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ReportageIncendies

La forêt et ses animaux « sacrifiés » : après l’incendie, la Drôme pleure son patrimoine naturel

Alexandre Bringard, habitant de Die, éprouve la chaleur qui perdure dans le sol après le passage des flammes.

L’incendie qui a ravagé 4 400 ha de forêt dans la Drôme a mis près d’un mois à être fixé. Faute de moyens, les pompiers ont priorisé les personnes et les biens et laissé brûler la forêt, avec des dommages encore inconnus sur les espèces locales.

Die (Drôme), reportage

« Ici, on est dans l’œil du cyclone », prévient Alexandre Bringard, les yeux tirés par la fatigue. Depuis sa terrasse, dans le vallon du hameau de Chapias, cet habitant de Die a assisté aux prémices du pire incendie de la Drôme, qui a parcouru plus de 4 400 hectares de forêt avant d’être officiellement fixé, jeudi 16 juillet.

Les premières flammes, déclenchées par des orages mercredi 24 juin, ont été éteintes par plusieurs passages de Canadair dans la foulée, raconte l’habitant. Mais une semaine plus tard, Alexandre a vu de nouvelles fumées s’élever dans la montagne et l’incendie descendre la falaise.

Son hameau paisible est alors devenu un théâtre de guerre, « entre la rotation des bombardiers, des Dash, des Puma et les quasi 200 véhicules qui passaient par le chemin jour et nuit », raconte-t-il. Les moyens mobilisés n’ont cependant pas permis de stopper le feu qui s’est étendu de jour en jour. 

Les flammes ont parcouru plus de 4 000 hectares de forêt. © Magali Stora / Reporterre

Dans le Diois, si les pompiers bénéficient d’un large soutien de la population, les moyens mobilisés sont pointés du doigt. « Ils ont laissé brûler », dit une habitante. « Certaines zones de montagne étaient trop inaccessibles pour les moyens au sol. Les pompiers ont dû attendre que le feu descende pour tenter de l’éteindre », complète une autre.

« On ne va pas prendre des risques inouïs pour défendre quelques hectares de forêt »

Des dires confirmés par les sapeurs, auprès de Reporterre, une semaine plus tôt : « On défend les points sensibles que sont les habitations et les populations. L’objectif, c’est que le feu reste confiné dans son enveloppe, mais on ne va pas prendre des risques inouïs pour défendre quelques hectares de forêt. »

Les sapeurs-pompiers restent mobilisés en cas de reprise des flammes. © Magali Stora / Reporterre

Le manque de Canadair à l’échelle nationale est vu localement comme l’une des raisons de l’ampleur de ce feu et du « sacrifice » inexorable du massif du Justin pour sauver d’autres sites en proie aux flammes au même moment dans le pays. Car en la matière, la doctrine d’intervention des pompiers est claire : la priorité d’intervention est donnée aux feux naissants et à la préservation de la sécurité des personnes et des biens.

C’est la raison pour laquelle, mardi 7 juillet, alors que le feu prenait de l’ampleur, les Canadair attendus dans la Drôme depuis plusieurs jours ont été envoyés en Corse, pour éteindre l’incendie de Vero déclenché quelques heures plus tôt. « Je n’aimerais pas être à leur place et devoir prioriser les zones d’intervention », commente un autre habitant.

Les pompiers expliquent avoir réparti leurs moyens pour protéger population et habitation avant les zones forestières non-habitées. © Magali Stora / Reporterre

« Ils ont fait avec les moyens du bord, dit Catherine Zeig, une habitante du secteur. J’ai beaucoup d’empathie pour les pompiers et en même temps j’ai aussi beaucoup d’insatisfaction sur la manière dont ça a été géré. »

Dans cette vallée « très défavorisée », la Drômoise qui a vécu plusieurs années à Paris considère que le patrimoine naturel tient une place essentielle. « C’est la valeur du Diois, ses beaux espaces. Il faut les protéger », dit-elle. 

«  C’est la valeur du Diois, ses beaux espaces. Il faut les protéger  », défend Catherine Zeig, qui habite le secteur. © Magali Stora / Reporterre

Aujourd’hui, si l’incendie ne se propage plus, la situation n’est pas complètement réglée pour autant. « Ça peut encore brûler sous terre, explique Alexandre Bringard. Le 17 juillet, l’Office national des forêts est passé à Chapias pour demander aux habitants de débroussailler », raconte-t-il.

« C’est un crève-cœur »

Au loin, le grondement des machines se fait entendre. Pruneliers, cornouillers sanguins, clématites, chênes, ronces… Un à un, les végétaux tombent au sol. « C’est un crève-cœur », lâche Alexandre. Pour cet amoureux de la nature, c’est tout un écosystème qui a été mis à mal par ce drame.

Des débroussaillages ont lieu sur conseil de l’Office national des forêts. © Magali Stora / Reporterre

« On est sur un site remarquable », dit-il en pointant le ruisseau. C’est là que des espèces protégées comme l’écrevisse à pattes blanches et le castor viennent barboter en temps normal. Ils sont aussi entourés de reptiles, réputés pour être nombreux dans le secteur. « À tel point que les circaètes Jean-le-Blanc [des rapaces qui se nourrissent majoritairement de serpents] viennent chasser dans le vallon », illustre le propriétaire des lieux.

Alexandre s’interrompt pour jeter un coup d’œil dans les jumelles attachées autour de son cou. « Il y a de la fumée, je dois aller voir », s’excuse-t-il en dégainant son téléphone pour avertir les pompiers, toujours mobilisés à proximité.

Alexandre Bringard guette de ses jumelles la fumée dans le ciel. © Magali Stora / Reporterre

Face au hameau, de l’autre côté de la rive, le versant nord de la montagne, noirci par endroits, rappelle que la menace plane encore… Ici, les conifères semblent en avoir payé le prix fort. S’ils sont toujours debout, ils affichent désormais une couleur marron qui laisse peu de doute sur leur état de santé. Seules quelques poches de verdure subsistent encore, ici et là.

Ces arbres sont, pour la majorité, des pins noirs. Une espèce plantée massivement depuis la fin du XIXᵉ siècle pour limiter l’érosion des sols. Cette monoculture, souvent mal-aimée, fait aussi l’objet de nombreuses critiques depuis le drame.

Les pins noirs qui composent une bonne partie des forêts autour de Die sont critiqués pour leur inflammabilité. © Magali Stora / Reporterre

« Le pin noir, c’est la pire espèce. On sait depuis longtemps que tout ça est inflammable », dénonce un habitant de Die qui assure que cet incendie était attendu, dans un secteur où le pastoralisme a presque disparu.

L’occasion d’un renouveau

« Cette essence était, à l’époque, une condition nécessaire pour retrouver une forêt et maintenir les terres arables », tempère Claude Veyret, un éleveur à la retraite, dont les ancêtres ont vu ces arbres s’élever dans le paysage. Et d’ajouter : « Peut-être que le feu sera l’opportunité de changer de braquet et d’implanter autre chose que le conifère. »

«  Peut-être que le feu sera l’opportunité de changer de braquet et d’implanter autre chose que le conifère  », espère Claude Veyret, éleveur à la retraite. © Magali Stora / Reporterre

Pour l’instant, l’heure reste à l’urgence. Dans ce massif toujours inaccessible et occupé par les pompiers, les animaux ont évacué les lieux précipitamment. Chevreuils, chamois, sangliers, renards, blaireaux… « Lundi [20 juillet], il y avait même un cerf sur le chemin, s’étonne Alexandre. En vingt ans à Chapias, jamais je n’en avais vu un près des habitations. »

L’incertitude demeure pour ceux qui n’ont pas pu fuir : « Les vautours fauves, par exemple, étaient revenus dans le massif de Justin depuis quelques années, raconte Gilbert David, ancien garde-forestier du massif et désormais vice-président de la Ligue pour la protection des oiseaux dans la Drôme. Au moment de l’incendie, leurs nids accueillaient quinze jeunes qui ne pouvaient pas encore voler… »

Gilbert Davide, de la Ligue pour la protection des oiseaux, s’inquiète du sort des portées de vautours fauves de la région. © Magali Stora / Reporterre

D’un ton grave, il liste les oiseaux présents dans ces montagnes qu’il arpente depuis plus de quarante ans maintenant, de l’aigle royal au milan noir, en passant par les mésanges, les chardonnerets et les verdiers. Pour ces derniers, c’est la deuxième couvée qui pourrait avoir été victime des flammes.

« On ne sait encore quels sont les dégâts »

« Mais on ne sait pas encore quels sont les dégâts, nuance le naturaliste. Il y a différents types d’incendies. Ici, il semble que sur certaines zones, le feu soit passé vite et plutôt au sol. Certaines parties ont probablement été complètement épargnées. On en aura le cœur net d’ici quelques semaines. » 

Malgré la présence du cours d’eau, cette écrevisse à pattes blanches, espèce protégée, n’a pas survécu. © Magali Stora / Reporterre

« On le sait depuis trente-cinq ans, répète un militant écologiste local de la première heure. Ces dernières décennies, dans le Diois, beaucoup d’habitants ont travaillé à la préservation de la faune, de la flore, la restauration des rivières… Et c’est une réussite, on le voit avec le retour du castor, du chamois, de la loutre, des quatre vautours, de l’écrevisse à pattes blanches, etc. Mais à cause du déni climatique, tout ça est fichu en l’air ! »

Un déni climatique qui a affaibli les écosystèmes bien avant que l’incendie ne se déclare. Dans le Diois, ce feu est un coup de plus porté à la faune sauvage. « Même si les animaux ont réussi à s’échapper, la question des ressources disponible va se poser, alors que la sécheresse sévit partout », rappelle Béatrice Venard, du collectif biodiversité Diois. 

La sécheresse, le réchauffement climatique, et le déni qui l’accompagne, viennent mettre à mal les réussites locales de préservation d’espèces. © Magali Stora / Reporterre

Pour le président de l’association de chasse locale, Mikaël Murat, cette « surpopulation temporaire » dans certaines zones pourrait ainsi avoir des conséquences sur les cultures, dont la faune sauvage pourrait se nourrir.

Il assure toutefois que certaines espèces devraient rapidement revenir sur les lieux du drame : « Le chevreuil adore les repousses fraîches, dans un an ça sera le premier à recoloniser la zone ! » Un optimisme partagé par le vice-président de la LPO qui postule que l’épaisse écorce des pins noirs puisse les avoir protégées face à ces flammes.

«  Même si les animaux ont réussi à s’échapper, la question des ressources disponible va se poser, alors que la sécheresse sévit partout  », prévient Béatrice Venard, du collectif biodiversité Diois.  © Magali Stora / Reporterre

Reste que la majeure partie de la biodiversité d’une forêt réside dans le sol, zone par laquelle le feu semble s’être propagé sur le massif du Justin. « C’est souvent moins connu et moins visible mais il y a beaucoup de coléoptères et de microorganismes », détaille un naturaliste du secteur.

Sur le Justin, dans cette jeune forêt de pins noirs, « l’incendie est arrivé juste au moment où la végétation commençait à se diversifier, souligne Gilbert David. On dit qu’il faut 700 ans pour faire une forêt et cette plantation ne date que de 150 ans. »

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