Nausées, maux de tête... Ostreopsis, la microalgue toxique qui fait trembler le Pays basque
Prolifération d’algues sur des rochers proches de la Grande plage de Biarritz, au Pays basque. - © Guillaume Fauveau / Reporterre
Prolifération d’algues sur des rochers proches de la Grande plage de Biarritz, au Pays basque. - © Guillaume Fauveau / Reporterre
Chaque été, le retour de la microalgue Ostreopsis sur la côte basque questionne sur la qualité des eaux de baignade. Les collectivités tâtonnent sur les mesures face à cette prolifération aux origines encore mal connues.
Bidart, Saint-Jean-de-Luz (Pyrénées-Atlantiques),reportage
« On constate des pollutions et en attendant, les gens se baignent… soupire Alice Bonnet, ex-marin-pêcheur au port de Saint-Jean-de-Luz, aujourd’hui capitaine mécanicienne On a la sensation qu’on ne veut pas voir la réalité en face. »
Ces dernières années, les efflorescences (ou blooms) d’Ostreopsis ovata ont entraîné plusieurs jours d’interdictions temporaires de baignade sur de nombreuses plages du Pays basque. Maman d’un enfant de 6 ans, la capitaine confie, comme beaucoup de Basques, ne plus oser se baigner l’été : « La plage proche de chez nous, à Saint-Jean-de-Luz, fait partie des plus polluées… »
En 2021, quand Ostreopsis a fait son apparition sur la côte basque, Samuel Soria, ancien chef de poste et maître-nageur sauveteur (MNS), était en première ligne sur la plage d’Ilbarritz, à Bidart. « Il y avait une forte inquiétude car certains collègues ont présenté des symptômes marqués : nausées importantes, fortes céphalées et encombrement respiratoire, raconte-t-il. Lorsqu’on passe plusieurs heures d’affilée sur la plage, l’exposition peut provoquer des symptômes proches d’un état grippal. »
Lors de ces épisodes de forte concentration de l’algue, un drapeau violet est hissé, des rubalises sont déployées devant la plage et les touristes sont priés de passer leur chemin… Une fermeture qui sonne comme un aveu d’impuissance des pouvoirs publics face à une microalgue toxique qui reste encore largement méconnue des scientifiques et qui mobilise une société civile inquiète.
« On avait l’impression qu’on vivait un très mauvais film »
Alors que cette microalgue revient désormais tous les étés, à ce jour, les MNS mais aussi les personnels des bars et restaurants à proximité du littoral basque déplorent l’absence de solutions fiables pour se protéger et de protocole précis quand elle survient.
Le maire de Bidart, Emmanuel Alzuri, répond faire de son mieux, pris dans une équation à multiples inconnues : « En 2021, on avait l’impression qu’on vivait un très mauvais film. Aujourd’hui, on a un peu plus de recul, on sait un peu mieux la gérer même si on ne connaît pas les causes exactes [de sa prolifération]. On s’aperçoit de l’apparition de symptômes au moment du pic d’Ostreopsis et les effets durent généralement un jour maximum. Les substances émises par la microalgue s’évaporent ensuite rapidement. »
L’élu, qui est également référent littoral, trait de côte et milieux naturels à la communauté d’agglomération Pays basque (CAPB), incite les professionnels souffrant de symptômes à « consulter un médecin, le CHU ou la médecine du travail ». En regroupant les compétences « entre tous les acteurs ; l’Agence régionale de santé (ARS) et les services hospitaliers » pour améliorer la compréhension du phénomène, il espère « continuer d’améliorer les protocoles ».
Alors que l’augmentation de la température des eaux, conséquence du chaos climatique, est susceptible de favoriser sa présence, les scientifiques du programme Ostreobila, piloté par l’Ifremer, l’étudient au peigne fin.
« Les proliférations de microalgues résultent de la combinaison de plusieurs facteurs environnementaux, dont la température n’est qu’un élément », explique Mathilde Monperrus, chercheuse à l’université de Pau et des Pays de l’Adour.
Les récents épisodes caniculaires interrogent quant à leur potentiel effet accélérateur. « Dans le cas d’Ostreopsis, les canicules pourraient avoir comme effet d’avancer la période de prolifération si les autres conditions environnementales favorables sont réunies (ensoleillement, hydrodynamisme, présence de nutriments, etc.). »
Absence de seuil national
Si des prélèvements réguliers sont effectués tout au long de l’été par la CAPB et l’ARS, l’une des difficultés soulignées par Caroline Sarrade, directrice du service littoral et milieux naturels de la CAPB, est qu’aucun seuil réglementaire national n’existe pour Ostreopsis, à la différence des bactéries dans les eaux de baignade.
« Nous attendons une circulaire du ministère de la Santé pour les fixer », dit-elle. En attendant, les gestionnaires travaillent dans un cadre atypique et expérimental, décidant eux-mêmes des seuils limite.
L’ONG Surfrider, basée à Biarritz, suit elle aussi l’évolution de la microalgue depuis une dizaine d’années. « C’est une espèce d’origine tropicale qui était déjà présente en Méditerranée sur une quinzaine de sites de baignade et récréatifs, raconte Marc Valmassoni, coordinateur Eau et Santé au sein de l’ONG environnementale. Puis, en 2021, des bénévoles nous ont alertés de son arrivée sur la côte Atlantique. »
Le salarié de l’association rappelle que certaines proliférations d’algues sont naturelles au printemps, favorisées par la lumière et les nutriments présents dans l’eau. « Le problème, c’est lorsque les apports de phosphate et d’azote deviennent excessifs. C’est à partir du moment où ces nutriments deviennent trop présents que l’on peut parler d’eutrophisation du milieu. »
Sur la côte basque, l’ONG tente d’aiguiller au mieux les centaines de citoyens qui chaque année se plaignent de symptômes suspects. Durant la saison estivale, elle réalise ses propres prélèvements : plus d’une centaine sur les deux dernières années.
150 euros par analyse
Alors que l’Agence régionale de santé (ARS) et les collectivités surveillent principalement les plages et zones de baignade, l’association cible des zones rocheuses d’activités nautiques comme le surf, fournissant ainsi « une information complémentaire, plus ponctuelle ».
Un tel dispositif est coûteux : 150 euros par analyse en laboratoire. Dans un contexte économique tendu pour les associations, Marc Valmassoni s’interroge sur la suite d’un dispositif qui a son importance en ce qu’il émane de la société civile.
S’il est encore difficile d’établir un lien entre la microalgue et des rejets de nutriments rejetés par les activités humaines, certains professionnels de santé craignent l’effet cocktail. Lassés d’un temps de recherche jugé trop long, ils tirent la sonnette d’alarme.
C’est le cas de la dermatologue Sylvie Peres Pierron, à l’initiative d’un groupement de professionnels de la santé. « Au Pays basque, on se focalise beaucoup sur les fermetures de plages liées à une pollution bactériologique, mais on parle beaucoup moins des nitrates et des phosphates, qui ne sont pas encore soumis à des contrôles, déplore-t-elle. Or, ces nutriments nourrissent les microalgues et contribuent à la perte de biodiversité. »
Face à la médiatisation régulière des rejets d’eaux usées via les déversoirs d’orage ou les émissaires en mer à la suite des fortes pluies, la CAPB a notamment décidé, dès 2022, de relocaliser et de reconstruire entièrement la station d’épuration de Saint-Jean-de-Luz (Archilua), régulièrement pointée du doigt. Sa mise en service est prévue en 2027 pour un investissement total de 45 millions d’euros.
« La future station de Saint-Jean-de-Luz va au-delà des normes demandées sur le traitement des nutriments azotés et phosphatés, affirme Emmanuel Alzuri. Toutes les nouvelles stations qui sont rénovées dans le bassin littoral et notamment sur l’impact bactérien vont déjà au-delà de ce qu’elles devraient faire. »
Il assure qu’il en ira de même pour tous les nouveaux projets de réhabilitation de stations d’épuration côtières « et même infracôtières ». Une nouvelle accueillie de manière positive par de nombreux acteurs locaux, qui espèrent constater des améliorations avec ces mises aux normes.