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Montagne

Villages engloutis : faut-il reconstruire malgré le risque climatique ?

Le village de La Bérarde, le 28 juin 2024, quelques jours après avoir été dévasté par des crues torrentielles.

Deux ans après avoir été dévasté par des crues torrentielles, La Bérarde est toujours en ruines. Faut-il reconstruire le village alors que le réchauffement climatique rend sa survie quasi impossible ? Le dilemme scinde la région.

C’était la nuit du 21 juin 2024. Des torrents de boue, de sable et de cailloux ont dévasté en quelques heures le village de La Bérarde, dans la vallée du Vénéon (Isère). Il ne restait plus rien des chalets qui accueillaient les amoureux des hautes cimes. Plus rien de la petite épicerie où les randonneurs se ravitaillaient avant de partir à l’assaut des sommets. Les fortes intempéries combinées à la rupture inattendue du lac supraglaciaire de Bonne Pierre ont rayé de la carte ce paradis aux portes du parc national des Écrins.

Deux ans plus tard, la question de la reconstruction s’avère délicate. D’un côté, des habitants estivaux — plus personne n’y vit à l’année — qui n’envisagent pas une seconde de tirer un trait sur le hameau. De l’autre, des autorités réticentes à engager des frais colossaux pour remettre en état un site impossible à sécuriser.

Lire aussi : Un an après la destruction de leur village, les habitants veulent rentrer chez eux

Une étude présentée le 27 mai par le Syndicat mixte des bassins hydrauliques de l’Isère a tiré des conclusions assez pessimistes. « Les coûts du projet en termes d’investissement et de maintenance dépassent significativement les bénéfices espérés en termes de réduction des dommages », écrivent les experts. En clair, La Bérarde ne pourra pas renaître de ses cendres à l’identique.

© Louise Allain / Reporterre

Pour sécuriser le village face à la colère du torrent, il faudrait dépenser des centaines de milliers d’euros chaque année afin de curer son lit et évacuer les matériaux. Le terrain de camping, qui accueillait les tentes colorées, serait recouvert de centaines de mètres cubes de gravats. Des digues de plusieurs mètres viendraient balafrer le paysage de cette vallée préservée.

Tout cela sans aucune garantie de sécurité, tant la probabilité d’un nouveau débordement du lac supraglaciaire de Bonne Pierre ne peut être écartée. « Dans un contexte de changement climatique, tout est très mouvant, on doit être humble. Nous n’avons pas encore acquis une compréhension complète du glacier de Bonne Pierre », expliquait Olivier Putot, le responsable du service de restauration des terrains en montagne de l’Isère (RTM 38), dans Alpine Mag.

Reconstruire pour les locaux...

Ce n’est pas la première fois que le changement climatique bouleverse ce territoire. En 2021, le refuge de la Pilatte, accessible depuis La Bérarde, a définitivement fermé ses portes en raison de la fonte du pergélisol sur lequel il était construit. En 2023, le refuge du Châtelleret, à trois heures de marche de La Bérarde, a été en partie détruit par une lave torrentielle. Ces dernières années, le parc des Écrins peine à entretenir les différents sentiers, endommagés par les intempéries toujours plus violentes.

Dès lors, la question se pose : pourquoi reconstruire La Bérarde ? Pour perpétuer l’histoire d’un village habité depuis le Moyen Âge ? Les membres de l’association Les Amis de La Bérarde y croient dur comme fer.

Une maison engloutie à La Bérarde le 15 novembre 2024. © Pablo Chignard / Reporterre

Depuis deux ans, ils organisent des chantiers participatifs pour déblayer les chalets et retracer des chemins. « La Bérarde, ce n’est pas qu’un chiffrage. C’est un lieu emblématique, un lieu historique de l’alpinisme, un lieu qui ouvre sur les Écrins », expliquait à Alpine Mag Laurent Soullier, le maire de Saint-Christophe-en-Oisans, commune à laquelle est rattachée La Bérarde.

Dans la région, les guides de haute montagne et les gardiens de refuge sont également inquiets. Dans une tribune publiée en mai 2025, ils réclamaient des solutions adaptées et une meilleure considération envers leur travail.

... ou pour les touristes ?

Faut-il reconstruire La Bérarde pour le confort des touristes ? Au lendemain de la catastrophe, ils avaient été nombreux à s’émouvoir de la disparition de ce haut lieu de l’alpinisme en participant à une cagnotte en ligne qui avait récolté près de 93 000 euros. Certains étés, près de 80 000 personnes y passaient une partie de leurs vacances estivales, avant de repartir fin août ou début septembre, laissant le village inoccupé pendant la longue saison d’hiver.

Aujourd’hui, rien n’empêche les plus motivés de grimper les mythiques sommets tels que la Barre des Écrins (4 102 m), la Meije (3 983 m) ou le Râteau (3 809 m). Ils parcourent l’étroite route menant à La Bérarde grâce aux bus depuis Venosc. Ils remplissent leur sac à dos de victuailles, faute de pouvoir se ravitailler à la petite épicerie du village. Ils bivouaquent, faute de pouvoir planter leur tente au camping. Ils marchent plus longtemps pour atteindre les voies d’alpinisme et d’escalade qui n’ont pas bougé mais sont devenues moins accessibles aux néophytes.

Les personnes moins aguerries, moins sportives et les familles avec enfants ne pourront plus accéder aussi facilement aux randonnées à la tête de la Maye ou faire un aller-retour au refuge du Carrelet en comptant les marmottes sur le chemin.

Un destin similaire ailleurs ?

Dès lors, faudrait-il accepter que certains lieux restent inhabités à cause du réchauffement climatique ? Que l’humain abandonne ces territoires ? On peut comprendre l’attachement des habitants, professionnels et visiteurs à La Bérarde. De quoi justifier des travaux herculéens qui viendront dénaturer la beauté de la vallée ? Quel budget les collectivités sont-elles prêtes à dépenser pour permettre la venue estivale des habitants et touristes ?

Le tragique destin de La Bérarde va sans doute se reproduire ailleurs, dans d’autres territoires de montagne, le long des côtes grignotées par la montée des eaux, dans les plaines bétonnées devenues trop inondables.

Les ingénieurs pourront construire des digues, curer des torrents, essayer de canaliser les forces naturelles mais parfois, ils n’y arriveront pas. Le monde que nous devons imaginer devra tenir compte de la vulnérabilité de certains lieux. Et sans doute faudra-t-il accepter que notre présence n’y soit que passagère.

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