123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

Incendies

30 fois plus d’incendies en 20 ans : la France est entrée dans l’ère du feu

Il y a 30 fois plus de feux qu'en 2010.

Les incendies en France explosent depuis 2010 : il y a 30 fois plus de feux, et 10 fois plus de terres brûlées en même pas un an. Reporterre a calculé, et mis en graphiques, cet embrasement qui ne cesse de progresser.

L’équivalent de quatre fois Paris, des Seychelles ou de l’île caribéenne de la Barbade : c’est ce qui est parti en fumée, en France, depuis le début de l’année. D’après les dernières données satellitaires du Système européen d’information sur les feux de forêt (Effis), 42 810 hectares de végétation ont brûlé entre le 1er janvier et le 22 juillet 2026. À l’exception de l’année 2022, jamais les flammes n’avaient consumé autant de massifs aussi tôt dans l’année.

2 200 hectares à Fontainebleau, 4 400 dans la Drôme, 5 000 dans les Pyrénées-Orientales, 500 en Corse, 2 500 dans le Var… En à peine un mois (entre le 24 juin et le 22 juillet), plus de 15 000 hectares se sont embrasés. Même le nord de la Bretagne, jusqu’à présent préservé des flammes, a été touché : au cap Fréhel, dans les Côtes-d’Armor, 38 hectares de landes ont été dévorés.

Quatre ans seulement après l’incendie catastrophique de la forêt de La Teste-de-Buch, le bassin d’Arcachon est de nouveau en proie à un monstre de feu. Apparu le 22 juillet sur la commune de Saumos, il a ravagé plus de 4 800 hectares en deux jours, et contraint à la fuite plus de 20 000 personnes. Les dommages de tous ces feux sont visibles depuis l’espace, capturés par les satellites du programme européen Copernicus.

Les alentours de Die, dans la Drôme, vus depuis l’espace, le 17 juillet 2026. Le fond de carte est rouge. La zone marron correspond aux 4 400 hectares disparus. Copernicus Browser

Le reste de l’Europe flambe également. Début juillet, en Andalousie, un feu violent a ravagé 6 600 hectares et tué au moins treize personnes. Au nord de Madrid, 32 000 hectares de végétation ont été réduits en cendres par un feu « féroce et sauvage », considéré par les autorités comme l’un « des plus complexes » de l’histoire du pays. 1 200 personnes ont dû être évacuées. En Sicile, plus de 1 000 interventions de pompiers ont été recensées entre le 18 et le 22 juillet. L’île italienne subit des températures supérieures à 40 °C. Partout, le sol sec et les rafales brûlantes attisent les flammes.

En Sicile, plus de 1 000 interventions de pompiers en 5 jours

Derrière ces chiffres et ces images, il faut imaginer les millions de chênes, de pins, de hêtres, parfois vieux de plusieurs siècles, qui ont été carbonisés ; les milliers de chevreuils, sangliers, renards et blaireaux piégés par les flammes ; les poussins de vautours fauves drômois probablement consumés dans leur nid ; les sentiers boisés arpentés par des générations d’êtres humains, lieux de souvenirs, d’évasion et d’émerveillement, d’un coup anéantis.

30 fois plus de feux qu’en 2010

On entend parfois qu’il y aurait « toujours eu » des feux. Afin d’évaluer la singularité historique de ces incendies, Reporterre s’est plongé dans les données de l’Effis relatives à la France et à l’Europe au cours des deux dernières décennies (2006-2025). L’Effis recense les feux grâce à des relevés satellites, confirmés par des analystes humains. Il se focalise sur les incendies qui dépassent 30 hectares et touchent au moins en partie une zone forestière. L’Effis estime relever ainsi au moins 95 % des surfaces brûlées chaque année sur le continent.

Ses données montrent qu’en vingt ans, le nombre d’hectares brûlés annuellement en France a sensiblement augmenté. Avant 2016, la surface qui partait chaque année en fumée était systématiquement inférieure à 8 000 hectares. Depuis 2016, elle n’a été que deux fois — en 2018 et en 2020 — inférieure à la moyenne (fixée à 14 746 hectares). Ce seuil est depuis très souvent, et largement, dépassé : 30 652 hectares (l’équivalent des Maldives) disparus en 2021, 66 337 en 2022, 36 951 l’année dernière…

© Antoine Levesque / Reporterre

L’année 2026 s’annonce particulièrement désastreuse. Sept mois ont suffi pour brûler dix fois ce qui brûlait en l’espace d’une année complète, en France, au début des années 2010. Les hectares perdus sont quatre fois supérieurs à la moyenne des vingt dernières années. Depuis le 1er janvier, on décompte déjà 308 feux majeurs sur le territoire : c’est 30 fois plus qu’en 2010, et 3 fois plus que la moyenne (établie à 94 incendies).

© Antoine Levesque / Reporterre

L’été 2026 se distingue également par son intensité sur le reste du continent. La superficie brûlée au 22 juillet, cette année, est près de deux fois supérieure à la moyenne 2006-2025, fixée à 138 242 hectares. Depuis le début du siècle, on n’a dénombré autant de massifs brûlés aussi tôt dans l’année qu’à trois reprises en Europe : en 2017, en 2022 et en 2025. La France est le sixième pays le plus inflammable de l’Union européenne, après le Portugal, l’Espagne, l’Italie, la Grèce et la Roumanie.

© Antoine Levesque / Reporterre

L’ère du feu

Comment comprendre l’embrasement de notre monde ? Selon la philosophe Joëlle Zask, l’humanité vit aujourd’hui dans le « Pyrocène » (l’ère du feu) : une époque marquée par le déchaînement de mégafeux, dont l’intensité est telle qu’ils parviennent à dérégler les équilibres terrestres.

Ce déchaînement est favorisé par le chaos climatique. Dans 9 cas sur 10, les feux sont d’origine humaine : actes pyromanes, jets de mégot, étincelles de barbecue ou d’engins agricoles… Ils peuvent aussi être déclenchés par la foudre, comme ce fut le cas dans la Drôme. Si les conditions météorologiques ne « mettent pas le feu », elles « expliquent leur propagation et leur développement », souligne Mathieu Regimbeau, responsable agrométéorologie et feux de forêt à Météo-France.

Si la France atteint +4 °C d’ici à 2100, le risque de feux sera « généralisé »

Les dernières semaines ont été marquées par de fortes températures, associées à une humidité basse, et, par moments, des vents importants. « Ces facteurs météorologiques ont été amplifiés par le fait qu’un grand nombre de départements a atteint un niveau de sécheresse particulièrement fort et précoce, dû aux récents épisodes de canicule », poursuit Mathieu Regimbeau. Un cocktail diabolique pour les arbres : « Lorsqu’ils n’ont plus d’accès à l’eau, ils arrêtent de transpirer, explique Jonathan Lenoir, écologue chargé de recherche au CNRS à l’université de Picardie Jules Verne. Le sous-étage [la partie basse de la végétation forestière] commence à chauffer, les fougères se décolorent et dessèchent… Tout cela est propice aux départs de feu. »

D’ici à 2100, si la France se réchauffe de 4 °C (comme le prévoient les projections actuelles), le risque de feux sera « généralisé » à l’ensemble du territoire, selon Météo-France. La Loire et le bassin parisien pourraient devenir aussi vulnérables aux flammes que l’est actuellement l’arrière-pays méditerranéen. Dans cette région, le nombre de jours de risque élevé sera multiplié par deux.

Fontainebleau, en Île-de-France, vu depuis l’espace le 20 juillet 2026. En marron, les hectares disparus. Copernicus Browser

Après le passage d’un feu, il faut attendre « plusieurs années, voire décennies, pour retrouver un stade forestier », note Jonathan Lenoir. Si l’on ajoute à ces pertes les mortalités massives, les déperissements, les pertes de feuillage, les décolorations, et les pertes de croissance induites par les canicules et les sécheresses… les forêts — et les humains qui en dépendent — risquent de payer un lourd tribut au chaos climatique. D’où la nécessité de réduire urgemment nos émissions de gaz à effet de serre. « On peut aussi jouer sur les comportements humains, et diminuer ceux qui déclenchent les feux », tient à rappeler Mathieu Regimbeau.

Une lueur d’espoir : « Il y a toujours des graines ou des cônes qui résistent au passage d’un feu, signale Jonathan Lenoir. L’année suivante, ils peuvent être dispersés par la faune, et permettre à la végétation de repartir. » Sur des terres lourdement endeuillées, certes. Mais repartir quand même.

legende