Pris d’assaut par les campeurs, ces lacs de montagne instaurent des quotas
Les nombreuses tentes installées dans la zone de bivouac du lac du Lauvitel à l'été 2025. - © Océane Péruisset / Parc national des Ecrins
Les nombreuses tentes installées dans la zone de bivouac du lac du Lauvitel à l'été 2025. - © Océane Péruisset / Parc national des Ecrins
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Des centaines de tentes sur les berges d’un lac, au cœur du parc national des Écrins, qui symbolisent l’explosion de la pratique du bivouac en montagne. Pour éviter les débordements, le parc va mettre en place un système de quotas.
Lac du Lauvitel (Isère), reportage
Des tentes colorées plantées dans les hautes herbes. Des dizaines de personnes en maillot de bain plongeant dans l’eau cristalline. Certaines venant pique-niquer, parfois équipées de tables et de chaises.
Cette scène de vacances ne se déroule pas dans un camping en bord de mer mais sur les rives du lac du Lauvitel, dans le parc national des Écrins. Ces dernières années, cet espace naturel est devenu la coqueluche des randonneuses et randonneurs, de plus en plus nombreux à s’y rendre pour profiter de la beauté du paysage. Le soir venu, beaucoup restent dormir en bivouac, cherchant un emplacement plat dans cette prairie plutôt pentue.
Avec cet entassement de tentes, le bruit, les déchets, voire le matériel de camping abandonné au petit matin dénaturent le lieu. Pour préserver ce milieu fragile, le parc national a publié un nouvel arrêté qui permettra d’instaurer des quotas pour le bivouac au Lauvitel, ainsi qu’au lac de la Muzelle, situé dans le vallon voisin.
Réglementer sans décourager
« L’objectif est d’arriver à gérer l’affluence et certains comportements qui ne sont pas respectueux », explique Samuel Sempé, le directeur adjoint du parc des Écrins. Le texte rappelle les règles de base du bivouac dans des espaces protégés — interdiction de faire du feu, de promener son chien, de faire voler un drone, d’abandonner ses déchets — ainsi que les horaires autorisés pour installer sa tente — entre 19 heures et 9 heures le lendemain matin — mis en place pour éviter que des personnes ne restent plusieurs jours au même endroit.
L’idée est de réglementer, sans pour autant décourager les centaines de personnes qui empruntent le sentier très bien balisé et souvent pavé pour monter au Lauvitel. L’année dernière, le parc a compté deux fois plus de tentes qu’en 2021, avec un pic d’une centaine certains soirs.
« Dans l’ensemble du parc, nous avons moins de monde que dans les années 1990 et 2000 »
Au lac de la Muzelle, un record de 215 tentes a été battu le 15 août 2025. « Cela nous donne une tendance sur le fait que le bivouac est de plus en plus pratiqué. Cela fonde aussi notre argumentaire sur le fait de renforcer la réglementation. Ce n’est pas juste une volonté de durcir les choses », poursuit Samuel Sempé.
Ce système de quotas ne sera pas mis en place avant l’été 2027, le temps d’informer les personnes concernées. Le parc aimerait aussi inciter les visiteurs à découvrir d’autres espaces que les très convoités Lauvitel et Muzelle. « Dans l’ensemble du parc, nous avons moins de monde aujourd’hui que dans les années 1990 et 2000 », assure Samuel Sempé.
Des initiatives similaires en Méditerranée
Les Écrins ne sont pas les seuls à lutter contre la surfréquentation de certains sites emblématiques. Dès 1988, le parc national de la Vanoise (Savoie) a réglementé le bivouac, l’autorisant uniquement à proximité des refuges. Dans les Bauges, des aires dédiées ont été installées en octobre 2025. Dans les réserves naturelles de Haute-Savoie, la réservation est gratuite, mais obligatoire.
Sur les côtes de la Méditerranée, la problématique est similaire : les îles de Port-Cros et de Porquerolles ont interdit le bivouac.
Et les principaux concernés, touristes, randonneurs, bivouaqueurs, qu’en pensent-ils ? Un lundi soir, au début des grandes vacances d’été, l’ambiance est plutôt calme sur les rives du Lauvitel. Une quinzaine de tentes sont montées vers 19 heures. Pas de musique, pas de chiens, personne ne fait sa vaisselle dans le lac. La plupart des campeurs sont des vingtenaires comme ce groupe de quatre garçons venus du Massif central. Ils ne sont pas étonnés par la nouvelle réglementation du parc. « C’est cool ce qu’ils font, car il faut préserver ce paysage », explique Antoine, l’un des membres du groupe.
La baignade pas encore interdite
Un peu plus loin, deux étudiantes de 19 ans, Anna Kerecki et Jade Abribat, sont venues de Paris en transports en commun. « On n’en pouvait plus de la canicule. On voulait faire une activité sportive et se baigner », explique Anna. C’est la première fois de leur vie qu’elles bivouaquent en montagne. Avec leur gros sac rempli de boîtes de conserves, elles ont sué à la montée, mais assurent que l’effort valait la peine.
En arrivant, elles ont piqué une tête dans les eaux limpides. « On s’est renseignées et on a vu que ce n’était pas interdit, mais déconseillé [en raison des crèmes solaires, déodorants et autres produits cosmétiques, qui pourraient affecter l’écosystème du lac]. Alors, chacun fait en fonction de sa conscience », raconte Jade Abribat.
Pour étudier les conséquences de la baignade sur les eaux du lac, le parc participe à un projet scientifique, baptisé Plouf. « Si, effectivement, il y a un impact important, on pourra réglementer », poursuit Samuel Sempé.
En attendant, la plupart des randonneurs ne résistent pas au saut dans le grand bleu. Ce n’est pas le cas d’Aurélia Garcia, 21 ans : « Cela me donnait envie, mais il faut faire attention au lac, préserver son écosystème. Même si je ne suis pas une personne à fond sur l’écologie », explique cette jeune Lyonnaise, qui teste la nuit à la belle étoile pour la seconde fois.
« Il y a une grosse influence des réseaux sociaux »
Au Lauvitel, 30 % des gens sont des néo-bivouaqueurs, contre 25 % dans le reste des Écrins, d’après des études menées par le parc national. La plupart ont découvert la destination sur Instagram ou TikTok. « 32 % des gens disent qu’ils sont venus ici parce qu’ils ont vu un post », précise Pierrick Navizet, le chef du service accueil-communication du parc. Pour mieux les informer, ses services travaillent avec des influenceurs qui relaient les consignes réglementaires.
« La montagne a le vent en poupe et il y a une grosse influence des réseaux sociaux. Ils amènent beaucoup de monde, qui n’ont pas toujours les bonnes informations », explique Suzanne Forêt, cheffe garde du secteur de l’Oisans. Des personnes mal équipées et mal préparées se retrouvent parfois en difficulté et appellent les secours. Pour l’éviter, le parc mise sur la pédagogie, avec des médiateurs circulant tout l’été au fil des sentiers, ainsi que des points d’accueil et d’information. « L’an dernier, une cinquantaine d’infractions ont été évitées grâce à cela au Lauvitel », calcule Samuel Sempé.
Les mauvais élèves restent rares
Le directeur adjoint insiste : la grande majorité des pratiquantes et pratiquants sont exemplaires. Seuls 0,01 % ont des pratiques délétères, estime-t-il. Comme ce groupe voulant faire du feu à la Muzelle en arrivant à 2 heures du matin. Faute d’arbres, ils ont abattu les poteaux de la signalétique du parc et laissé tout leur matériel sur place le lendemain.
Au Lauvitel, une trentaine d’hommes avaient décidé de faire un barbecue géant en montant des kilos de saucisses, merguez et brochettes. Pour lancer leur feu, ils avaient coupé des arbres sur place. « Nous étions seulement 3 agents face à 30 personnes qui n’avaient pas très envie d’arrêter leur barbecue », se souvient Narcisse Certain, l’un des gardes du parc. L’année dernière, près de 200 contraventions ont été délivrées. De 135 euros d’amende forfaitaire en cas de non-respect des conditions du bivouac et jusqu’à 1 500 euros pour un feu.
De quoi décourager les mauvais élèves, qui restent cependant assez rares. La majorité respectueuse ne laissera derrière elle qu’un cercle d’herbe couchée, un peu jaunie par la chaleur. Et le parc attendra la fin de la saison pour tirer un bilan de la fréquentation et du respect (ou pas) des consignes, avant de mettre en œuvre des mesures plus sévères.