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ReportageEau

Se baigner malgré les cyanobactéries : l’expérimentation réussie des gorges du Tarn

Stéphanie Braud, experte des milieux aquatiques, sensibilise le public à la présence de cyanobactéries.

[Rivières : le grand plouf 3/5] Les cyanobactéries, ces microorganismes qui peuvent produire des toxines, entraînent chaque été des interdictions de baignade. Dans les gorges du Tarn, les acteurs locaux ont tout misé sur la sensibilisation. Avec succès.

Millau (Aveyron), reportage

Les eaux cristallines de la Dourbie lèchent paresseusement la plage du Massebiau. Les pieds dans le courant, Stéphanie Braud scrute les galets immergés. Soudain, elle s’empare d’un caillou couvert d’une manière visqueuse et brune : des cyanobactéries.

Pas une surprise pour cette experte des milieux aquatiques, employée du syndicat mixte du Tarn-amont. « Chaque été, nous avons des proliférations de ces microorganismes », indique-t-elle. Ces pullulements potentiellement toxiques devraient interdire toute baignade. Mais, dans ce territoire économiquement dépendant de ses cours d’eau — les gorges du Tarn accueillent chaque année près de 1 million de visiteurs —, les acteurs locaux ont opté pour une autre voie, unique en France : apprendre à vivre avec le risque.

Tout a commencé au tournant des années 2000, avec de mystérieux décès de canidés. « Les eaux du Tarn sont devenues mortelles pour les chiens », s’enflamment alors les médias. En réalité, le liquide n’y est pour rien. L’intoxication est provoquée par certaines cyanobactéries, qui sont ici « benthiques », c’est-à-dire qu’elles se développent sur les substrats présents au fond de l’eau (cailloux, sable, tiges et feuillage).

Ce gallet comporte à sa surface une matière brune et visqueuse caractéristique des cyanobactéries. © Adrien Labit / Reporterre

Quid du tourisme ?

« Elles sont présentes depuis plus de trois milliards d’années, et ont favorisé l’émergence de la vie terrestre, explique Stéphanie Braud. Avec le changement climatique, elles ont tendance à se multiplier. » Car ces microorganismes adorent les zones de faible profondeur, chaudes et ensoleillées. « L’augmentation de la température et la diminution des niveaux d’eau créent des conditions favorables à leur prolifération, précise Catherine Quiblier, chercheuse au Muséum national d’histoire naturelle. Au départ, on pensait que seules les rivières du sud seraient concernées, mais ça se généralise partout. » Autrement dit, impossible de les éradiquer.

Dans le bassin du Tarn, ce fut le branle-bas de combat. « Si on ne pouvait plus se baigner dans la rivière, qu’allait-il advenir du tourisme, essentiel chez nous ? résume la chargée de mission. Il fallait qu’on propose quelque chose, d’autant plus que les chiens continuaient de mourir. » Avec le soutien des agences régionales de santé (ARS), les acteurs locaux mirent en place des suivis réguliers et nouèrent des partenariats avec des chercheurs néo-zélandais, en pointe sur le sujet. 

« Elles ont favorisé l’émergence de la vie sur Terre »

Surtout, ils misèrent sur la sensibilisation. « L’idée, c’est de se prémunir du risque, explique l’experte. Quand on va en montagne, on sait qu’il y a des consignes à respecter, sur la météo, les avalanches… Eh bien en rivière, c’est la même chose. » Un avis partagé par Catherine Quiblier : « On ne peut pas limiter le danger — la présence potentielle de toxines — mais on peut limiter l’exposition par de l’information. »

Outre des affiches et des flyers distribués dans tous les lieux touristiques, des « ambassadeurs » arpentent les plages tout l’été à la rencontre des baigneurs. Le territoire compte 43 sites de baignade, dont 4 surveillés. Au Massebiau, Mario et Maxence abordent une famille avec un bébé, leur plaquette sur les cyanobactéries à la main. « Arrêtez, vous allez nous faire peur ! » réagit la mère.

L’affichage sur les plages pour sensibiliser aux cyanobactéries est systématique. © Adrien Labit / Reporterre

Les deux camarades prennent le temps de la rassurer — il n’y a pas de risque à boire l’eau, ni à se baigner — sans minimiser. « Oui il y a des cyanos, plutôt dans les zones de faible courant, et pas dans les eaux stagnantes comme on pourrait le croire, précise Mario. L’important, c’est que le petit ne mette pas de galet de la rivière dans sa bouche. »

Une communication précise et évolutive

Plus loin, un autre groupe pique-nique, leur toutou couché sur les cailloux. « Elle peut aller dans l’eau, mais sous votre surveillance, indique Maxence. Les cyanobactéries peuvent avoir une odeur appétante pour les chiens. » Inquiète, la maîtresse préfère éviter tout contact avec le courant.

Au total, les deux animateurs vont rencontrer près de 2 500 personnes durant l’été. Sans compter les actions de sensibilisation menées par les offices de tourisme, les campings et les vétérinaires locaux.

En parallèle, les experts du syndicat du Tarn-amont se rendent chaque semaine sur les huit sites surveillés. « En fonction de la présence et du développement des cyanobactéries, on établit un niveau de vigilance », détaille Stéphanie Braud. De vert à rouge, chaque couleur déclenche des alertes et des communications précises. En ligne, une carte répertorie les zones à risque.

Une prévention tous azimuts qui a porté ses fruits. La mortalité des chiens a baissé – sur 37 cas de décès survenus depuis 2002, 33 ont eu lieu avant 2007 – et aucune intoxication humaine n’a été à déplorer.

Des ambassadeurs vont arpenter les plages tout l’été, notamment pour faire de la prévention sur les cyanobactéries. © Adrien Labit / Reporterre

De ce fait, le bassin versant du Tarn-amont est aujourd’hui le seul territoire de l’Hexagone à permettre la trempette malgré la présence de cyanos. En effet, d’après l’instruction ministérielle du 6 avril 2021, dès lors que des toxines produites par les bactéries sont mises en évidence, la baignade doit être interdite, sauf si l’on peut adapter la zone de bain. « Comme nous avons un protocole de suivi rigoureux et ancien fondé sur une stratégie proactive de communication préventive, depuis plus de dix ans, on bénéficie d’une sorte de dérogation », explique Stéphanie Braud.

«  Les gens sont conscients des risques  », constate Manon Compan, maître-nageuse et employée du service des sports. © Adrien Labit / Reporterre

Pas question pour autant de badiner avec la sécurité. Dans la ville de Millau, l’entrée de la plage du Gourd de Bade est placardée d’affiches sur les précautions à prendre. « Ne pas jouer avec les galets ou bâtons ayant été immergés », « tenir les chiens en laisse », « ne pas consommer les petits poissons entiers, éviscérer et étêter les gros »« Les gens sont conscients des risques », constate Manon Compan, maître-nageuse et employée du service des sports. À ses côtés, Stéphanie Braud confirme : « Il faut que chacun apprenne les bons gestes. »

Qu’est-ce qu’une cyanobactérie ?

Plus connues sous le nom d’algues bleues, les cyanobactéries (Cyanobacteriota ou cyanophycées) ne sont pourtant pas des algues mais des bactéries. On distingue deux grands types de cyanobactéries : les planctoniques, qui vivent en suspension dans la masse d’eau, généralement dans les lacs et les plans d’eau ; et les benthiques, qu’on trouve plutôt dans les rivières, et qui forment une pellicule un peu gluante sur les substrats présents au fond de l’eau. Ces biofilms peuvent s’épaissir puis se détacher du substrat et être transportés par le courant avant de s’échouer : on parle alors de flocs.

Toutes les cyanobactéries ne produisent pas de toxines, mais beaucoup sont susceptibles d’en produire. Il existe des hépatotoxines qui vont agir sur le foie, des dermatotoxines qui irritent la peau et les muqueuses. Dans le Tarn et la Dourbie, on trouve plutôt des neurotoxines qui vont affecter le système nerveux — les chiens intoxiqués peuvent ainsi se mettre à trembler, perdre l’équilibre, vomir, saliver…

« Les recherches sur les cyanobactéries benthiques sont récentes, elles ont un peu plus de dix ans, indique Catherine Quiblier. On a encore beaucoup de questions. »




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