Un an après la destruction de leur village, les habitants veulent rentrer chez eux
Le 21 juin 2025, un an après la destruction de La Bérarde, des habitants ont mené une action symbolique sur le glacier de Bonne Pierre : vider le lac glaciaire (dont la vidange en juin 2024 est l’une des causes de la catastrophe) à l’aide de seaux pour montrer qu’il est possible d’agir. - © Martin Champon / Reporterre
Le 21 juin 2025, un an après la destruction de La Bérarde, des habitants ont mené une action symbolique sur le glacier de Bonne Pierre : vider le lac glaciaire (dont la vidange en juin 2024 est l’une des causes de la catastrophe) à l’aide de seaux pour montrer qu’il est possible d’agir. - © Martin Champon / Reporterre
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Le hameau de La Bérarde est suspendu à des études qui détermineront s’il pourra renaître. Le 21 juin, un an après sa destruction par une crue exceptionnelle, des habitants ont dénoncé la lenteur des politiques.
La Bérarde (Isère), reportage
Les seaux se passent de main en main, le long d’une véritable chaîne humaine au pied du lac glaciaire de Bonne Pierre, à quelques centaines de mètres à vol d’oiseau en surplomb du hameau de La Bérarde. Un an jour pour jour après la destruction du hameau, une quinzaine d’habitants de La Bérarde, de Saint-Christophe-en-Oisans et de la vallée du Vénéon ont fait l’ascension le 21 juin jusqu’au glacier de Bonne Pierre, dont la vidange l’an dernier a été un facteur déterminant de la catastrophe. Objectif : « vider » symboliquement le lac à l’aide de seaux, pour montrer qu’il est possible d’agir pour réduire les risques d’origine naturelle.
Dans la nuit du 20 au 21 juin 2024, 300 000 m3 de roches et de boues, et 1 million de m3 d’eau ont ravagé en quelques heures ce hameau du village de Saint-Christophe-en-Oisans, en Isère, aux portes du parc national des Écrins. Le torrent des Étançons, qui contournait les habitations par le haut du village, a débordé de son lit et l’a submergé, après que le lac du glacier de Bonne Pierre s’est brutalement vidé, son volume se rajoutant aux pluies et à la fonte des neiges.
Un an après, le niveau du lac glaciaire est très bas : l’eau s’est écoulée progressivement depuis la fin de l’hiver. Laurent Soullier, porte-parole du collectif Bérarde Oisans Haut-Vénéon, se veut optimiste : « Cela nous permet de voir que le lac a aujourd’hui quasiment disparu, et c’est une très bonne nouvelle. »
Avec leur action symbolique, les membres du collectif veulent souligner l’incohérence, selon eux, entre les mesures encore en vigueur, à savoir l’interdiction totale d’accès au hameau de La Bérarde, et la situation qui leur semble plus rassurante aujourd’hui.
De leur côté, les autorités le martèlent : « Ce n’est pas parce que le niveau du lac glaciaire est bas que le risque est supprimé », souligne Yannick Robert, du service Restauration des terrains de montagne (RTM). D’ici la fin de l’automne prochain, un groupe de chercheurs de la région doit rendre un rapport sur le fonctionnement complexe de ce lac glaciaire et du réseau de poches de glace qui l’entourent.
Cette attente agace les habitants du hameau, qui estiment que des mesures pourraient déjà être mises en place pour éviter une nouvelle catastrophe. « Il faudrait un système de pompe, d’évacuation comme cela se fait ailleurs dans les Alpes », propose Laurent Soullier.
Comme beaucoup d’habitants de La Bérarde et de la vallée, les membres du collectif n’imaginent pas un autre scénario que celui d’un retour à la vie du hameau. Ils s’impatientent de voir des actes en ce sens, même si, depuis un an, des travaux ont été entamés. « Nous avons dégagé autour des maisons pour que les habitants puissent y accéder, créé un chenal de protection et redonné son lit au torrent des Étançons », liste le maire de la commune, Jean-Louis Arthaud, qui précise que la commune a dépensé environ 600 000 euros depuis les événements.
Les habitants, eux, ont dû s’occuper eux-mêmes de leur maison, leurs assurances jouant le statu quo à défaut de pouvoir accéder aux bâtiments pour évaluer les dommages. « J’ai passé quatre mois, de juillet à novembre dernier, avec pique, pelle, brouette. Il y avait presque 2 mètres de sable et de pierres à évacuer à l’intérieur… raconte Cyrille Tairraz, qui tient un restaurant et loue des appartements saisonniers en plein cœur du hameau. On ne peut pas attendre que les assurances se décident, les bâtiments s’abîment si on ne fait rien. »
Discours inaudible
Un an après la destruction du hameau, la circulation en amont est toujours restreinte sur plusieurs kilomètres et l’interdiction de la zone a été renforcée fin mai, à quelques jours de l’ouverture de la saison estivale.
Un système de navettes gratuites, avec plusieurs départs par jour, vient d’être mis en place entre le bas de la vallée et Saint-Christophe-en-Oisans, mais les professionnels de la vallée s’affichent critiques sur ce dispositif. « Les horaires ne correspondent pas du tout aux pratiques des touristes dans la vallée et au fonctionnement des refuges », souligne Marie Gardent, gardienne du refuge Temple-Écrins.
La mise à l’arrêt du hameau de La Bérarde, véritable « Mecque » de l’alpinisme réputée dans les Alpes et au-delà, est un coup dur pour les professionnels de la vallée du Vénéon. Après une saison estivale quasiment blanche en 2024, l’été 2025 s’annonce encore compliqué. « Quand on entend “vallée fermée”, ça décourage beaucoup de visiteurs, alors qu’il est encore possible de monter en évitant la zone interdite », rappelle Gérard Turc, guide de haute montagne.
Le manque de visibilité à court et à long terme est difficile à supporter. « On a eu des annonces très tardives sur l’ouverture des refuges, sur les conditions d’ouverture de la route… C’est très compliqué de s’organiser », souffle Marie Gardent.
Le hameau et ses habitants sont aujourd’hui suspendus à une étude du Syndicat mixte des bassins hydrauliques de l’Isère (Symbhi), qui doit déterminer si, et comment, le hameau de La Bérarde pourra de nouveau être habité, sachant qu’une partie du hameau a depuis été classée comme inconstructible. L’étude du Symbhi doit être publiée dans l’été et présentera différents scénarios pour protéger La Bérarde des risques de crues torrentielles. Elle conditionnera le feu vert de l’État, pour des travaux de reconstruction qui pourraient démarrer d’ici 2027.
L’étude conditionnera aussi la reconstruction de la route jusqu’au hameau, point central dans la question de l’avenir de La Bérarde. Le président du département de l’Isère qui en a la compétence, Jean-Pierre Barbier, ne s’en cache pas : « Nous avons déjà mobilisé 18 millions d’euros sur cette route qui fait 10 km. Budgétairement et politiquement, ça ne sera pas possible de la refaire tous les ans ! Quand on va à La Bérarde et que les gens disent “Ah mais là, nos anciens ont construit, on sait qu’on ne risque rien”, malheureusement, aujourd’hui, ça n’a plus lieu d’être. C’est triste, mais c’est comme ça. »
« Avoir un discours alternatif pour la réouverture de hameau, pour l’instant, c’est inaudible, pointe un habitué de la vallée qui préfère rester anonyme. Toutes ces questions de route et d’aménagement à La Bérarde, ça pourrait ouvrir une boîte de Pandore pour d’autres territoires de montagne. »
Fiona Mille, de l’association Mountain Wilderness, abonde : « Il ne faut pas que ce qui se passe à La Bérarde crée un précédent pour d’autres territoires, on ne peut pas condamner l’accès à toute une vallée parce qu’il y a des menaces à un endroit. Mais il faudra réfléchir à comment vivre avec le risque dans cette vallée, sans pour autant s’enfermer dans l’idée que ce sera comme avant. »