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ReportageAgriculture

Les algues vertes ne tapissent pas que les plages : elles étouffent aussi les fonds marins

Une affiche, réalisée par Évariste Le Vot-Debeaurin, contre les algues vertes.

C’est un mal invisible à l’œil nu : dans la rade de Brest, des algues vertes tapissent le fond de l’eau, et étouffent la vie sous-marine. Les coupables ? Les engrais azotés de l’agriculture industrielle.

Brest (Finistère), reportage

Depuis le belvédère situé à deux pas de la gare de Brest (Finistère), Hubert Person observe l’horizon. « Vous voyez, quand on regarde comme ça, on croit que tout se passe bien », dit-il, casquette sur la tête en ce jour ensoleillé de mars. Il pointe du doigt la mer, quelque peu cachée par le port de commerce et ses centaines de bâtiments. « Mais ce qui se passe au fond de l’eau, ça, on ne le voit pas », ajoute le militant d’Agir pour un environnement et un développement durable (AE2D), une association écologiste reconnue d’utilité publique basée à Brest. « Comme il n’y a pas de houle dans la rade [qui aurait pu ramener les algues sur le rivage], on ne voit rien », explique Jean-Yves Quéméneur, de l’association finistérienne de protection de l’environnement Force 5.

Au fond de la rade de Brest, l’estuaire de l’Aulne, un des bassins versants d’où se déversent les eaux polluées en amont par l’agro-industrie. © Maud Veith / Reporterre

Au fond de l’eau, les algues vertes sont bel et bien là. Elles ne s’échouent pas mais tapissent le fond de l’eau, jusqu’à étouffer tout ce qui y vit.
 D’après Alain Pibot, directeur de l’Office français de la biodiversité (OFB) Finistère de 2018 à fin 2025 et adepte de plongée, « il y a parfois jusqu’à 2 mètres d’épaisseur d’algues vertes sur le fond de la rade ».

Comme chaque année, en Bretagne, la météo du printemps est redoutée par les défenseurs de l’environnement. Une météo pluvieuse suivie de journées chaudes et ensoleillées risque d’entraîner, encore et toujours, la prolifération de ces algues vertes (qui peuvent d’ailleurs être rouges dans la rade). « Les espèces les plus sensibles et fragiles disparaissent les premières, comme les éponges et les oursins. Mais aussi de grands bivalves. Elles sont remplacées par de petits vers, capables de survivre à l’absence d’oxygène », constate Jacques Grall, ingénieur de recherche à l’Université de Bretagne occidentale (UBO).

« Ils ne supportent pas la baisse d’oxygène »

« Des crustacés, des coquillages, des vers et parfois des poissons sont affectés. Des juvéniles de poissons disparaissent aussi. Ils ne supportent pas la baisse d’oxygène qui s’opère au moment où les algues pourrissent, ils sont donc obligés de partir, poursuit celui qui est arrivé en 1992 à l’Institut universitaire européen de la mer, laboratoire rattaché à l’UBO. Quand je suis arrivé au labo, à l’époque, on avait déjà connaissance de ce phénomène. »

© Louise Allain / Reporterre

En rade de Brest, des symptômes d’eutrophisation — lorsque des nutriments s’accumulent dans un habitat et provoquent la prolifération de végétaux — ont ainsi été détectés dans les espaces les plus confinés de la baie : au niveau de la baie de Daoulas, au Moulin Blanc au Relecq-Kerhuon, dans la baie du Fret, et dans la baie de Roscanvel.

Sur la plage du Moulin Blanc, trois écologistes spécialisés dans la lutte contre les algues vertes : Jean-Yves Quéméneur, Yves-Marie Le Layet et Jean-Yves Piriou. © Maud Veith / Reporterre

Les coupables : l’agriculture industrielle

« Il n’y a pas 36 origines possibles aux algues vertes. Il a été calculé que l’agriculture est responsable de l’eutrophisation à 97 %, tranche Alain Pibot. Des eaux usées urbaines arrivent encore illégalement mais cette pollution est minime par rapport à la responsabilité agricole. »

La rade de Brest, qui s’étend sur 180 km², est à la jonction de plusieurs bassins versants, tels ceux de l’Aulne, au sud, et de l’Elorn, au nord-est. Des bassins où l’agriculture occupe une place importante. La région Bretagne abrite, avec les Pays de la Loire, 70 % des fermes-usines de France. Les engrais azotés et le lisier, riche en azote lui aussi, sont utilisés en excès pour les cultures sur ces bassins versants et sont ensuite lessivés par la pluie vers les cours d’eau et les rivières. L’azote se dégrade alors en nitrates, qui finissent leur course dans la mer. Ce sont ces nitrates qui engendrent la prolifération d’algues vertes.

«  Vous voyez, quand on regarde comme ça, on croit que tout se passe bien  », dit Hubert Person. Le fond de la mer est pourtant tapissé d’algues vertes. © Maud Veith / Reporterre

Pour Alain Pibot, « la rade de Brest est la grande oubliée du plan de lutte contre les algues vertes ». Ce plan, lancé par l’État en 2010, a pour objectif de réduire la prolifération de ces organismes en réduisant notamment les taux de nitrates dans l’eau. Huit baies en font partie, telles que celles de Douarnenez (Finistère) et de Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor), connues pour subir des échouages massifs. Ce plan est néanmoins décrié, car il n’a eu que peu d’effets significatifs depuis 2010.

Les algues vertes sont boostées par les nitrates, présents dans l’eau car les sols sont lessivés par la pluie. © Maud Veith / Reporterre

La rade de Brest fait cependant partie de Terra Rade, un contrat territorial incluant les bassins versants de l’Aulne et l’Elorn et ayant pour but d’améliorer la qualité de l’eau. Ce programme est, lui aussi, critiqué, notamment, dit Alain Pibot, pour son manque de concertation et l’absence de forte décision politique. Initié en 2018, il a connu un ralentissement « entre 2023 et 2025 » d’après Jean-Yves Piriou, ancien chercheur à l’Ifremer et membre de Terra Rade au nom de l’association Eau et Rivières de Bretagne.

Une solution ? Arrêter les cultures gourmandes en pesticides, telles que le maïs, afin de stopper la disparition des prairies naturelles bretonnes. Selon le Conservatoire national botanique de Brest, la Bretagne est la région de France qui a enregistré le plus fort recul de ses prairies permanentes, avec une perte de 73 % entre 1970 et 2010. Entre 2010 et 2024, la Bretagne a encore perdu 6,5 % de ses prairies.

En résumé : « Il faut changer globalement la politique agricole », tranche l’ancien chercheur. Cela permettrait de protéger un écosystème unique. Abritée des tempêtes de l’océan Atlantique, la rade de Brest, site classé Natura 2000, est une mer particulière car « elle est semi-fermée, explique Alain Pibot. Elle a son propre écosystème et présente des particularités géobiologiques et géochimiques ». Elle abrite notamment des bancs de maërl parmi les plus abondants en Europe : ces algues rouges calcaires se sont installées sur plus de 5 000 hectares.

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