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« Avec sa sale gueule, il est le bouc émissaire idéal » : à la rencontre du silure, le géant de nos rivières

Balade autour du silure en bateau sur la rivière du Lot avec Patrice Jaubert, président de la fédération de pêche du Lot.

[Rivières : le grand plouf 4/5] Accusé de provoquer l’effondrement des poissons migrateurs, le silure glane est désormais classé nuisible. Sur le Lot, des pêcheurs de loisir estiment qu’il est le bouc émissaire d’un déclin aux causes multiples.

Luzech (Lot), reportage

Sur la plage déserte, le clapotis de l’eau n’est troublé que par un seul baigneur. En cette matinée de mi-juillet, le thermomètre affiche déjà 33 °C à la base nautique de Caïx, au bord du Lot, près de Cahors. Malgré la chaleur, sous la surface, les eaux cristallines fourmillent d’alevins.

Celui que l’on cherche ce jour-là avec Patrice Jaubert, directeur de la Fédération du Lot pour la pêche et la protection du milieu aquatique, est bien plus gros mais aussi plus difficile à voir. Capable de dépasser les 2,70 m de long et peser plus de 100 kg, le silure glane (Silurus glanis) est le plus grand poisson de nos rivières.

« On s’est aperçu de la présence du silure dans le Lot au début des années 2000. Depuis, il s’est bien développé grâce à sa grande capacité d’adaptation mais impossible de connaître précisément le nombre d’individus », explique Patrice Jaubert, en mettant son bateau à l’eau. S’il connaît bien le silure, c’est parce qu’il l’a étudié avec les autres poissons prédateurs de la rivière Lot entre 2007 et 2017.

Présent dans l’ensemble des fleuves métropolitains

Il est accusé par ses détracteurs d’être une espèce invasive qui entraîne la disparition de poissons migrateurs, alors que celle-ci résulte des activités humaines — comme la création de barrages. Le géant d’eau douce n’est pas un nouveau venu. Il évoluait déjà dans les bassins versants de l’est de la France avant la dernière période glaciaire, où il a trouvé refuge dans le delta du Danube, avant de gagner progressivement l’Europe de l’Ouest.

« En France, quelques individus ont été introduits dans les bassins de Versailles en 1851 et sa présence est officiellement signalée en Alsace en 1857 », poursuit Patrice Jaubert. Son expansion s’est accélérée dans les années 1980 au moment où des silures issus de fermes d’élevage ont été relâchés dans la Saône et la Seille, les consommateurs n’en voulant pas dans leur assiette. Depuis, l’espèce s’est étendue à l’ensemble des fleuves du pays métropolitain.

«  Avec sa sale gueule, le silure est le bouc émissaire idéal  », dit Patrice Jaubert. © Antoine Berlioz / Reporterre

Dans le Lot, « on s’est aperçus au cours de plongées que les silures passaient leur journée dans les failles rocheuses ou bien sous les branches des arbres noyés par les crues et chassaient la nuit », raconte le quinquagénaire. Bien que résistants à la chaleur, les silures sont peu actifs le jour et n’aiment pas la lumière.

Crustacés, poissons, oiseaux et rongeurs à son menu

« Il ne se sert presque pas de ses yeux, minuscules par rapport à son corps, précise le spécialiste. Pour s’orienter et évaluer la dimension de ses proies, le silure les effleure de ses six barbillons. »

Même si les chances d’apercevoir un silure en milieu de matinée sont minces, le pêcheur nous emmène à bord de son bateau près du barrage de la Douelle. « L’eau est à 28 °C et le débit est très faible, je n’ai jamais vu ça, c’est pire qu’en 2003, dit-il. Les poissons se rassemblent près du barrage pour trouver plus d’oxygène, et le silure peut venir en profiter. »

Après avoir coupé le moteur, Patrice Jaubert scrute la surface. Pas de silure à l’horizon mais plusieurs bancs de petits chevesnes. Au fond, des corbicules, des coquillages dont raffolent les silures, tapissent le lit de la rivière. À son menu, on trouve principalement des poissons et crustacés, mais aussi des amphibiens, ragondins, pigeons et même ses propres congénères. « C’est un poisson très opportuniste, il mange ce qu’il trouve », résume Patrice Jaubert.

Cet été, la température de l’eau est très élevée et frôle le seuil de 28 °C qui constitue un danger pour de nombreux poissons. © Antoine Berlioz / Reporterre

Avec ses 1 500 dents minuscules en forme de râpe, l’animal est souvent qualifié de « monstre » ou d’« ogre » des rivières. En réalité, il n’a pas un appétit démesuré. Selon une étude menée sur le sujet dans le delta de la Volga (Russie) et publiée en 1985, la consommation journalière d’un silure varie entre 0,5 et 2 % de son poids total, en fonction de la saison, de l’année et de la taille de l’individu. Aussi, « le silure ne doit sa taille impressionnante qu’à sa longévité car il peut atteindre une quarantaine d’années ».

Décret contre le silure

Ce que certains lui reprochent, c’est d’être responsable de l’effondrement des poissons migrateurs amphihalins, qui vivent entre eau douce et salée. Saumons, grandes aloses, lamproies, anguilles… Entre 1970 et 2016, leur population a chuté de 93 % en Europe. Ces poissons passent une partie de leur vie en mer et remontent les fleuves pour se reproduire sur leur lieu de naissance. Sur le trajet, certains sont mangés par les silures. Trop, selon les pêcheurs professionnels.

Face à leurs demandes répétées, le gouvernement a adopté, début juin, un décret qui inscrit le silure glane sur la liste des « espèces susceptibles de provoquer des déséquilibres biologiques » dans les bassins Adour-Garonne et Loire-Bretagne.

« Avec sa sale gueule, le silure est le bouc émissaire idéal »

Si le décret ne va dans les faits pas changer grand-chose, c’est l’idéologie qui le guide qui est vivement critiquée par plusieurs fédérations de pêche de loisirs. « Ce décret vient alimenter l’idée que le silure est l’unique responsable de la chute des poissons migrateurs. C’est faux. Les silures, c’est l’arbre qui cache la forêt. Les véritables causes sont les barrages, la pêche intensive en zone maritime, la dégradation des habitats, le réchauffement climatique et les prélèvements d’eau excessifs », énumère Patrice Jaubert.

Des silures (image d’illustration). © Rémi Masson / Biosphoto via AFP

Il marque une pause, les yeux toujours rivés sur la surface de l’eau, puis reprend : « Avec sa sale gueule, le silure est le bouc émissaire idéal. » Car sans les barrages, les silures ne mangeraient pas les poissons migrateurs. « Les poissons migrateurs restent bloqués devant les ouvrages et même pour ceux équipés de passes à poissons, ils sont parfois incapables de trouver l’entrée pendant plusieurs jours, les silures n’ont plus qu’à se servir. »

Des situations différentes en fonction des rivières

Si des études menées sur la Dordogne, la Garonne et la Vilaine ont conclu que le silure exerçait bien une pression significative en tant que prédateur sur la lamproie marine, les aloses et le saumon, ce n’est pas le cas partout.

« En s’appliquant sur la moitié ouest de la France, ce décret ne prend pas en compte la réalité des écosystèmes locaux, dit Patrice Jaubert. Ici, sur le Lot, il n’y a pas de poisson migrateur à l’exception des anguilles, et aucun déséquilibre n’a été démontré, contrairement à d’autres endroits. »

Avec ses 80 centimètres, il s’agit d’un jeune individu d’environ 4 ans, selon Sylvain Labruyère. © Antoine Berlioz / Reporterre

Face au déclin des migrateurs, certains pratiquent la capture du silure, subventionnée par l’Agence de l’eau sur la Garonne et la Dordogne dans l’objectif affiché de réduire la prédation sur ces poissons. Là-bas, plus de 6 000 individus, soit 160 tonnes, ont été pêchés puis tués depuis 2021. Quels effets sur les lamproies, aloses, anguilles ou saumons ? Il est trop tôt pour le savoir.

Et si cette année les effectifs de grandes aloses observés sont exceptionnels avec 200 000 adultes venus se reproduire, cela n’a peut-être rien à voir avec les silures. C’est possiblement lié à l’arrêt de la pêche au filet pendant la crise sanitaire de 2020, les aloses revenant pondre en eau douce au bout de cinq-six ans.

Des sensations fortes pour les pêcheurs de loisir

Retour sur le Lot. Sous les rayons du soleil de plus en plus forts, toujours aucun silure en vue. Seuls quelques poissons troublent la surface en bondissant hors de l’eau, tandis que des canoës glissent sur la rivière. « On va aller voir Sylvain, il est sûrement plus chanceux que nous, il est guide de pêche spécialisé dans le silure », annonce Patrice Jaubert, en rallumant le moteur.

Quelques minutes de navigation plus tard, le pronostic se confirme. Au bout de la ligne de Gabriel, 10 ans, son client du jour, apparaît un silure. Avec ses 80 centimètres, il s’agit d’un jeune individu d’environ 4 ans, selon Sylvain Labruyère. Le temps d’une photo souvenir avec le jeune pêcheur, le poisson est ensuite remis à l’eau. C’est son troisième depuis le début de la journée.

Si le silure est défendu par une grande partie des pêcheurs de loisir, c’est aussi parce qu’il est devenu l’un des poissons phares de la pêche sportive en eau douce. Le « combat » avec ce géant avant de le relâcher attire les passionnés et une économie touristique s’est développée avec notamment des guides spécialisés comme Sylvain Labruyère.

Pour lui, la mauvaise réputation de cette espèce est injustifiée. « Ici, dans les secteurs où le silure est bien implanté, on trouve aussi des brochets, des sandres, des carpes, des gardons, des brèmes… Il cohabite avec d’autres prédateurs. » S’il a déjà retrouvé des silures morts, victimes d’actes de destruction, « dans le Lot, ça reste très ponctuel, il n’y a pas de détestation du silure ».

Le guide considère que les tentatives d’élimination n’éradiqueront de toute façon pas le prédateur. « Il s’est aussi développé à la faveur du réchauffement climatique, le silure supporte bien la chaleur et se reproduit lorsque la température de l’eau dépasse les 20 °C. » À mesure que les rivières se réchauffent, le silure pourrait avoir de beaux jours devant lui, malgré les tentatives pour freiner son expansion.




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