constituent un engrais naturel pour les plantes terrestres qui poussent sur la plage », poursuit Pauline Poisson. Roquette de mer, pourpier de mer, chou marin… Ces plantes « stabilisent » le sable, ce qui aide d’autres espèces (oyat, chiendent du littoral, lagure ovale…) à se développer plus en hauteur sur la dune. « Avec leurs racines, elles ancrent le sédiment, ce qui permet de limiter l’érosion du trait de côte. » Plutôt utile, alors que 20 000 km du littoral français sont rongés par ce phénomène.

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En enlevant la laisse de mer, on « tue » ces réseaux complexes, regrette Gaël Cardinal. Dans leur rapport commun sur le sujet, l’OFB et le Parc naturel marin du golfe du Lion déplorent un « manque de sensibilisation » global des communes, qui ont plutôt tendance, d’après leur enquête, à « minimiser ou nier » les conséquences du nettoyage mécanique des plages.

Directeur de Rivages de France, association nationale de gestionnaires d’espaces naturels littoraux et lacustres préservés, Florian Geoffroy échange régulièrement avec des élus à ce sujet. « Le frein principal pour passer au nettoyage manuel, c’est souvent la peur que la laisse de mer soit mal perçue par le public, explique-t-il. Ça demande aussi une réorganisation en interne, ce qui prend du temps. »

Hors marées d’algues vertes, qui nécessitent une intervention mécanique, remiser les cribleuses au garage a pourtant de nombreux bénéfices. « Le nettoyage mécanique, c’est beaucoup de boulot : il faut emmener la machine sur la plage, faire plusieurs passages, la nettoyer, le tout de nuit… Pour du nettoyage manuel, il suffit de deux agents saisonniers. Et c’est moins cher, parce que ça permet d’économiser du carburant. »

« On doit apprendre à partager la plage avec les espèces qui en ont besoin »

Le directeur de Rivages de France observe malgré tout, depuis quelques années, une « évolution positive ». En 2024, Ajaccio est devenue la première grande commune littorale à opter pour le nettoyage intégralement manuel de ses plages. L’Aiguillon-sur-Mer (Vendée), Concarneau (Finistère), ou encore Portiragnes (Hérault), ont également réalisé cette transition. La sensibilisation des usagers de la plage, via l’installation de panneaux, la diffusion de vidéos et l’organisation de réunions publiques d’information, suffit souvent à vaincre les réticences. Florian Geoffroy recommande également l’organisation de formations dédiées pour les agents communaux.

L’écosystème de la laisse de mer est capable de s’adapter à des changements de conditions rapides, lorsque la marée monte ou descend. © Mathieu Génon / Reporterre

« Contrairement à ces espèces, nous, humains, ne sommes pas endémiques de la plage, rappelle Gaël Cardinal. On doit apprendre à la partager avec ceux qui en ont besoin pour vivre. » Plutôt que de nous dégoûter, la laisse de mer devrait selon lui nous émerveiller : « C’est un des milieux les plus extrêmes qui existent, avec des conditions hyper changeantes : parfois, elle est immergée dans une eau à 12 °C, puis, en quelques heures, complètement asséchée par le soleil. »

Derrière lui, sur la plage, un couple de retraités dore sur des transats posés au milieu des algues. On n’ose les réveiller, mais on suppose, à leur air alangui, que la laisse de mer peut vite se laisser oublier. « En vrai, glisse finalement la jeune Nina, c’est la nature. C’est pas grave. »


Les sciences participatives, une voie pour mieux connaître la laisse de mer

Vous habitez près des côtes et souhaitez aider les chercheurs à mieux comprendre la laisse de mer ? Le programme de sciences participatives Plages vivantes propose des protocoles de suivi de la biodiversité du littoral, notamment des algues échouées sur la plage, qui reflètent l’état de santé des habitats marins. L’idée est à la fois de sensibiliser la population à l’importance de la laisse de mer et de récolter des données utiles à la recherche. Toutes les informations pour rejoindre ce programme sont disponibles sur le site de Plages vivantes.

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